Pr. Chafik Chraïbi : « 20 ans de combat pour la légalisation de l’avortement et rien n’a changé »

Le débat sur la légalisation de l’avortement au Maroc continue de diviser et d’avancer à pas lents, malgré des années de discussions et de promesses de réforme. Dans cette interview, le professeur Chafik Chraïbi, président de l’Association marocaine de lutte contre l’avortement clandestin, alerte sur les drames humains provoqués par la clandestinité et plaide pour une approche fondée sur la santé, la dignité et les droits des femmes.

Pourquoi l’avortement est-il encore un sujet sensible ?

La question reste taboue parce que notre société demeure hypocritement conservatrice… Aucun verset coranique ne mentionne l’avortement. Ce qui est haram, c’est de laisser mourir une femme parce qu’elle a subi un avortement dans de mauvaises conditions. Ce qui est haram, c’est de condamner une femme à mettre fin à ses jours faute d’aide… De nombreux pays ont tranché cette question, et nous, malgré vingt ans de combat, nous en sommes toujours au même point.

Quels sont les risques encourus par les femmes en cas d’avortement clandestin ?

Les risques sont nombreux et graves. Il y a d’abord les hémorragies parce qu’on recourt à des objets contondants comme les aiguilles à tricoter ou autres pour percer la poche des eaux. Cela entraîne souvent des lésions génitales sévères. Les infections sont fréquentes, tout comme les intoxications aiguës liées à l’ingestion de produits toxiques. Il faut aussi parler des drames humains ; des femmes se suicident, certaines sont victimes de crimes dits “d’honneur”, et la mortalité liée à ces pratiques reste alarmante.

Où en est le débat sur la légalisation ?

En 2015, SM le Roi avait réuni une commission composée du ministère des Habous et des affaires islamiques, du ministère de la Justice et du CNDH pour travailler sur ce dossier. Après un mois de consultations, cette commission avait conclu que l’avortement pouvait être légal dans quatre situations à savoir, le viol, l’inceste, les malformations fœtales et les cas de filles présentant un handicap mental. C’était une avancée, certes, mais insuffisante. Ce projet de loi a été adopté en 2016 par le gouvernement, puis transmis au Parlement où il a été étudié dans le cadre de la réforme globale du Code pénal. Cela a ralenti le processus puisqu’il fallait examiner l’ensemble du code. Ensuite, la pandémie de Covid-19 est survenue, et la question est passée au second plan.

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