Rqia Ezzhar: Peindre pour vaincre la solitude

Assise à l'entrée de la galerie Bab Fès dans l'ancienne médina de Salé, "Mi Rqia" montre ses toiles aux passants. Tandis que la journée touche à sa fin, son regard s'embrume en pensant à la nouvelle nuit de solitude qu'elle devra passer dans sa chambre au Centre social pour personnes âgées de Salé.

Pour cette septuagénaire, l’art plastique n’est pas un simple passe-temps, mais un véritable langage qui exprime des émotions impossibles à décrire avec des mots. Sous son pinceau, les tableaux se transforment en miroirs reflétant des sentiments ambivalents, entre espoir et détresse.

Mi Rqia raconte comment elle avait découvert, il y a une trentaine d’années, sa vocation artistique, en s’amusant avec une boîte de couleurs et un bout de papier dans la maison familiale située dans un quartier populaire de Salé. Son premier dessin représentait une main de Fatma ornée de motifs amazighs, dans un style épuré caractéristique de l’art naïf.

Ce qui a commencé comme un jeu d’enfant s’est révélé être une œuvre d’art qui a suscité un déclic chez Mi Rqia en lui révélant son talent et sa passion pour les formes et les couleurs. L’artiste en herbe a eu pour “sponsor” un voisin qui, ayant eu un coup de cœur pour ses tableaux, lui a fourni le matériel nécessaire pour se lancer dans cette aventure picturale.

Contrairement à ses créations, la vie de la vieille femme n’a pas été haute en couleurs, elle dont le mari est décédé il y a 45 ans, lui laissant une ribambelle d’enfants à élever. “Aujourd’hui, seule une de mes filles est restée avec moi, et elle a des troubles psychiques”, se lamente cette ancienne encadrante pédagogique qui a contribué avec abnégation à l’éducation de générations entières avant de se retrouver seule, abandonnée de tous.

Les paysages naturels, chatoyants et inondés de lumière, sont le thème de prédilection de cette peintre autodidacte. Sans cette lueur d’espoir qu’apporte l’art, la vieille femme aurait sombré dans la solitude et les réminiscences du passé. C’est pourquoi, malgré le manque de ressources, elle fait des mains et des pieds pour se procurer les instruments nécessaires pour peindre.

“J’aime mes tableaux, et j’aime plus les partager avec les autres”, confie l’artiste. Pour elle, la peinture est une thérapie, une “catharsis” qui lui permet de se libérer du poids du passé et de la mélancolie du présent.

Passant en revue ses créations, les yeux de Mi Rqia s’emplissent de larmes à la vue d’un tableau particulier. “Je l’ai peint dans mon ancienne maison. J’ai peint beaucoup d’autres qu’on m’a volés”, dit-elle avec nostalgie.

Deux jeunes femmes s’approchent, attirées par un tableau. Vite, la maîtresse de céans sèche ses larmes et se lève pour les accueillir en esquissant son plus beau sourire. A côté d’elle, les toiles sont toujours là, témoins silencieux du parcours d’une femme qui s’arme d’art et d’espoir pour vaincre la solitude.

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