Femmes du Maroc : Quel regard avez-vous voulu changer à travers votre nouvel essai “Figures de l’immigration” ?
Abdelkhalek Hassini : J’ai voulu, avant tout, sortir d’un regard qui a longtemps enfermé l’immigration marocaine dans une histoire de départ. On a beaucoup parlé de ceux qui sont partis, de leur intégration dans les pays d’accueil, de leurs transferts vers le Maroc. Tout cela appartient à notre histoire, bien sûr, mais ne suffit plus à raconter ce que sont devenus les Marocains du monde.
Figures de l’immigration part de ce décalage. Derrière le mot « immigration », il y a aujourd’hui des trajectoires qui se sont profondément diversifiées, plusieurs générations, des femmes et des hommes engagés dans la recherche, l’entreprise, la culture, le sport, la vie publique ou associative. Certains sont nés au Maroc, d’autres n’y ont jamais vécu. Leur rapport au pays n’est ni uniforme ni figé, et c’est précisément ce qui m’intéresse.
À travers les parcours que j’ai recueillis, j’ai voulu remettre des visages, des voix et des histoires singulières là où l’on raisonne encore trop souvent en catégories. Ces femmes et ces hommes ne peuvent plus être regardés uniquement à travers ce qu’ils envoient au Maroc ou ce que le Maroc attend d’eux. Ils produisent des idées, des compétences, des réseaux, des créations, des engagements. Ils participent, chacun à sa manière, à l’image du pays et à son rayonnement.
Le changement de regard que je propose tient peut-être là : considérer les Marocains du monde comme une composante à part entière du Maroc contemporain, avec toute la diversité, les contradictions et les aspirations que cela suppose.
FDM : Dans cet ouvrage, vous avez mis la lumière sur différents profils. Qu’avez-vous découvert sur la diversité de la communauté marocaine à l’étranger à travers les témoignages recueillis ?
A.H. : Ce qui m’a frappé, c’est d’abord l’impossibilité de parler des Marocains du monde comme d’un ensemble homogène. Derrière cette appellation commune se trouvent des générations, des histoires familiales, des milieux sociaux, des métiers et surtout des rapports au Maroc très différents.
Les témoignages recueillis montrent à quel point les trajectoires se sont diversifiées. L’histoire du travailleur immigré des premières générations reste fondamentale, mais elle côtoie désormais celles de femmes et d’hommes qui évoluent dans des univers professionnels, intellectuels, culturels, associatifs ou publics très variés. Certains ont construit leur vie à partir de l’expérience directe de l’émigration ; d’autres sont nés et ont grandi à l’étranger et entretiennent avec le Maroc un lien hérité, réinventé, parfois questionné.
C’est cette diversité qui m’a particulièrement intéressé. On peut partager une origine sans vivre de la même manière l’appartenance. Chez certains, le Maroc est une présence quotidienne ; chez d’autres, il passe par la famille, la langue, les souvenirs transmis ou des séjours réguliers. Il peut aussi devenir un espace d’engagement professionnel, associatif ou citoyen. Et ce lien évolue au fil des générations.
Ces parcours m’ont finalement conforté dans une conviction : il n’existe pas une diaspora marocaine au singulier dans la manière de vivre, de penser ou de se projeter. Il existe une communauté traversée par des expériences multiples. Reconnaître cette pluralité, c’est déjà mieux comprendre ce que sont devenus les Marocains du monde et la relation qu’ils souhaitent construire avec leur pays d’origine.
FDM : Quels liens entre le Maroc et sa diaspora vous semblent encore insuffisamment visibles ?
A.H. : Nous avons longtemps regardé le lien entre le Maroc et ses ressortissants établis à l’étranger à travers ce qui se voit et se mesure facilement : les transferts d’argent, les retours pendant les vacances, l’investissement ou l’attachement familial. Ces liens sont réels et importants, mais ils ne disent qu’une partie de la relation.
Ce qui reste moins visible, à mes yeux, c’est tout ce qui circule sans apparaître nécessairement dans les statistiques : les compétences, les expériences professionnelles, les réseaux, les idées, mais aussi les formes d’engagement qui se construisent parfois loin des dispositifs institutionnels. Un chercheur qui crée une coopération avec une université marocaine, un entrepreneur qui met son réseau au service d’un projet, une personne engagée dans une association ou dans la vie publique de son pays de résidence contribue elle aussi, à sa manière, au lien avec le Maroc.
