Casablanca ne se raconte pas, elle s’éprouve. Ville d’élan et de saturation, elle attire, concentre, absorbe. Capitale économique de fait, elle rassemble une part décisive des flux financiers, des sièges d’entreprises et des dynamiques d’investissement du pays. Plus de quatre millions d’habitants y cohabitent dans un mouvement permanent, faisant de la ville le véritable centre de gravité du Maroc contemporain. Cette centralité ne relève pas d’une impression. Elle s’est construite dans le temps, portée par une concentration progressive des fonctions économiques et financières, ainsi que des espaces où s’élaborent les stratégies des entreprises et se décident les dynamiques d’investissement.
Dans le même temps, les fonctions économiques longtemps concentrées dans le centre historique, amorcent aujourd’hui un mouvement de recomposition. Mais cette évolution ne peut se lire sans revenir à l’origine même de cette centralité.
Trop vite, trop grand
Pour comprendre Casablanca, il faut revenir à son point d’ancrage : le port. Bien avant le Protectorat, “Dar Al Beida est déjà un espace d’échanges actif, tourné vers son arrière-pays, la Chaouia, et ouvert sur des circuits commerciaux qui dépassent largement le cadre local”, explique Leïla Meziane, doyenne de la Faculté des lettres et des sciences humaines (FLSH) Ben M’sik à Casablanca, spécialiste de l’histoire maritime, des mobilités et de la négociation. Dès le XIXème siècle, des liaisons maritimes régulières la relient à l’Europe. La ville n’est pas encore une métropole, mais elle est déjà connectée.
Le véritable basculement intervient au début du XXème siècle. Avec le Protectorat, Casablanca change d’échelle. Le port est modernisé, agrandi, structuré pour devenir le principal point d’entrée et de sortie des flux commerciaux du pays. Entre 1939 et 1952, près d’un million de passagers y transitent. La métropole s’ancre durablement dans un rôle de carrefour, bien au-delà de ses frontières immédiates. La ville devient un puissant pôle d’attraction. Travailleurs venus des campagnes, populations issues d’autres villes marocaines, mais aussi étrangers : Casablanca absorbe, agrège, transforme. Cette dynamique pose les bases d’une croissance rapide, mais difficile à contenir.
Très tôt, la ville grandit plus vite qu’elle ne s’organise. Les besoins explosent, la planification peine à suivre. “Casablanca était déjà une ville qui partait dans tous les sens”, rappelle Ahmed Chitachni, politiste et anthropologue urbain. Il faut loger, produire, étendre. Les périphéries se développent, souvent dans l’urgence. Habitat informel, bidonvilles, extensions non maîtrisées deviennent autant de réponses à une croissance continue. La ville s’étend sans toujours réussir à créer de continuité entre ses différentes parties.
Au fil des décennies, cette dynamique s’ancre durablement. L’industrialisation renforce l’attractivité de la ville, les périphéries s’éloignent, les distances s’allongent, les déséquilibres s’installent. Casablanca se construit par superposition. Médina historique, quartiers issus du Protectorat, grands ensembles, zones industrielles, extensions périphériques : chaque période ajoute sa couche sans toujours dialoguer avec les précédentes.
“Casablanca est un palimpseste urbain”, résume Rachid Ouzzani, architecte et urbaniste. Une ville faite de strates successives, où chaque époque laisse son empreinte. Une richesse, mais aussi une complexité à organiser. Car cette accumulation produit aussi des écarts. Distances entre lieux de vie, de travail et de services, déplacements plus longs et plus fréquents, dépendance accrue à la mobilité : le fonctionnement de la ville s’inscrit dans la contrainte. C’est ce qui donne parfois à Casablanca l’image d’une ville “non achevée”. Non pas une ville incomplète, mais une ville en tension permanente.
Mais cette puissance d’attraction a un coût. En absorbant en continu activités, investissements et populations, la ville s’est développée sous contrainte. La croissance s’y est faite plus vite que son organisation, laissant apparaître des déséquilibres durables : centralités saturées, mobilités sous pression, territoires éclatés. Fragmentée, Casablanca fonctionne, mais au prix d’une tension permanente. Aujourd’hui, c’est précisément ce modèle que la ville tente de corriger, non en le remettant en cause, mais en cherchant à le maîtriser.
