“Dis-moi comment tu aimes, je te dirai qui tu es” : un livre plein de vérité de Faouzia Taouzari

Et si notre manière d’aimer révélait ce qui nous échappe à nous-mêmes ? Dans Dis-moi comment tu aimes, je te dirai qui tu es, la psychologue clinicienne et psychanalyste Faouzia Taouzari explore nos choix amoureux, nos répétitions, nos désirs et nos renoncements. Elle sera à Casablanca, à la librairie Livre Moi, le jeudi 8 octobre à 19h, puis au festival Littératures Itinérantes à Rabat, les 10 et 11 octobre 2026. Rencontre avec une voix qui nous invite à aimer sans nous oublier.

Et si notre manière d’aimer révélait bien plus que nos préférences amoureuses ? Dans Dis-moi comment tu aimes, je te dirai qui tu es, Faouzia Taouzari explore ce qui se joue derrière nos choix amoureux, nos répétitions, nos renoncements et nos désirs. Pour la psychologue clinicienne et psychanalyste, nous n’aimons jamais tout à fait par hasard : notre histoire, notre éducation, nos liens d’attachement et nos idéaux façonnent un « programme amoureux inconscient ». Mais l’analyse peut permettre de le déchiffrer et, peut-être, d’inventer une autre façon d’aimer sans s’oublier.

 

« Dis-moi comment tu aimes, je te dirai qui tu es » est le titre de votre livre. Est-ce que notre manière d’aimer raconte vraiment qui nous sommes… ou parfois surtout ce qu’on a appris à être ?

Notre façon d’aimer dit quelque chose de nous que nous ignorons parfois. C’est dans la rencontre avec l’altérité du partenaire amoureux que se révèle une part de nous-mêmes : « Je me surprends à être jalouse », « je deviens “chiante” »… Cette part inconnue témoigne que nous ne sommes pas transparents à nous-mêmes. La répétition des schémas , tomber toujours sur le « mauvais gars », désirer toujours le même type de femme , montre qu’une partie de notre programme amoureux inconscient nous échappe. La répétition fait symptôme : « C’est plus fort que moi. »Le titre du livre est donc une invitation à interroger notre manière d’aimer pour éclairer les impasses et les drames amoureux qui se répètent dans nos vies.

Qu’est-ce que cela signifie concrètement ?

Cela signifie qu’une part de ce que nous sommes échappe à notre contrôle et à notre volonté. « Je est un autre », disait Rimbaud. Notre manière d’aimer est une construction. La famille est le premier lieu où se transmet une conception de l’amour et du couple, notamment à travers le couple parental. Les liens d’attachement, la manière dont nous avons été désirés, attendus, nommés, considérés… toutes ces données constituent un véritable programme amoureux inconscient. Ce programme se complète ensuite au fil de nos rencontres, de la littérature, du cinéma et de nos expériences.« Le compromis devient dangereux lorsqu’il prend la couleur du sacrifice »

Vous écrivez beaucoup sur le désir et sur la nécessité de ne pas vivre « à côté de sa vie ». À quel moment le compromis amoureux devient-il un renoncement à soi ?

Tout est une question de dosage. Le compromis est nécessaire pour vivre avec l’autre. Il devient néfaste lorsqu’il prend la couleur du sacrifice. Quand il devient renoncement à soi, nous souffrons. Et souvent lorsque le compromis est à sens unique, il ne s’agit plus d’un compromis mais d’une soumission : dans la manière de s’habiller, les relations sociales, les loisirs, la vie professionnelle…Se soumettre, c’est renoncer à soi pour l’autre. Lorsque nous nous oublions, nous perdons le lien avec notre désir — et donc avec la vie. Le désir est étouffé, et quand on étouffe, on souffre. Beaucoup de femmes consultent lorsqu’elles découvrent qu’elles se sont oubliées au nom de l’amour ou d’un idéal familial auquel elles ont été, parfois malgré elles, assujetties. Mais les hommes aussi sont soumis à des injonctions culturelles et familiales : certains s’enferment dans le rôle de celui qui doit subvenir aux besoins de sa famille jusqu’à négliger leur couple ou leurs amitiés.

Comment trouver alors l’équilibre entre amour et désir ?

Une clé : une dose d’égoïsme est nécessaire pour ne pas passer à côté de sa vie. Il faut parfois accepter de déplaire. « Derrière mon choix libre, il y avait un compromis inconscient »

Vous êtes franco-marocaine et votre récit interroge aussi le poids de la tradition. Peut-on aimer librement quand on porte encore en soi les injonctions familiales, culturelles ou religieuses avec lesquelles on a grandi ?

