Leila Serhan : “Le paiement digital est un levier de transformation sociétale”

Leila Serhan, Senior Vice-Présidente & Directrice Groupe Visa, North Africa, Levant & Pakistan ambitionne de faire du paiement digital bien plus qu’une simple commodité technologique, mais un véritable levier de transformation sociétale appelé à impacter positivement individus et entreprises tout en favorisant l’émergence d’un entrepreneuriat féminin fort et résilient. Interview.­­­­­­­­

Vous faites partie d’une génération de femmes leaders ayant ouvert la voie dans les secteurs de la finance et de la technologie. Quel a été le plus grand défi pour vous imposer dans cet univers historiquement masculin ?

Pendant longtemps, le plus grand défi a été de rester authentique dans un environnement qui n’avait pas été conçu initialement pour les femmes, notamment dans notre région, sachant que la finance et la technologie sont des secteurs dans lesquels les résultats, la rigueur et la constance comptent avant tout. Très tôt, j’ai compris l’importance de la préparation, de la cohérence dans les choix et de la régularité dans l’exécution.

Aujourd’hui, je constate avec beaucoup d’optimisme que les choses évoluent positivement. Il y a une véritable prise de conscience collective, particulièrement au sein d’entreprises comme Visa, sur l’importance cruciale d’adresser directement les problématiques qui impactent les femmes.

S’imposer ne se fait plus seule : c’est désormais une stratégie institutionnelle. Chez Visa, nous ne nous contentons pas d’ouvrir la porte ; nous encourageons activement les femmes à prendre le leadership dans le business. Mon défi personnel est devenu une mission globale : transformer ces barrières historiques en tremplins pour que la prochaine génération de femmes leaders n’ait plus à se poser la question de sa légitimité, mais puisse se concentrer pleinement sur l’innovation et la croissance.”

Après une carrière marquante chez Microsoft, vous pilotez aujourd’hui la stratégie de Visa sur 16 marchés émergents. Comment cette double culture « Tech » et « Finance » influence-t-elle votre vision de l’inclusion financière ?

Mon parcours m’a appris que la technologie, seule, ne transforme rien si elle n’est pas pensée pour des usages réels. Dans mon parcours, j’ai souvent travaillé sur des projets de modernisation où l’enjeu n’était pas l’innovation en soi, mais sa capacité à être adoptée par les utilisateurs, entreprises, administration, citoyens.

La finance, quant à elle, m’a apporté une autre lecture : celle de la confiance, de la régulation et de la stabilité des systèmes. En d’autre termes, si la finance represente le « What », La technologie est le « how ».

Chez Visa, cette double culture me conduit à aborder l’inclusion financière comme un équilibre entre innovation technologique et responsabilité systémique. Il ne s’agit pas seulement de digitaliser les paiements, mais de créer des écosystèmes fiables, interopérables et durables, capables d’intégrer progressivement les challenges locaux dans l’économie numérique mondiale. Notre objectif est permis à une artisane au Maroc ou un commerçant au Pakistan de bénéficier également des avantages l’économie numérique et voir cet impact dans leurs vies.

Votre leadership est décrit comme étant fondé sur l’écoute et la discipline. Comment ces valeurs se traduisent-elles concrètement dans la gestion de marchés aussi divers que le Maroc, le Pakistan ou le Levant ?

Gérer des marchés aussi différents suppose d’abord d’accepter que les réalités économiques, culturelles et institutionnelles ne sont souvent pas comparables.
Dans l’Egypte par exemple, les priorités sont souvent liées à la résilience des infrastructures financières. Au Pakistan, les questions d’inclusion passent davantage par l’accès de masse aux services financiers et l’éducation digitale. Au Maroc, les enjeux portent fortement sur l’acceptation des paiements digitaux par les Business Owners, l’augmentation de la part des paiements électroniques et l’accompagnement des commerçants de proximité.  L’écoute permet de comprendre ces nuances locales. La discipline, elle, garantit que, malgré cette diversité, les standards de sécurité, de gouvernance et de fiabilité restent les mêmes partout. La discipline assure la performance, mais l’écoute assure la pertinence, c’est cette combinaison qui permet de bâtir des stratégies adaptées localement tout en restant cohérentes à l’échelle régionale.

 Vous affirmez que le paiement digital n’est pas qu’une innovation, mais un moteur de transformation sociétale. Pouvez-vous nous donner un exemple concret où le passage au numérique a radicalement changé la résilience économique d’une communauté ?

Au Maroc, nous voyons très concrètement comment l’acceptation des paiements digitaux crée de la valeur économique mesurable. Nous avons mené une étude très révélatrice sur l’impact de l’adoption des paiements digitaux sur les commerçants, L’étude Value of Acceptance [1]menée par Visa au Maroc montre qu’environs 70% des commerçants confirment l’augmentation de leur chiffre d’affaires après avoir commencé à accepter les paiements digitaux, 64% constatent une augmentation du traffic client et 91% sont satisfait du processus grâce à une meilleure gestion de trésorerie.

