Décrocher un emploi stable, idéalement au sein de la fonction publique ou d’une grande entreprise, demeure encore un idéal pour beaucoup. Pour une part grandissante des jeunes Marocains, la réussite professionnelle ne se mesure plus uniquement à un CDI ou à une carrière toute tracée au sein d’une société. Elle passe de plus en plus par la création d’un projet personnel, l’envie d’être acteurs de leur parcours et de construire une activité qui leur ressemble.
Selon le Global Entrepreneurship Monitor le taux d’activité entrepreneuriale en phase de démarrage est passé de 6,3 % en 2023 à 12,5 % en 2024 au Maroc, soit quasiment le double en un an. L’intention de créer une entreprise dans les trois prochaines années se situe, quant à elle à 24 %. Cette effervescence entrepreneuriale est également visible lors des grands rendez-vous technologiques, à l’image du GITEX Africa Morocco qui a, cette année, mis en avant 300 startups marocaines sélectionnées dans le cadre du programme gouvernemental “Morocco 300”. “Nous observons aujourd’hui une véritable mutation culturelle. Les nouvelles générations portent un regard différent sur le travail: elles recherchent plus d’autonomie, de flexibilité, d’innovation et de sens. Les jeunes d’aujourd’hui souhaitent être acteurs de leur parcours plutôt que de simples exécutants”, affirme Khalid Kabbadj, économiste.
Ces mutations qui encouragent l’esprit d’entreprendre
Comment expliquer un tel changement de mentalité? Selon l’expert, cette évolution est le fruit d’une combinaison de facteurs économiques, sociaux et culturels qui amènent les jeunes à repenser leur avenir professionnel. Le premier tient aux difficultés persistantes du marché de l’emploi. Si l’entrepreneuriat est de plus en plus perçu comme un choix de carrière, il représente aussi, pour certains, une réponse à un contexte où les opportunités d’emploi restent limitées. Pour rappel, des statistiques dévoilées par le Haut-Commissariat au Plan en mai 2026 font état d’un taux de chômage de 29,2 % chez les 15-24 ans et de 16,1 % chez les 25-34 ans au premier trimestre de l’année en cours.
Outre la conjoncture économique, la révolution numérique a elle aussi joué un rôle de catalyseur, rendant l’entrepreneuriat plus accessible que jamais. “Aujourd’hui, il est possible de lancer une activité avec peu de capitaux grâce au numérique, au commerce en ligne, aux réseaux sociaux, à l’intelligence artificielle ou encore aux solutions de paiement digital. Les barrières à l’entrée sont donc beaucoup moins importantes qu’il y a une vingtaine d’années”, soutient Khalid Kabbadj.
De surcroît, l’économiste indique que cet engouement croissant pour l’entrepreneuriat est également encouragé par des politiques publiques ambitieuses et un écosystème entrepreneurial plus développé. “Les incubateurs, les espaces de coworking, les dispositifs d’accompagnement et les financements dédiés aux jeunes entreprises offrent aujourd’hui un environnement plus favorable qu’auparavant. En plus, depuis l’entrée en vigueur de la nouvelle Charte de l’investissement en 2023, l’État place l’entrepreneuriat et l’investissement privé au cœur de sa stratégie de développement”, souligne-t-il.
L’université, nouveau terreau de l’entrepreneuriat
Face aux transformations du marché du travail et à l’évolution des aspirations des jeunes, une prise de conscience s’est progressivement imposée dans le monde universitaire. Dès lors, la mission de l’enseignement supérieur ne se limite plus à préparer les étudiants à intégrer le marché de l’emploi, mais aussi à leur donner les moyens de créer leurs propres opportunités. Cela se traduit concrètement par la multiplication des modules d’entrepreneuriat, des incubateurs universitaires, des centres d’innovation et des hackathons au sein des établissements.
“L’entrepreneuriat est aujourd’hui devenu une mission à part entière de l’université, aux côtés de la formation et de la recherche. Cette évolution répond à plusieurs enjeux : renforcer l’employabilité des diplômés, favoriser l’innovation, stimuler la création de valeur et contribuer au développement économique et social”, précise Fatima Zahra Alami, doyenne de la Faculté des sciences juridiques, économiques et sociales Aïn Chock. “Au Maroc, cette dynamique est portée par les orientations nationales en faveur de l’innovation et par la mise en place d’un écosystème dédié, notamment à travers le Statut national de l’étudiant entrepreneur”, poursuit-elle.
Lancé en 2019 dans le cadre du projet SALEEM (Structuration et Accompagnement de l’Entrepreneuriat Étudiant au Maghreb), financé par le programme européen Erasmus+, ce dispositif permet aux étudiants porteurs de projets de développer une activité entrepreneuriale tout en poursuivant leur parcours universitaire. “À l’échelle de l’Université Hassan II de Casablanca, l’Entrepreneurship Academy pilote ledit statut. Chaque année, plusieurs étudiants de notre faculté obtiennent cette reconnaissance et bénéficient d’un accompagnement leur permettant de faire évoluer leur projet, de l’idée initiale jusqu’au lancement de leur entreprise. Certains ont déjà créé leur structure, tandis que d’autres poursuivent leur incubation avec l’appui de nos partenaires”, se réjouit la doyenne de la FSJES Aïn Chock.
