Jean-François Fourtou, au pays des merveilles

A proximité de Marrakech, il est une propriété hors du commun qui bouleverse notre perception du monde. Ici, une maison est tombée du ciel ; là, une girafe passe son long cou par la porte de la salle à manger ; là-bas encore, une chambre aux meubles surdimensionnés nous donne l'impression d'être réduits à l'échelle de lilliputiens...Bienvenue dans l'univers fantastique et démesuré de Jean-François Fourtou..

FDM : Quelles sont les circonstances de votre arrivée au Maroc, il y a une dizaine d’années ?

Jean-François Fourtou : Mon père a grandi en Espagne avant de s’installer en France, où il a toujours ressenti une profonde nostalgie du Sud. Grâce à un ami, il a pu acquérir un terrain d’une dizaine d’hectares près de Marrakech, où il a restauré une maison sur les ruines d’un village. A cette époque, j’habitais à Madrid et je prévoyais de déménager à New York. Une fois la maison restaurée, je suis venu y passer quelques mois en hiver. J’ai commencé à prendre en charge cette propriété, à m’en occuper, même à distance depuis les Etats-Unis où je m’étais installé, mais au détriment d’un grand investissement en termes de temps, d’argent et d’énergie. Seulement à un moment donné, j’ai dû faire un choix car je ne pouvais pas garder mon atelier à Madrid, ma vie à New York, ma famille à Paris et y ajouter le Maroc ;c’était trop. J’ai donc abandonné New York et transporté mon atelier de Madrid à Marrakech. A partir du jour où j’ai assumé de vivre au Maroc et d’y travailler, de reprendre en main cette maison, j’ai vraiment pris beaucoup de plaisir. Je me suis approprié l’espace qui représente pour moi un grand terrain d’expérimentation, un laboratoire dans lequel je peux tester plein de choses aussi bien au niveau de l’architecture, du jardin ou des animaux surdimensionnés qu’on peut retrouver à l’intérieur ou à l’extérieur de la propriété.

“MON TRAVAIL PARLE BEAUCOUP DE LAMÉMOIRE, DE L’ENFANCE, ET POUSSE L’ADULTEÀ RETROUVER DES SENSATIONS D’ENFANT.”

C’est donc le projet d’une vie et un pari risqué aussi. Votre entourage n’a-t-il pas essayé de vous dissuader de quitter la scène artistique occidentale ? 

Oui, c’est le projet d’une vie mais je n’ai jamais quitté la scène artistique car je suis exposé dans des galeries en France, chez JGM, et en Belgique, chez Aeroplastics. J’ai simplement recentré ma vie au Maroc alors que j’ai toujours vécu dans de grandes métropoles occidentales. Le fait de venir à la campagne, en connexion avec la nature a complètement transformé ma vie, mon approche, et m’a reconnecté à des valeurs essentielles. Ce processus a été long car les premières années, ce n’était pas vraiment un choix ; mais c’est à partir du moment où j’ai vraiment décidé de venir vivre au Maroc, que le pays m’a rendu tout ce que j’y avais investi. Le fait de vivre proche de la nature et proche des Marocains, ça me nourrit beaucoup plus.

Comment vous vient l’idée de concevoir des projets artistiques sur ce terrain ?

Cette propriété familiale m’a permis de donner de l’ampleur à ce que je créais déjà dans mes ateliers. Mais là, il y a une démesure qui est possible, à la fois grâce à l’artisanat marocain, et aussi à l’espace dont je dispose.

Dans cette propriété, vous avez créé des maisons assez particulières, surdimensionnées ou au contraire, de taille minuscule. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Mon travail parle beaucoup de la mémoire, de l’enfance, et pousse l’adulte à retrouver des sensations d’enfant. J’ai ainsi voulu recréer la chambre de mon arrière-grand-mère pour y retrouver les sensations que j’avais quand j’étais enfant. C’est une maison de campagne française modeste à partir de laquelle j’ai reconstitué une chambre où tous les meubles ont le double de leur taille, et qu’un adulte doit escalader comme le ferait un enfant de 4 ans dans une chambre normale. Pour arriver à cette maison, on doit passer par un labyrinthe d’oliviers, puis par un souterrain. C’est une manière d’obliger le visiteur à changer d’échelle et à aborder les perceptions de façon différente. Cette même chambre, je l’ai recréée en deux tailles différentes, l’une à la taille 1/5 comme une maison de poupée, et l’autre, à l’échelle 3/4 qui est la taille de ma fille. On peut y accéder par un passage secret situé derrière une armoire qui accède dans ma chambre. Le visiteur va donc aborder ces mêmes maisons, mais à des tailles différentes, et se sentira troublé dans ses sens et ses perceptions.

