Comment est née l’idée de ce roman ?
L’idée est née au lendemain du 7 octobre 2023. Nous avions alors assisté à une réponse disproportionnée de l’État d’Israël vis-à-vis de Gaza et des Palestiniens, à une déshumanisation à travers l’invisibilisation du récit palestinien. Dans le récit international, le fait de soutenir les Gazaouis était vu pratiquement comme un crime… La déshumanisation n’était pas uniquement dans des récits, mais aussi dans la manière dont on évoquait les pertes humaines… Il y avait aussi un décalage entre ce qu’on voyait sur les réseaux sociaux, des images de corps déchiquetés, de délabrement, de ruines et d’effondrement territorial et ce qui était véhiculé par les chaines télévisées nationales en France, par exemple. Je me suis rendu compte qu’au bout d’un moment, ces images finissent par nous anesthésier, car elles banalisent la violence. C’est pour cela que dans le roman, je mets très vite en avant ce jeune photographe qui vient chercher une image de Gaza et la proposition que lui fait le libraire en lui disant que derrière toute image, il y a une histoire et qui l’invite à écouter son histoire. La scène que je raconte au début du livre se passe en 2014. Le texte propose une traversée historique de 70 ans de la vie de ce palestinien dont le père est chrétien et la mère musulmane…
Faire se rencontrer ces deux identité, c’était essentiel dans votre récit ?
C’était important. On assimile généralement les Palestiniens à des Musulmans et des Arabes. C’est une espèce de réduction de la complexité du monde qui me parait dangereuse. Aussi, même s’il y a de moins en moins de Chrétiens à Gaza, on ne doit pas occulter le fait qu’ils font partie de la culture palestinienne et en même temps, c’est une invitation pour gérer la complexité du monde, là où on voudrait les réduire à une théorie simpliste.
Votre roman survole l’histoire des Palestiniens depuis la grande Nakba jusqu’à nos jours. Vous pensez que donner la parole aux Palestiniens est vital ?
Lorsqu’on est en Occident, on étudie beaucoup la Shoah, ce qui est normal, mais on connaît moins l’histoire des Palestiniens. On entend le mot Nekba, mais on ne sait pas de quoi on parle, et le fait de l’incarner à travers un personnage, une famille, permet de se rendre compte véritablement de la violence vécue par ce peuple. Les mots font que vous allez ressentir la destruction, l’anéantissement, la violence mais aussi des moments de poésie…
Vos chapitres démarrent par des citations d’auteurs. Est-ce que ce sont des auteurs chers à votre cœur ?
Ils se sont imposés à moi… Le seul récit vrai que j’avais choisi de mettre est le Livre de Job, qu’on retrouve dans la Bible et dans le Coran. C’est la question du mal qui est fait au juste. Le prophète Job perd tout : sa femme, ses enfants et il a une grave maladie de la peau… Ses amis lui disent qu’il a sûrement fait quelque chose à Dieu. Et Job pose à Dieu cette question : Pourquoi moi ? Cette question, toutes les victimes la posent. Cette même question est posée par les Palestiniens, pourquoi on nous fait ça à nous ?
Quand Nabil Al Jaber (celui qui répare) joue Hamlet à Gaza, dire “Être ou ne pas être” n’a évidemment plus la même résonnance à Paris ou à Casablanca. Là-bas, ces mots deviennent la question de l’existence même d’un peuple : a-t-il le droit d’être ou de ne pas être ?
Les livres permettent à Nabil de créer cet espace en terme d’intériorité, alors qu’il est enfermé dans Gaza, alors qu’il y a des bombes qui tombent, des gens qui meurent… Cela lui permet de garder cet espace intérieur inviolable qu’on appelle l’âme, l’esprit.
La lecture, les livres, peuvent-ils devenir le dernier rempart contre la barbarie et un outil de résistance ?
Il y a aujourd’hui un besoin profond de retrouver le sens des livres. Pas les livres comme objets de consommation culturelle, mais les livres comme refuges et espaces de résistance. C’est pour cela que lorsque je vois des gens lire dans un café ou ailleurs, je me dis que c’est un rapport de résistance face à ce rapport de l’immédiateté, à cette course folle, et quelqu’un qui lit va rencontrer une autre conscience que la sienne. Il pourra rencontrer la conscience de Nabil el Jaber, d’Hamlet, de Job, d’André Malraux… Autrement dit, il rencontre l’altérité, et c’est intéressant car les mots finissent par le rejoindre dans ce qu’il vit et c’est ce qui lui permet de résister. Oui, aujourd’hui, lire, c’est résister.
Vos héros sont un libraire et un journaliste. Autrement dit, les mots et l’image. En ces temps-ci, ces deux facettes sont-elles complémentaires ?
Les images finissent pas fixer la réalité, alors que la lecture et le récit permettent de déplier le temps. Le récit c’est d’abord aujourd’hui, hier, demain, toutes les sociétés n’ont vécu que parce qu’elles étaient capables de raconter une longue histoire, mais quand une société perd cette capacité à se raconter elles-mêmes, elle disparaît… Nous sommes les histoires auxquelles nous adhérons…
Vous attendIez-vous au succès de votre livre ?
Je ne m’y attendais pas du tout. Il est en cours de traduction dans 16 langues, dont le chinois. Et cela montre que les mots malgré la destruction, peuvent voler et rejoindre les cultures qui sont complétement différentes des nôtres. Et c’est là la force de la grande littérature qui permet de créer un espace commun, puisque la littérature parle d’abord de l’humain, du sensible, de ses souffrances, de ses amours. C’est pour cela que pour moi, c’est important que les gens lisent parce que la lecture permet de grandir. F
(*) “L’homme qui lisait des livres” de Rachid Benzine, Roman, 128 pages Julliard, 2025