Saïd El Abadi : “En quelques années, on est passé d’un football féminin confidentiel à une discipline suivie, commentée et valorisée”

Auteur de « L’histoire du football africain », une plongée passionnante dans les grandes épopées, les figures légendaires et les moments qui ont façonné le football sur le continent, Saïd El Abadi s'intéresse également à une autre révolution en marche : celle du football féminin. Interview.

Dans votre livre, vous mettez en avant la montée en puissance du football féminin marocain. Quels éléments vous ont le plus marqué dans cette évolution ?

Depuis 2020, il y a eu une envie de développer comme il se doit le football féminin marocain. Avec le plan de développement lancé par la Fédération Royale Marocaine de Football, on a vu une véritable stratégie : professionnalisation du championnat, soutien financier aux clubs, structuration de la formation et augmentation du nombre de licenciées. Et les résultats ont suivi très rapidement. La CAN féminine 2022 en est le parfait exemple. Pour la première fois, le football féminin a bénéficié d’une exposition médiatique et populaire d’une telle ampleur dans le royaume. Puis il y a ensuite eu la Coupe du monde 2023 avec les huitièmes de finale. Et enfin, selon moi, il y a deux points très marquants, au-delà des résultats sportifs, ce qui me frappe c’est l’apparition de nouvelles références féminines dans le football marocain. Ghizlane Chebbak ou Ibtissam Jraïdi, pour ne citer qu’elles, sont devenues des modèles pour les jeunes. En quelques années, on est passé d’un football féminin relativement confidentiel à une discipline suivie, commentée et valorisée.

Le Maroc est aujourd’hui considéré comme l’un des pays moteurs du football féminin en Afrique. Malgré ces progrès, quels sont selon vous les principaux défis qu’il reste à relever ?
Le Maroc a réalisé des avancées remarquables dans le football féminin ces dernières années mais évidemment il y a encore plusieurs défis pour consolider ces acquis. Tout d’abord, le développement de la pratique notamment dans de nombreuses régions rurales où les jeunes filles ont encore un accès limité aux infrastructures, aux clubs et aux compétitions. Le développement du football scolaire et des académies féminines est essentiel. Il faut également poursuivre la professionnalisation de la ligue féminine. Beaucoup de joueuses ne bénéficient pas encore de conditions de travail comparables à celles du football masculin (salaires modestes, contrats professionnels limités). Il faut développer également la visibilité médiatique et pas seulement en termes de diffusion de matchs mais avec une présence sur les réseaux sociaux pour attirer supporters, sponsors et investisseurs.

Le harcèlement fait partie des réalités encore peu discutées du football féminin que vous mentionnez brièvement dans votre livre. Comment ce sujet est-il aujourd’hui pris en compte selon vous ?
On observe une prise de conscience beaucoup plus forte qu’auparavant, mais il reste encore des progrès importants à accomplir. Il est important de souligner que le harcèlement peut prendre plusieurs formes (harcèlement moral, sexuel, discriminatoire, abus d’autorité, mais aussi violences verbales sur les réseaux sociaux ou dans les tribunes). Les joueuses sont parfois confrontées à des situations liées à leur statut de femmes dans un environnement historiquement dominé par les hommes. Aujourd’hui, des affaires impliquant des entraîneurs, des dirigeants ou des responsables dans différents pays ont montré que le problème n’était pas isolé mais structurel. La FIFA et la Confédération Africaine de Football ont d’ailleurs décidé de renforcer leurs dispositifs de protection des joueuses. Mais il y a encore beaucoup de travail. La crainte de parler par peur du jugement social ou des répercussions personnelles existe réellement. Il convient de mieux travailler et sensibiliser sur ce sujet. Et surtout de sanctionner de la meilleure des manières les harceleurs.

Quel rôle attribuez-vous à la FIFA dans le développement du football féminin en Afrique : moteur, catalyseur ou accompagnateur ?
J’aurais plutôt tendance à dire que dans un premier temps, le véritable changement dépend des acteurs locaux. Lorsque les fédérations nationales, les clubs, les écoles et les collectivités décident de travailler main dans la main et que cela fonctionne, la Confédération africaine et la Fifa voient cela d’un bon œil et à ce moment-là, elles interviennent. Voyant qu’il y a une envie de développer le football féminin avec de nombreux efforts, la FIFA fournit ensuite des ressources et une orientation stratégique, mais elle ne peut pas remplacer les politiques nationales ni les initiatives locales. L’exemple du Maroc est très bon puisque les programmes de la FIFA en Afrique ont accompagné le développement du football féminin, mais les progrès observés depuis quelques années sont aussi le résultat d’une volonté forte de la Fédération Royale Marocaine de Football, qui a investi dans les infrastructures, la formation et la professionnalisation des compétitions. La FIFA a contribué à créer un cadre favorable, mais ce sont les acteurs marocains qui ont transformé cette opportunité en réussite concrète. Dans d’autres pays africains, la FIFA aura en effet un rôle plus moteur.

Vous évoquez dans votre ouvrage l’ex-internationale marocaine Lamia Boumehdi, dans le développement du football féminin en RDC. Elle est aujourd’hui à la tête de la sélection féminine de Jordanie. Pour vous, comment s’est-elle imposée comme une figure du football féminin africain et quel impact a-t-elle sur la nouvelle génération d’entraîneures ?
Lamia Boumehdi est devenue la première femme à remporter la Ligue des champions féminine de la CAF comme entraîneure en 2024. Cet accomplissement qui a eu un fort retentissement dans toute l’Afrique. Elle a ensuite été élue meilleure entraîneure africaine de football féminin en 2024 puis en 2025. Elle est le symbole de réussite. Pendant longtemps, les femmes étaient peu nombreuses sur les bancs de touche au plus haut niveau africain. Son parcours démontre qu’une entraîneure peut gagner des titres continentaux et diriger des projets ambitieux. Et surtout, hors de son pays.  Elle change les représentations. Pour de nombreuses jeunes femmes qui souhaitent faire carrière dans le coaching, Lamia Boumehdi incarne désormais une référence comparable à ce que certaines figures masculines représentent dans le football africain. Son arrivée à la tête de la sélection féminine jordanienne en 2026 est également révélatrice. Elle ne se limite pas à un rôle de sélectionneuse : la fédération jordanienne lui a confié des responsabilités dans le développement global du football féminin et la supervision des sélections féminines. Cela témoigne de la crédibilité qu’elle a acquise en Afrique.

Pour vous, qu’est-ce que le football féminin africain peut aujourd’hui apporter au développement du football féminin à l’échelle mondiale ?
Aujourd’hui, il est en mesure de rapporter sa propre contribution au développement mondial de la discipline. L’émergence du Maroc, l’Afrique du Sud ou le Nigeria montre que plusieurs nations sont sur la bonne voie. Il y a aussi l’apport de nouveaux profils dans les plus grands clubs mondiaux (Asisat Oshoala, Barbra Banda…). En effet, les joueuses africaines évoluent désormais dans les plus grands championnats du monde et contribuent à élever le niveau technique. Et il y a également les entraîneures comme Lamia Boumehdi qui est donc désormais sur le banc de la Jordanie. Sans oublier que la montée en puissance des sélections africaines contribue à rendre les compétitions internationales plus ouvertes et plus attractives.

 

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