Une autre de vos maisons est en ce sens particulière qu’elle semble “tombée du ciel”…

Oui, c’est ainsi qu’elle se nomme car elle est construite à l’envers, comme si elle était tombée du ciel, que le temps s’était figé et que tous les meubles étaient accrochés à l’envers. On y rentre par une fenêtre, on doit enjamber des tas de portes et on traverse les pièces avec tous ces meubles accrochés en l’air. Les visiteurs, surtout les adultes, sont troublés parce qu’on est comme dans un bateau, on a le mal de mer, on perd la perception de ses valeurs habituelles… D’autant plus que cette maison n’a rien à voir avec le Maroc. Pourtant, à travers les fenêtres, on perçoit les palmiers et le terrain vierge tout autour. Cette maison, c’est en fait celle dans laquelle mon grand-père est mort il y a trente ans, en Charente-Maritime. C’est un peu pour lui rendre hommage que je voulais la construire, car il m’a beaucoup apporté dans mon enfance et m’a transmis des valeurs que je retrouve de plus en plus au contact de la nature, ici à Marrakech. Cette maison est inversée car c’est comme si mon grand-père me l’avait envoyée du ciel, 30 ans après sa mort. Il y a ce côté magique, irréel, comme si c’était un jouet géant tombé du ciel.

Au sein de votre propriété, les animaux occupent aussi une place importante. D’où vous vient cet intérêt pour le monde animal ?

Initialement, je faisais surtout des animaux surdimensionnés en taille, déconnectés de leur habitat naturel, inoffensifs, herbivores, souvent des femelles enceintes, sans socle afin de leur donner un aspect fragile. On peut voir une girafe grandeur nature dans la salle à manger, une trompe d’éléphant sortant de derrière un mur dans un patio, une brebis géante au bord de la piscine, des chevaux au détour d’un passage secret dans le jardin, des œufs géants explosés sur des vitres, des escargots immenses sur le mur, des orangs-outans dans le salon, des dromadaires dans la bibliothèque… Beaucoup d’animaux jalonnent le parcours, aussi bien intérieur qu’extérieur. Faire des animaux, c’était une façon d’exprimer la manière dont je me sentais dans la ville quand j’étais plus jeune. Je me sentais comme ces animaux, comme une girafe dans un salon, pas à ma place dans cette société citadine. Paradoxalement, le fait de m’être expatrié et d’avoir vécu à Madrid, New York, puis Marrakech, de ne pas être dans mon habitat d’origine, me permet de me reconnecter davantage avec moi-même.

Quel est le projet sur lequel vous travaillez en ce moment ?

Je construis une maison pour mes parents sous le thème d’une ruche avec des abeilles géantes, des labyrinthes d’alvéoles, des pots de miel démesurés. J’ai travaillé cette thématique en détournant tout l’artisanat marocain. Ainsi, les sols sont en zellige mais revisités et orientés vers le thème des ruches.

C’est donc à juste titre qu’on compare votre monde à celui de Lewis Carroll dans “Alice au Pays des Merveilles”. Est-ce une source d’inspiration pour vous ?

Non pas spécialement, mais c’est vrai qu’on m’en a parlé plusieurs fois car je travaille sur beaucoup de thèmes proches de cet univers. Mais c’est surtout le monde de l’enfance qui m’inspire, le fait de provoquer les adultes en les incitant à retrouver ces sensations premières d’enfance qui sont universelles, souvent enfouies et oubliées.

Ces œuvres sont-elles accessibles au grand public ?

La propriété ouvre ses portes à l’occasion d’événements culturels qui se déroulent à Marrakech. Fin février, il y aura la biennale de Marrakech, et la visite de la maison sera réservée aux visiteurs de la “Tate Modern ”de Londres. Pendant la foire de Marrakech, nous avons aussi ouvert la maison au public. Nous avons aussi ouvert une association en collaboration avec la Fondation MohammedV pour l’aide aux jeunes et aux femmes à travers l’art. Nous faisons venir généralement des artistes de l’étranger pour travailler avec l’orphelinat de Marrakech ou pour intervenir auprès de l’ESAV. â– 


La tendance argenté fait un retour remarqué cette saison. Découvrez notre sélection de pièces à shopper pour briller de mille
Le complexe culturel L’Uzine accueille, samedi 4 février, la pianiste Maha Zahid le temps d’un récital de piano et d’un
31AA4644-E4CE-417B-B52E-B3424D3D8DF4