Y quelques jours nous venons de signer un partenariat très important avec avec le Ministère du Tourisme et Attijariwafa Bank pour accélérer la digitalisation des paiements dans le secteur touristique marocain. L’ambition est d’accompagner la montée en compétitivité du secteur en renforçant l’acceptation des paiements digitaux tout au long du parcours du voyageur.

Lorsque les acteurs disposent d’infrastructures fiables et interopérables, ils peuvent offrir une expérience plus fluide et sécurisée, tout en bénéficiant de flux mieux structurés. Le paiement digital devient alors un levier de performance économique, mais aussi un outil de formalisation et de résilience pour l’ensemble de l’écosystème.

Dans un environnement africain en pleine mutation, comment Visa collabore-t-elle avec les fintechs et les institutions publiques pour garantir une véritable souveraineté numérique aux États ?

C’est une question fondamentale, L’époque où les grands acteurs travaillaient seuls est révolue. La transformation numérique ne peut être durable que si elle repose sur une gouvernance claire et des partenariats structurants. En Afrique et au Maroc, Visa joue le rôle de partenaire de référence et d’accélérateur pour l’écosystème local. Nous ne venons pas imposer une solution, nous co-créons avec les régulateurs, les gouvernements, les acteurs locaux comme les institutions financières et les sociétés technologiques locales qui connaissent mieux que quiconque les besoins de leurs concitoyens. En mettant à leur disposition notre expertise mondiale et en collaborant étroitement avec l’écosystème local, nous aidons les États à bâtir un écosystème de paiement sécurisé, interopérable et surtout, localement ancré.

Nous avons aussi plusieurs programmes qui permettent d’identifier les pépites locales comme le Visa Everywhere Initiative et le Visa Africa Fintech Accelerator, ces programmes nous permettent de mieux assimiler les cas d’usages locaux tout en s’appuyant sur l’agilité et l’innovation des fintechs locales pour moderniser les infrastructures de paiement dans les pays ou nous opérons.

De plus, Il n’y a pas de souveraineté sans cybersécurité. En investissant massivement dans la protection des données et la lutte contre la fraude à l’échelle locale, nous garantissons que les systèmes de paiement nationaux sont résilients. En 2025, à l’échelle mondiale Visa a bloqué environs 40 Milliards de dollars de transactions frauduleuses grâce à nos systèmes de cybersécurité[2], et 80 millions de transactions frauduleuses stoppées avant qu’elles n’impactent consommateurs, [3]commerçants et banques. Sans les mécanismes mis en place par Visa, ces pertes auraient été supportées localement par des banques, des commerçants et les citoyens. La cybercriminalité n’a pas de frontières, la défense doit donc être collaborative.

Malgré l’innovation, des freins persistent. Quels sont aujourd’hui les principaux obstacles (réglementaires ou techniques) que vous cherchez à lever pour généraliser l’accès aux services financiers digitaux ?

Les freins à l’adoption des services financiers digitaux ne sont plus uniquement technologiques. Aujourd’hui, les véritables défis se situent davantage du côté des usages, de la confiance et de l’accompagnement. Beaucoup de personnes disposent d’outils digitaux, mais n’osent pas encore les utiliser pleinement, par crainte de l’erreur, du manque de compréhension ou de la sécurité.

Il existe aussi un enjeu de simplicité. Pour qu’un paiement digital devienne un réflexe, il doit être intuitif, accessible et parfaitement adapté au quotidien des utilisateurs, qu’il s’agisse de petites commerçantes, d’entrepreneures ou de familles. La complexité, même minime, peut devenir un frein.

Enfin, l’un des leviers majeurs reste la pédagogie. Généraliser l’accès aux services financiers digitaux suppose d’expliquer, d’éduquer et d’accompagner dans la durée. Cela passe par un travail collectif avec les banques, les fintechs, les institutions publiques et les médias. L’inclusion financière n’est pas une course à la technologie, c’est un processus progressif qui repose sur la confiance, l’éducation et le temps.

 Les femmes sont souvent les plus touchées par les barrières économiques. Comment les outils digitaux que vous déployez permettent-ils concrètement de réduire les distances et les obstacles administratifs pour elles ?

Les barrières économiques auxquelles les femmes sont confrontées sont souvent très concrètes, mais comme le montrent nos recherches, elles sont aussi profondément structurelles. Notre récente étude She’s Next au Maroc a révélé une réalité frappante : 46 % des femmes interrogées ont déclaré avoir été confrontées à des préjugés liés au genre, de manière fréquente ou occasionnelle, au cours de leur parcours entrepreneurial. De plus, 39 % d’entre elles identifient l’accès au capital comme un défi majeur pour leur croissance.Grâce à des solutions de paiement simples et accessibles, les entrepreneuses, les porteuses de projets et les commerçantes peuvent accepter des paiements à distance, suivre leurs revenus en temps réel et sécuriser leurs transactions. Cela réduit la dépendance aux intermédiaires et facilite la gestion quotidienne.

