The performant man

Saïd Mahrouf a longtemps approché la mode dans le cadre de l'Art performance, associant corps, matière, mouvement et espace. Maître incontesté des performances live et abonné des podiums Haute Couture internationaux, il restait une casquette que le styliste maroco-hollandais n'avait pas coiffée : la direction artistique d'un événement comme Caftan. Rencontre très fashion...

FDM : Directeur artistique de cette XV è édition, comment avez- vous vécu l’évènement ?
Saïd Mahrouf : Lorsque j’ai été contacté pour Caftan, j’ai d’abord été assez intrigué car mon travail est très abstrait, contemporain et assez éloigné de l’univers du caftan. D’autre part, je n’avais encore jamais participé à un événement de mode orientale, que ce soit en tant que styliste ou directeur artistique. Néanmoins, très vite, cette nouvelle expérience a été un véritable challenge pour moi. D’autre part, cet événement a beau avoir quinze ans déjà, il ne vieillit pas. Son secret réside dans le fait qu’il se renouvelle sans cesse, s’enrichit de nombreuses visions artistiques et surtout du vivier de tous ces jeunes talents qui rivalisent de créativité pour nous surprendre.


La thématique du “Vogue Zaman” vous a-telle parlé ?
Oui, tout à fait. Elle regroupe pour moi cette convergence entre passé et présent. Dans une partie du show, on a d’ailleurs matérialisé cette dualité entre l’ancien et le contemporain : deux danseuses sont arrivées sur la scène dans un caftan traditionnel, carré et sans ceinture ; puis elles l’ont retiré et, dessous, est apparue une tenue moderne et cintrée. Il faut souligner que cette transition réussie du caftan, on la doit
à la nouvelle vague de stylistes qui l’ont rafraîchie dans la coupe et le style. Mais attention, le volet Zaman est aussi très important ; le caftan représentant une tradition millénaire, il convient de lui préserver
tous ses attributs : sa sfifa, ses empiècements, son côté entièrement “hand made” (fait main) par les artisans… Une bonne manière de ne pas oublier qu’en définitive on ne fait que réinventer ce qui existait déjà, il y a fort longtemps !


Caftan est un défilé de haute couture orientale mais également un show mêlant mode, spectacle et danse ; cela se rapproche de l’Art Performance, la discipline dans laquelle vous excellez ?
Oui, presque (rires) ; c’est, en tout cas, le même esprit qui prévaut dans cette forme particulière d’art. Où les actes d'un individu ou d'un groupe, dans un espace et à un moment particulier, constituent l'oeuvre. L’Art performance cherche à établir une relation entre le corps en mouvement et l’espace ; le lien entre les deux étant le vêtement, pour ce qui est de ma partie. Et le tout a nécessité de rester en harmonie et

“MA SOURCE D’INSPIRATION PREMIÈRE EST LE CORPS DE LA FEMME : SES COURBES, SES VALLONS, SES RELIEFS. ”

ce, même si on change la perception de l’espace (on l’agrandit ou le rétrécit), le décor (on varie les couleurs) ou la danse. A titre d’exemple, j’ai réalisé une performance autour du thème du cercle: les danseuses portaient des robes en corolle, avec une traîne qui tournait tel un balancier d’horloge et les gens observaient le spectacle à travers un trou rond, dans un mur. A noter que les collections que je réalise pour les performances se distinguent de mes créations de styliste et ne sont pas destinées à être portées tous les jours; elles ont une fonction spécifique et comportent parfois certains détails architecturaux qu’on retrouve en miroir, au niveau du décor environnant. La force de cette discipline est qu’elle permet de faire fusionner à la fois mode, chorégraphie, vidéo, musique, pour narrer un univers dynamique et non pas statique. Il y a dix ans, j’ai fondé ma propre compagnie Composite, pour initier le public à cette forme de happening.


Qu’est-ce qui, dans votre parcours de designer, vous a mené à investir ce champ créatif particulier ?
En 1999, diplômé de la Grrit Rietvield Academy (Ecole des Beaux-Arts) d’Amsterdam, avec une spécialisation en mode, j’ai été choisi dans le cadre d’un programme d’échanges pour compléter ma formation au Pratt Institut de New York. Dans le même temps, j’ai commencé à travailler en parallèle pour une compagnie de performances, La Mandle Compagny, et me suis frotté à cet univers singulier et nouveau pour moi. L’expérience américaine a duré trois ans. Trois ans très intenses où j’ai été rapidement happé par le rythme effréné et exaltant de la Big Apple… Je me souviens de l’énergie de cette ville comme d’un moteur formidable pour la créativité et l’action ! J’ai rencontré des designers de tous horizons, créé des vêtements destinés aux performances, j’ai fait des expositions dans de nombreux musées et galeries d’art. Le conceptuel devenait réel et j’ai énormément appris au cours de cette parenthèse enchantée.

Depuis 2007, vous faites aussi dans la mode pure et dure et votre carrière de styliste à proprement parler, a démarré depuis le Maroc… Un retour aux sources ?
Je suis parti du Maroc à l’âge de neuf ans, destination Amsterdam, mais j’ai toujours conservé un lien très fort avec le bled. La preuve : j’ai réalisé en 2001, une performance intitulée “Medina” dans le cadre du Moussem culturel d’Asilah, ma ville natale. Revenu pour une autre performance (une exposition
collective Troc’Art à la Villa des Arts de Casablanca, en 2006), j’ai alors été remarqué par les organisateurs de Festimode Casablanca qui m’ont sollicité pour monter une collection Haute Couture. Le succès a été immédiatement au rendez-vous et j’ai présenté d’autres collections pour le Salon du Prêt-à-porter à
Paris (en 2008), puis en Hollande et ensuite à Casablanca. Depuis, je cours deux lièvres à la fois : les performances live et la Haute Couture… (Rires).


Les vêtements que vous créez sont toujours très structurés, obéissant presque à des lois géométriques. Quelle est la ligne directrice de votre travail ?
L’esthétisme naît de l’équilibre des volumes. J’ai toujours ressenti une véritable fascination pour l’architecture, le design, la réflexion sur la dialectique corpsespace. La source d’inspiration première
est évidemment le corps de la femme: ses courbes, ses vallons et ses reliefs ; c’est pour cette raison que je réalise tout en moulage, directement, sur un mannequin couture, jamais sur un patron plat ou un  roquis. Je joue sur les drapés, les plissés, les asymétries, les coupes pour restituer le mouvement
au vêtement, le faire vivre et bouger autour de celle qui le porte. Mes créations, je les définirais comme sobres et minimalistes ; mais si on y regarde en profondeur, on va déceler des détails extrêmement compliqués, qui se dévoilent au fur et à mesure. La mode doit savoir mixer simplicité et complexité pour aboutir à une interprétation moderne de la silhouette féminine.


Envisageriez-vous, un jour, de confectionner des caftans ?
Pourquoi pas ? (Rires). J’ai ce souci du détail et de la finition qui me permettrait, je pense, de réussir dans cette voie. Néanmoins, j’ai encore quelques progrès à faire dans le mariage des couleurs, vu que j’use
généralement de teintes neutres et plutôt naturelles, en porte-à-faux avec l’explosion chamarrée, caractérisant le caftan !

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