Notre système immunitaire est censé nous défendre. Pourtant, les cellules cancéreuses sont parfois capables d’exploiter certaines de ses armes à leur avantage. Une nouvelle étude menée par des chercheurs de l’Université de l’Oklahoma en fournit une illustration particulièrement frappante dans le cancer du sein triple négatif.
Cette forme de cancer représente environ 10 à 15 % des cancers du sein. Elle est dite « triple négative » parce que les cellules tumorales ne possèdent ni récepteurs aux œstrogènes, ni récepteurs à la progestérone, ni surexpression de HER2, trois caractéristiques qui peuvent être ciblées par plusieurs traitements utilisés contre d’autres cancers du sein.
Les chercheurs se sont cette fois intéressés à un phénomène moins connu : la présence de nerfs à l’intérieur et autour des tumeurs.
Des nerfs dans la tumeur
Depuis plusieurs années, les scientifiques savent que les tumeurs solides ne sont pas simplement des amas de cellules cancéreuses. Elles évoluent dans tout un microenvironnement composé notamment de vaisseaux sanguins, de cellules immunitaires, de tissus de soutien… et de nerfs.
Dans plusieurs cancers, une forte innervation tumorale a été associée à la progression de la maladie. Une question demeurait pourtant : comment ces nerfs sont-ils attirés vers la tumeur ?
L’étude publiée dans Cell Death & Differentiation apporte une piste dans le cas du cancer du sein triple négatif. Et le mécanisme passerait par des cellules que l’on imagine habituellement du côté de nos défenses : les macrophages.
Des défenseurs détournés
Les macrophages sont des cellules du système immunitaire. Ils participent notamment à l’élimination de certains agents pathogènes, au nettoyage des cellules endommagées et à la réparation des tissus.
Mais une tumeur peut modifier son environnement et influencer leur comportement.
Les chercheurs ont constaté que les macrophages présents dans l’environnement du cancer du sein triple négatif produisaient une protéine appelée BDNF, pour brain-derived neurotrophic factor.
Le BDNF est surtout connu pour son rôle dans le système nerveux : il participe notamment à la survie et au développement des neurones. Dans la tumeur, cette propriété pourrait être détournée.
Selon les chercheurs, le BDNF libéré par les macrophages agit comme un signal favorisant la croissance de fibres nerveuses vers la tumeur. En d’autres termes, le cancer utiliserait des cellules immunitaires pour créer un environnement capable d’attirer des nerfs dont il pourrait ensuite tirer profit.
Pourquoi attirer des nerfs ?
La présence de nerfs dans une tumeur n’est pas forcément anodine. Les échanges entre système nerveux, système immunitaire et cellules cancéreuses constituent d’ailleurs un domaine de recherche en plein essor.
Dans leurs expériences, les chercheurs ont observé que cette innervation était associée à la croissance tumorale. Ces nerfs pourraient également participer à la création d’un environnement plus favorable à la survie des cellules cancéreuses et à leur résistance aux traitements.
Les chercheurs ont alors testé ce qui se produisait lorsqu’ils interrompaient cette communication.
En bloquant la voie de signalisation utilisée par le BDNF vers son récepteur TrkB dans leurs modèles expérimentaux, ils ont pu réduire l’innervation des tumeurs mais aussi ralentir leur croissance.
Le résultat est particulièrement intéressant car des médicaments capables de cibler TrkB existent déjà pour certaines indications très précises en oncologie. Cela ne signifie pas qu’ils peuvent aujourd’hui être utilisés contre tous les cancers du sein triple négatifs, mais cela fournit une piste à explorer.
Un cancer particulièrement complexe
L’intérêt de cette découverte tient aussi aux caractéristiques du cancer du sein triple négatif.
Contrairement aux cancers hormono-dépendants, il ne peut pas être traité avec des médicaments visant les récepteurs hormonaux. Il ne peut pas non plus bénéficier des traitements ciblant HER2 lorsque cette protéine est absente.
La chimiothérapie occupe donc toujours une place importante dans sa prise en charge, tandis que l’immunothérapie et certaines thérapies ciblées peuvent être proposées à certaines patientes selon les caractéristiques de leur cancer.
Mais toutes les tumeurs ne répondent pas de la même façon. Comprendre leur microenvironnement est donc devenu l’un des grands axes de recherche pour identifier de nouvelles vulnérabilités.
Les macrophages dans le viseur
Et cette étude n’est pas la seule à pointer le rôle ambivalent des macrophages.
D’autres travaux publiés en 2026 montrent que certaines populations de macrophages associés aux tumeurs peuvent contribuer à créer un environnement immunosuppresseur, favoriser la dissémination des cellules cancéreuses ou encore limiter l’efficacité de certains traitements.
Cela ne signifie pas que les macrophages sont « mauvais ». Ils remplissent des fonctions indispensables dans l’organisme. C’est leur reprogrammation par l’environnement tumoral qui intéresse les chercheurs.
L’enjeu pourrait donc être moins de les éliminer que de comprendre comment empêcher la tumeur de les détourner de leur fonction normale.
Une piste, pas encore un traitement
La découverte reste néanmoins à replacer dans son contexte. Une partie essentielle des expériences a été réalisée dans des modèles précliniques, notamment chez la souris. Les chercheurs ont également analysé des données provenant de tumeurs humaines, qui vont dans le sens du mécanisme observé.
Mais il reste encore à déterminer dans quelle mesure le blocage de cette communication entre macrophages, BDNF et nerfs pourrait fonctionner comme traitement chez l’être humain, chez quelles patientes et avec quels effets secondaires.
La découverte révèle surtout à quel point une tumeur constitue un écosystème complexe. Pour survivre, certaines cellules cancéreuses ne se contentent pas d’échapper à nos défenses : elles peuvent parvenir à les détourner et à utiliser les communications entre système immunitaire et système nerveux à leur propre avantage.
Comprendre ces alliances inattendues pourrait permettre, demain, de mieux les défaire.