Si l’esprit d’entreprendre gagne du terrain chez les jeunes Marocains, leurs projets se concentrent de plus en plus dans des secteurs où l’innovation et les usages numériques ouvrent de nouvelles opportunités. “Le numérique demeure en tête, avec les services digitaux, le développement informatique, le marketing digital, l’intelligence artificielle, les plateformes en ligne et les solutions technologiques destinées aux entreprises. Le commerce électronique poursuit également son essor, porté par l’évolution des habitudes de consommation et la digitalisation des paiements”, observe Khalid Kabbadj. “Parallèlement, de nombreux jeunes s’orientent vers des secteurs à forte valeur sociétale comme l’économie verte, les énergies renouvelables, l’agritech, la santé, l’éducation numérique et les services à la personne”, poursuit l’économiste. Selon le Morocco Startup Ecosystem Report 2024 publié par l’UM6P, l’écosystème marocain des startups couvre neuf secteurs, avec une dynamique particulièrement marquée dans les technologies digitales. Le rapport souligne notamment le poids croissant de secteurs comme la fintech, la deeptech ou encore la traveltech dans les levées de fonds réalisées par les startups marocaines.
Ces obstacles qui freinent l’élan entrepreneurial
Malgré cette évolution notable, le parcours entrepreneurial reste loin d’être exempt de difficultés. Ces dernières années, les initiatives se sont multipliées pour soutenir les jeunes porteurs de projets, à l’image des programmes gouvernementaux Intelaka et Forsa, des dispositifs d’accompagnement proposés par les Centres régionaux d’investissement, et des programmes portés par des incubateurs et des accélérateurs privés. Néanmoins, ces réalisations ne peuvent, à elles seules, lever l’ensemble des freins auxquels sont confrontés les jeunes entrepreneurs, notamment en matière de financement. “Les dispositifs publics ont considérablement amélioré l’accès des jeunes au financement. Toutefois, l’accès au crédit reste parfois difficile pour un jeune qui ne dispose ni de garanties, ni d’un historique bancaire, ni de revenus réguliers”, relève Mohammed Jadri, économiste. “Le problème est que nous continuons souvent à demander à un jeune entrepreneur de présenter les garanties d’un entrepreneur qui a déjà plusieurs années d’expérience. Or, le financement de l’entrepreneuriat doit justement permettre de financer le potentiel d’un projet, et pas uniquement la situation patrimoniale de son porteur”, insiste-t-il. L’expert évoque un autre frein de taille : le manque d’accompagnement après la création de l’entreprise. “Beaucoup de programmes se concentrent sur la sélection du projet et son financement initial. Mais la véritable difficulté commence souvent après : trouver les premiers clients, gérer la trésorerie, fixer les prix, tenir une comptabilité, respecter les obligations fiscales et sociales ou encore recruter les premiers salariés”, développe-t-il. Face à cette situation, Mohammed Jadri souligne la nécessité de passer d’une logique de “financement du projet” à une logique de “financement et accompagnement du parcours entrepreneurial”, précisant que les premières années de l’activité sont celles durant lesquelles le risque d’échec est généralement le plus élevé. L’économiste met en lumière un autre obstacle conséquent, celui de la complexité administrative et réglementaire. “Même si des efforts importants ont été réalisés en matière de digitalisation et de simplification, le jeune entrepreneur peut encore se retrouver face à une multitude d’interlocuteurs, de procédures et de dispositifs”, regrette-t-il. Dans le but de créer un véritable parcours entrepreneurial intégré, Mohammed Jadri suggère la mise en place d’un guichet unique, physique et digital. Ce dispositif permettrait au jeune porteur de projet de vérifier la faisabilité de son idée, de choisir le statut juridique adapté, d’accéder à la formation et de préparer son business plan. Il offrirait également la possibilité d’identifier les financements disponibles, de bénéficier d’un accompagnement comptable, fiscal et juridique et d’accéder aux marchés et aux premiers clients. Autant de clés pour que l’audace de cette génération se transforme en réussites durables.
Certains mécanismes doivent être repensés
“Le Maroc a réalisé des avancées majeures dans la généralisation de la protection sociale, mais le développement de l’entrepreneuriat, notamment chez les jeunes, nous oblige à repenser certains mécanismes. En effet, notre protection sociale reste encore largement pensée autour de la stabilité de l’emploi et de la régularité des revenus, alors que l’entrepreneuriat est, par nature, marqué par l’incertitude et la volatilité. Aujourd’hui, le jeune entrepreneur peut accéder à différents mécanismes de couverture sociale, notamment dans le cadre des dispositifs destinés aux travailleurs non salariés et aux auto-entrepreneurs. Mais le véritable enjeu est de faire en sorte que les cotisations soient réellement adaptées à la capacité contributive de l’entrepreneur. Il faudrait donc évoluer davantage vers un système dans lequel la contribution sociale est proportionnelle au revenu réel, flexible lorsque les revenus diminuent, simple à déclarer et facilement transférable lorsque la personne passe du statut de salarié à celui d’entrepreneur, puis éventuellement revient vers le salariat”.