Dans des secteurs comme le tourisme, dans lequel nous venons de signer un partenariat avec le gouvernement marocain. De nombreuses femmes gagnent leur vie dans l’artisanat ou l’hospitalité, les paiements numériques permettra de mieux les desservir. Ils permettent d’élargir la clientèle, notamment internationale, de renforcer la crédibilité de l’activité et d’améliorer l’accès au financement grâce à une meilleure traçabilité des flux. Le digital devient alors un véritable levier incontournable pour l’autonomisation économique des femmes dans la région.

Nous avons aussi des programmes comme She’s Next à travers lequel combinons accès aux outils digitaux, formation et mentorat. Lorsque les femmes disposent de solutions adaptées et d’un accompagnement structuré, elles gagnent en confiance, consolident leur activité et se projettent plus sereinement dans la croissance.

 Vous soutenez activement l’entrepreneuriat féminin, notamment au Maroc, à travers le programme “She’s Next” que vous avez mentionné. Pourquoi la formalisation des activités des PME dirigées par des femmes est-elle, selon vous, la clé de la croissance économique régionale ?

Une entreprise informelle est une entreprise invisible, la formalisation est souvent le moment où une activité change de dimension.  Elle permet de transformer un potentiel économique réel, mais invisible, en une croissance mesurable, durable et créatrice de valeur pour l’ensemble de l’économie.

Lorsqu’une PME dirigée par une femme reste dans l’informel, ses perspectives sont naturellement limitées : accès restreint au financement, difficulté à travailler avec des partenaires structurés, absence de protection et de visibilité à long terme. À l’inverse, la formalisation sécurise les flux financiers, renforce la crédibilité de l’entreprise et ouvre la porte à de nouveaux marchés, au crédit et à l’accompagnement.

Notre étude She’s Next montre que 32 % des femmes créent leur entreprise pour atteindre l’indépendance financière, tandis que 15 % sont motivées par le désir de créer un environnement de travail qui soutient les autres femmes. Mais le constat le plus marquant est peut-être la manière dont ces femmes gèrent leur succès : 41 % des entrepreneures réinvestissent leurs profits directement dans leur entreprise, contre seulement 20 % pour les hommes. Ce taux de réinvestissement de 41 % n’est pas qu’une statistique ; c’est un état d’esprit de résilience à long terme et de construction communautaire.C’est précisément l’ambition de She’s Next : accompagner les femmes entrepreneures au-delà du lancement de leur activité, pour leur permettre de structurer, développer et pérenniser leur entreprise, et devenir ainsi des actrices à part entière de la croissance économique.

  Au-delà de l’outil de paiement, quel rôle jouent la formation et l’accompagnement dans les initiatives de digitalisation que vous menez pour les entrepreneures ?

La technologie sans éducation est une occasion manquée, la formation et l’accompagnement sont déterminants, car la digitalisation ne se résume jamais à l’accès à un outil. Un service de paiement n’a d’impact réel que s’il est compris et intégré dans la gestion quotidienne de l’activité.

La formation permet aux entrepreneuses de mieux structurer leur organisation, de suivre leurs revenus, d’anticiper leurs besoins et de prendre des décisions plus éclairées. Elle transforme le digital en un levier de pilotage, et non en une simple solution technique.

C’est pourquoi nos initiatives intègrent du mentorat. Il faut apprendre à lire ses données de vente, à sécuriser son entreprise en ligne et à pitcher son projet. Le ‘software’ le plus important dans la digitalisation, c’est l’humain. Former une femme, c’est former toute une communauté.

Quel conseil donneriez-vous à une jeune femme arabe ou africaine qui souhaite aujourd’hui débuter une carrière dans la Fintech ?

Soyez braves, pas parfaites. Je lui dirais d’être exigeante avec elle-même et patiente dans son parcours. La Fintech est un secteur complexe, où la crédibilité se construit dans la durée. Il est essentiel de développer des compétences solides, de comprendre les enjeux économiques et réglementaires, et de rester curieuse face aux évolutions technologiques.

Surtout, bâtissez votre réseau. Personne ne réussit seul, particulièrement dans des industries qui évoluent si rapidement. Cependant, ne cherchez pas seulement des mentors ; cherchez des sponsors. Un mentor vous donnera des conseils, mais un sponsor est quelqu’un qui parlera de vous et défendra votre potentiel dans des cercles où vous n’êtes pas encore présente.

Faites-vous des alliés de tous les genres ; l’inclusion est une mission collective. Osez prendre votre place à table, car votre perspective unique est précisément ce dont l’industrie a besoin pour innover. Enfin, restez fidèle à vos valeurs et à votre vision : ce sont elles qui vous aideront à naviguer dans les environnements les plus exigeants
Enfin, je l’encouragerais à rester fidèle à ses valeurs et à sa vision, car ce sont elles qui permettent de traverser les environnements les plus exigeants.

[1] Étude «Value of Acceptance» de Visa : le Maroc prêt à accélérer sa révolution du paiement digital – LesEco.ma

[2] Visa Unveils its Scam Disruption Practice, Helping Protect Consumers and the Financial Ecosystem Globally | Visa

[3] Visa utilises its AI defences to prevent $40bn in fraud transactions

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