La première difficulté, c’est le vocabulaire. En recherche, on distingue généralement la fatigue “courante” (épisodes transitoires, parfois liés au rythme de vie) et la fatigue persistante, souvent définie comme une fatigue qui dure plusieurs mois. Une méta-analyse publiée en 2023 (Frontiers in Public Health) estime qu’en population générale, la fatigue “générale” concerne une part importante des adultes, tandis que la fatigue “chronique” (durée prolongée) reste moins fréquente mais loin d’être marginale.
Ce flou explique pourquoi, dans la conversation publique, la “fatigue chronique” peut désigner des choses très différentes : surmenage, troubles du sommeil, dépression, carences, maladies inflammatoires, effets secondaires de médicaments… ou, dans une minorité de cas, un syndrome spécifique.
Le vrai “syndrome” existe
Oui, il existe un cadre clinique identifié : l’encéphalomyélite myalgique / syndrome de fatigue chronique (ME/CFS). Les autorités de santé insistent sur des marqueurs caractéristiques, notamment le malaise post-effort (aggravation après un effort physique ou mental), un sommeil non réparateur, et des symptômes cognitifs.
Sur le plan de la classification, l’OMS rattache le syndrome à la catégorie “fatigue post-virale” dans la CIM-11.
Et côté chiffres, une estimation américaine (CDC, 2021–2022) rapporte environ 1,3% d’adultes déclarant un diagnostic de ME/CFS, avec une prévalence plus élevée chez les femmes.
Conclusion utile pour un article grand public : la fatigue chronique n’est pas qu’un “ressenti”, mais le terme recouvre à la fois un vécu fréquent et, pour une partie des personnes, une condition médicale réelle.
Pourquoi on en parle autant
Si l’expression “phénomène de société” s’impose, c’est surtout parce que plusieurs facteurs se superposent. D’abord, la dette de sommeil. On sait qu’une proportion importante d’adultes dort moins de 7 heures par nuit dans des enquêtes populationnelles, un niveau associé à fatigue et baisse des performances cognitives au quotidien.
Ensuite, la transformation du travail. L’OMS décrit le burn-out comme un “phénomène professionnel” lié à un stress chronique au travail mal géré, dont l’un des marqueurs est l’épuisement. Même si burn-out ≠ fatigue chronique, cette reconnaissance a contribué à mettre des mots sur une réalité d’épuisement diffus dans la vie active.
Enfin, il y a l’ombre longue du Covid. La fatigue est l’un des symptômes les plus rapportés dans les études sur le “long Covid” (post-Covid condition), au point d’apparaître comme un sous-type très fréquent dans des revues systématiques de grande ampleur. Autrement dit, une partie du “boom” de la fatigue persistante est aussi une histoire post-virale.
Maladie ou signal social ?
La recherche invite à éviter les raccourcis. Dans beaucoup de cas, la fatigue prolongée n’est pas “une” maladie : c’est un symptôme au carrefour du sommeil, du stress, de la santé mentale, des conditions de travail, de l’activité physique, et parfois d’un trouble médical sous-jacent.
Mais les études populationnelles, les classifications internationales, et l’accumulation de recherches post-Covid convergent vers une idée simple : il y a aujourd’hui suffisamment de données pour dire que la fatigue persistante est un enjeu de santé publique et de société, pas seulement une plainte individuelle isolée.
Arrêter de banaliser
Un bon repère journalistique (sans faire de diagnostic) : si la fatigue dure, s’accompagne d’un “crash” après effort, d’un sommeil non réparateur, ou d’un retentissement réel sur la vie quotidienne, ce n’est plus le registre du simple surmenage. Les critères utilisés pour le ME/CFS, même vulgarisés, rappellent qu’une fatigue anormale se reconnaît surtout à son impact et à sa persistance. Dans ces cas-là, le bon réflexe reste une évaluation médicale pour chercher des causes fréquentes (sommeil, fer, thyroïde, inflammation, dépression/anxiété, etc.) et éviter de tout attribuer trop vite au “stress”.
Donc oui, la fatigue chronique peut être lue comme un phénomène de société, parce qu’elle se nourrit d’évolutions massives (sommeil insuffisant, stress professionnel, post-viral/long Covid) et parce que la littérature scientifique documente sa prévalence et ses formes. Mais c’est aussi un mot qui recouvre plusieurs réalités : d’un côté, une fatigue persistante très répandue ; de l’autre, un syndrome clinique précis, reconnu et invalidant, qui ne doit ni être banalisé, ni être confondu avec la simple fatigue du quotidien.