Dans cet essai, je raconte notamment mon parcours d’analysante. Je suis entrée en analyse à la faveur d’un deuil qui a constitué une véritable déflagration dans mon existence. J’étais alors étudiante en psychologie et jeune mariée. J’ai découvert combien, derrière mes apparences de femme émancipée, j’étais inconsciemment soumise aux injonctions parentales et à celles de mon éducation traditionnelle. Je pensais avoir choisi librement mon partenaire, notamment contre l’avis de ma mère. Mais, avec l’analyse, j’ai compris que ce choix avait aussi été inconsciemment un compromis : il était français et musulman. Lorsque j’ai commencé à me libérer de mes hudud, de ces limites héritées, et à suivre davantage le chemin de mon désir, mon mari s’est au contraire rigidifié dans notre appartenance religieuse. Cela m’a conduite à comprendre que l’amour libre n’existe pas vraiment. Nous sommes déterminés par un programme inconscient, construit par notre éducation, notre culture et les rencontres qui ont jalonné notre vie.« Aucun algorithme ne donnera la clé d’un amour réussi »

On parle beaucoup aujourd’hui de « red flags », d’attachement, de relations toxiques… À force de vouloir tout comprendre et tout analyser, ne risque-t-on pas de perdre une part du mystère amoureux ?

 Nous assistons à une pente du « tout préventif ». Mais savoir et vouloir sont deux choses différentes. On peut être informé, féministe, connaître les « red flags » et malgré tout se retrouver dans une relation qui nous fait souffrir. Le mystère de l’amour demeure parce que nous sommes humains, c’est-à-dire traversés par un inconscient et des symptômes. Comme le dit Lacan : « Il n’y a pas de rapport sexuel. » Cela signifie qu’il n’existe ni programme ni recette garantissant un amour réussi. L’amour échappe au calcul.La rencontre amoureuse est celle de deux êtres, de deux subjectivités, de deux histoires et de deux langues intimes. La parole est ce qui fait naître l’amour, mais nous ne pouvons jamais savoir à l’avance ce que deviendra une relation. L’analyse ne détruit pas ce mystère. Au contraire, elle apprend à aimer sans s’abîmer. Elle permet de lire les « red flags » qui nous concernent nous-mêmes et surtout d’élucider nos symptômes.Plus on se déleste de ce qui nous entrave et de ce qu’on nous a transmis malgré nous, plus on peut inventer une autre façon d’aimer, débarrassée de certaines répétitions névrotiques. Et là, c’est bien plus amusant.« L’amour est une certitude incertaine »

Vous dites que l’amour est une expérience fondamentalement risquée. Pourquoi avons-nous aujourd’hui autant besoin de le sécuriser, de mettre des mots, des règles et des garanties partout ?

Parce que l’amour est un mystère et qu’il est irrationnel. Plus quelque chose nous échappe, plus nous cherchons à le maîtriser. Les applications de rencontre nous promettent ainsi « la » rencontre, le match parfait. C’est une chimère. La rencontre avec une autre altérité n’est pas maîtrisable. Nous ne savons pas quel effet elle aura sur nous. La rencontre amoureuse est donc avant tout un pari. Il existe aussi une volonté légitime de prévenir les violences, notamment celles faites aux femmes. Nous savons ce que l’amour peut produire lorsque la haine s’immisce dans l’intimité. Mais il faut trouver un équilibre. Certains se blindent tellement qu’ils ne sont plus réellement dans la rencontre ; d’autres foncent dans une naïveté désarmante. L’amour est une certitude incertaine : il n’existe aucune garantie qu’une relation fonctionne dans le temps. Deux personnes se rencontrent avec leur propre programme inconscient, leur langue intime et leur manière singulière de regarder le monde. À trop vouloir contrôler l’amour, on risque de passer à côté de ce qu’il a de plus précieux : l’ouverture à l’autre et la possibilité que quelque chose d’inattendu advienne. « Aimer, c’est aussi se découvrir autre à soi-même »

Et finalement, peut-on vraiment aimer quelqu’un sans se perdre soi-même  ou faut-il accepter qu’aimer implique toujours une part de perte de contrôle ?

Aimer suppose d’arpenter un lieu où l’on peut se perdre, un lieu où l’on ne se reconnaît pas tout à fait, mais où l’on peut aussi se découvrir Autre à soi-même. C’est une prise de risque. Et lorsque l’on tombe bien, c’est une merveilleuse aventure, vertigineuse. « Une femme est libre de vouloir ce qu’elle veut »

Une femme peut-elle encore dire « je veux être aimée » sans que cela soit immédiatement interprété comme un manque d’indépendance ? Et dire « je veux du désir » sans être jugée ?

 Une femme est libre de penser et de vouloir ce qu’elle veut. Elle a le droit d’aimer sans être jugée, de désirer sans être pointée du doigt. Mais surtout, elle doit pouvoir s’écrire femme à sa mesure, sans que sa vie soit en danger, sans être bannie ou rejetée. Quand on cessera de dire aux femmes comment être, penser, aimer, désirer, rire, danser ou s’habiller, nous aurons fait un grand pas. En attendant, armez-vous le plus possible et rencontrez une personne qui acceptera d’apprendre la langue du désir sans se sentir menacée par la puissance féminine.

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