Il y a également une dimension plus intime, moins quantifiable : la transmission. Ce que les parents transmettent à leurs enfants de la langue, de la mémoire familiale, d’une histoire ou d’un sentiment d’appartenance joue un rôle considérable dans la manière dont les nouvelles générations se rapprocheront du Maroc, ou parfois s’en éloigneront. Ce lien ne se décrète pas et ne se transmet pas automatiquement.
C’est sans doute là que se situe l’un des enjeux des prochaines années : mieux reconnaître cette richesse humaine et permettre à ceux qui le souhaitent de contribuer autrement. Les Marocains du monde ne demandent pas tous la même relation au pays. L’enjeu est précisément de savoir accueillir cette diversité des liens plutôt que de chercher à les faire entrer dans un modèle unique.
FDM : Les femmes occupent une place importante dans “Figures de l’immigration”. Pourquoi était-il essentiel pour vous de leur donner cette visibilité ? Et qu’est-ce qui caractérise les trajectoires des femmes que vous avez rencontrées ?
A.H. : La place des femmes s’est imposée d’elle-même. Je ne voulais surtout pas leur réserver un espace par souci d’équilibre ou ajouter quelques portraits féminins pour satisfaire à une représentation de façade. Elles sont là parce qu’on ne peut pas raconter l’évolution de l’immigration marocaine sans elles.
Pendant longtemps, le récit migratoire a été dominé par une figure masculine : celle de l’homme parti travailler à l’étranger, qui envoyait de l’argent au pays et envisageait parfois le retour. Les femmes étaient bien présentes, mais souvent racontées à travers leur rôle d’épouse, de mère ou de gardienne de la transmission familiale. Or, lorsque l’on regarde leurs trajectoires sur plusieurs générations, cette représentation devient très vite insuffisante.
Les femmes que j’ai rencontrées étudient, entreprennent, créent, dirigent, enseignent, s’engagent dans la vie associative ou publique. Mais ce qui m’intéresse davantage encore, c’est ce qu’elles font de leur parcours. Elles acquièrent des savoirs et des compétences, construisent des réseaux, transmettent une culture, créent des liens entre des institutions, des territoires et des personnes. Certaines deviennent ainsi, sans nécessairement se définir comme telles, des actrices de coopération et de médiation entre le Maroc et leur société de résidence.
Le travail que j’ai poursuivi autour de ces trajectoires m’a d’ailleurs permis de mieux saisir ce mouvement : une expérience individuelle peut progressivement devenir une ressource collective. Une compétence acquise ailleurs peut être transmise au Maroc. Un réseau professionnel peut ouvrir une coopération. Une expérience associative peut servir une cause des deux côtés. Une création culturelle peut interroger l’identité, la mémoire ou l’appartenance et toucher plusieurs générations. C’est dans ces circulations, souvent discrètes, que se révèle aussi la richesse de ces parcours féminins.
Il fallait cependant résister à une autre facilité : celle de présenter toutes ces femmes comme des héroïnes. Leurs histoires ne sont ni uniformes ni linéaires. Certaines ont dû composer avec des déterminismes sociaux, familiaux ou culturels, avec les difficultés liées à l’immigration, parfois avec des discriminations. D’autres appartiennent à des générations qui disposent de possibilités que leurs mères ou leurs grands-mères n’avaient pas. Et toutes n’entretiennent pas le même rapport au Maroc. C’est précisément cette pluralité que j’ai voulu préserver.
Ce qui me frappe finalement chez beaucoup d’entre elles, c’est leur capacité à transformer ce qu’elles ont reçu, appris ou parfois dû conquérir en quelque chose qui circule. Elles transmettent, relient, créent, ouvrent des espaces qui n’existaient pas toujours avant elles. Et lorsqu’une femme conquiert la liberté de choisir sa profession, son engagement, sa manière de vivre ou son rapport au pays de ses parents, son parcours dépasse souvent sa seule histoire : il élargit aussi le champ des possibles pour celles qui viennent après elle.
Donner à ces femmes toute leur place dans Figures de l’immigration n’était donc pas leur rendre hommage. C’était restituer une part essentielle de l’histoire de l’immigration marocaine et montrer qu’elles en sont aujourd’hui pleinement actrices.
