Ikram Kabbaj, la bâtisseuse de formes

Depuis plus de quarante ans, Ikram Kabbaj développe une œuvre sculpturale rigoureuse, façonnée par le geste, la discipline et le temps long. Présente sur de nombreux terrains internationaux, elle s’est également engagée très tôt pour inscrire la sculpture dans l’espace public marocain. Un parcours exigeant, tenu à distance des effets et des récits personnels. Portrait.

Le rendez-vous se fait au téléphone, un mercredi matin. À l’heure dite, Ikram Kabbaj décroche depuis la campagne, dans les environs de Marrakech, où elle vit aujourd’hui. La voix est posée, attentive. Elle écoute, laisse les phrases aller jusqu’au bout, puis répond calmement. La conversation prend rapidement sa direction lorsqu’elle pose d’emblée une question : “Avez-vous vu mes œuvres ?” Pour elle, les œuvres disent déjà beaucoup ; une trajectoire, une manière d’être au monde. “Les connaître, c’est me connaître”, précise-t-elle. L’appel se poursuit sur ce même fil. Elle parle avec précision, sans s’étendre inutilement, parfois marque une pause avant de reprendre. “Je parle peu de moi”, glisse-t-elle à un moment. Alors la conversation se déplace, naturellement, vers ce qu’elle connaît le mieux : la sculpture, la matière, le temps. Ce que le travail impose. Et ce qu’il permet.

Comme une évidence

Casablanca s’invite dans la discussion presque sans qu’on s’en aperçoive. Ikram Kabbaj y est née en 1960, y a grandi, dans un environnement où la beauté faisait partie du quotidien. “Les familles marocaines, quel qu’en soit le milieu social, évoluent avec plus ou moins de sensibilité dans l’appréciation de la beauté”, explique-t-elle. Le bois sculpté, la poterie, les tissus, la ferronnerie, les fontaines, les carrelages : l’esthétique était partout, présente dans les objets comme dans les espaces, intégrée aux gestes ordinaires. Ses parents partageaient ce rapport aux formes et aux matières, chacun à sa manière. Son père, à travers un goût assumé pour le mobilier et les lignes modernistes des années 1970. Sa mère, par un attachement profond à la Chaouia, qu’elle évoque comme un creuset esthétique fondateur. “En somme, mes parents m’ont transmis, chacun à sa façon, leur vision moderniste pour les choses et les êtres, exempte de la rigueur des préjugés”, dit-elle.

Les années de formation prolongent naturellement ce rapport direct au geste. Entre 1978 et 1987, Ikram Kabbaj se forme à l’École des beaux-arts de Casablanca, puis à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris, où la sculpture s’impose peu à peu comme une évidence. Elle ne se sentait faite ni pour la peinture ni pour d’autres formes : ce qui l’attire, c’est un travail qui engage le temps, l’endurance et la discipline, une pratique qui s’inscrit dans la durée. Son langage sculptural, fait de courbes, de vides et d’équilibres, suscite parfois des lectures liées au corps ou à la féminité, qu’elle écarte. “Faut-il que l’œuvre ressemble à son créateur ?”, interroge-t-elle. Pour elle, l’œuvre n’est ni miroir ni confession. Elle naît d’un processus, puis se détache. Elle est livrée au regard, au temps, aux vies qui la traversent.

Tenir sa ligne

Dans un milieu longtemps dominé par les hommes, Ikram Kabbaj n’a jamais situé son combat sur le terrain du féminin face au masculin. “Ma bataille n’a jamais été orientée vers la question masculin vs féminin, ni vers la recherche d’une quelconque condescendance de la part de mes pairs”, dit-elle. Son engagement s’est joué ailleurs, “sur le front de la créativité et de la compétence”. Elle savait ce qui l’attendait. Elle le sait toujours. “L’esprit revêche est toujours là”, glisse-t-elle, sans détour. Très tôt, cette exigence l’amène à penser la sculpture au-delà des murs de l’atelier. Pour elle, l’art ne peut rester confiné aux espaces fermés. Il doit s’inscrire dehors, dans la ville, dans les lieux traversés au quotidien. 

Dès les années 2000, elle s’engage dans cette direction, convaincue que la sculpture a un rôle à jouer dans l’espace public marocain. Elle organise six symposiums internationaux de sculpture à El Jadida, Tanger, Fès, Essaouira, Taroudant et Assilah, contribuant à constituer un ensemble de plus de cinquante œuvres de plein air destinées au domaine public. Son parcours international s’inscrit dans cette même continuité. Elle participe à de nombreux symposiums et biennales, en Europe, dans les Amériques, en Asie et dans le monde arabe. Elle travaille la pierre, le marbre, le granit, s’adapte aux lieux, aux contraintes, aux contextes. Elle n’en dresse pas l’inventaire. Elle avance. 

En dehors de l’atelier, Ikram Kabbaj mène une vie qu’elle qualifie elle-même de commune. Elle s’occupe de son foyer, des siens, d’elle-même. “Je trouve du plaisir dans le devoir”, dit-elle. Elle ne cultive ni le mythe de l’artiste hors du monde, ni celui d’une vie exceptionnelle, et s’interroge, presque en passant, sur la possibilité même de dissocier une vie d’artiste d’une vie personnelle. Lorsqu’il est question de transmission, elle ne théorise pas. “Mes œuvres s’adressent à ceux qui les apprécient.” Le reste ne lui appartient plus. Et quand on lui demande ce qu’il lui reste à accomplir, la réponse arrive sans hésiter : “Tout.” Puis, après un court silence : “Il y a tant d’aurores qui n’ont pas encore lui.”

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