Organiser la ville
C’est dans ce contexte que s’inscrivent les transformations engagées ces dernières années. Casablanca ne cherche plus seulement à accompagner sa croissance, mais à la structurer. Portée par la Commune, en coordination avec différents opérateurs publics, cette dynamique repose sur une logique de pilotage plus intégrée, où l’aménagement, les mobilités et les espaces publics sont pensés de manière plus cohérente. Des entités comme Casa Aménagement ou Casa Transport incarnent cette volonté de reprise en main, en s’appuyant sur les cadres définis par l’Agence Urbaine de Casablanca.
L’enjeu est clair : rééquilibrer une métropole qui s’est longtemps développée sous pression. Cela passe d’abord par une relecture des grands axes structurants, devenus au fil du temps des points de congestion majeurs. À plusieurs endroits clés, la ville se recompose. Le nœud A, le carrefour des Préfectures, l’échangeur de Sidi Maârouf ou encore la rocade sud-ouest font aujourd’hui l’objet de reconfigurations profondes. Plus que de simples projets d’infrastructure, ces interventions traduisent une volonté de fluidifier durablement les circulations et de redonner de la lisibilité à un système urbain devenu complexe.
Au-delà des mobilités, c’est aussi la qualité des espaces urbains qui est en jeu. Réhabilitation des espaces publics, amélioration du cadre de vie, requalification de certaines zones : la transformation engagée vise à rendre la ville plus habitable, tout en accompagnant son rôle de moteur économique. Mais ces ajustements, aussi structurants soient-ils, s’inscrivent dans un temps long. Car à Casablanca, l’enjeu n’est pas seulement de corriger les effets de la croissance, mais de repenser durablement son modèle urbain et de trouver un équilibre entre attractivité et maîtrise, entre intensité et cohérence.
Mobilités : structurer les flux
En parallèle, Casablanca accélère la transformation de son système de mobilités. Tramway, busway, réseau de bus restructuré : la ville ne juxtapose plus des solutions, elle construit progressivement un maillage cohérent.
Avec près de 100 kilomètres de lignes de tramway en service, complétés par des lignes à haut niveau de service et un réseau de bus en mutation, Casablanca amorce un changement de paradigme : passer d’une ville dominée par la voiture individuelle à une ville organisée autour de flux collectifs.
L’enjeu dépasse la seule question du transport. Il s’agit de reconnecter des territoires longtemps fragmentés et de redonner de la continuité à un espace urbain morcelé.
Requalifier pour rééquilibrer
Mais la transformation ne se joue pas uniquement dans les mobilités. Elle touche aussi la manière dont la ville se vit, se parcourt et se partage. Longtemps relégué, parfois difficilement accessible, le littoral fait aujourd’hui l’objet d’une reconquête progressive. La promenade de la Mosquée Hassan II, les aménagements du front de mer ou encore la réhabilitation de la corniche d’Aïn Diab traduisent une même ambition : redonner aux Casablancais un accès plus lisible, plus continu à leur façade maritime.
À travers ces projets, c’est une autre relation à la ville qui s’installe : plus ouverte, plus fluide, plus ancrée dans ses espaces publics.
Redessiner la carte de la ville
Dans le même temps, de nouveaux pôles urbains émergent et viennent redistribuer les équilibres historiques. Casablanca Finance City, Casa Anfa ou encore d’autres développements portés par des acteurs publics et privés participent à un mouvement de déconcentration progressive des fonctions économiques et administratives, longtemps concentrées dans le centre historique.
Cette recomposition reste cependant ambivalente : elle corrige certains déséquilibres tout en prolongeant, à sa manière, la logique de centralité qui a façonné la ville.
Quel modèle urbain ?
Derrière les transformations en cours, c’est une question plus profonde qui se dessine : non plus seulement corriger ce qui ne fonctionne pas, mais repenser la manière de faire la ville. Casablanca doit désormais articuler croissance et qualité de vie, expansion et cohérence, attractivité et équilibre.
Cela suppose de dépasser une logique d’extension continue pour engager un développement plus maîtrisé, capable de réduire les fractures territoriales et de mieux relier les différentes composantes de la ville. “La transition est déjà à l’œuvre, mais elle s’inscrit dans le temps”, souligne Rachid Ouzzani.
L’enjeu n’est plus uniquement de construire, mais de structurer.



