L’image de la femme: stéréotypes et clichés

L'une est une scénariste française, de passage au Maroc ; l'autre officie à la SNRT, en tant que directrice des relations internationales. Catherine Touzet et Fatima El Moumen débattent des stéréotypes et clichés entourant le genre, au niveau du petit écran, avec comme point de départ l'enquête de l'UNESCO de 2009, qui dresse un état des lieux inquiétant des représentations existantes. Points de vue croisés de deux grandes dames de la télévision...

FDM : Le rapport de l’UNESCO de 2009 insiste sur la persistance de stéréotypes et clichés entourant l’image de la femme dans les médias maghrébins. Il pointe du doigt des représentations faussées : femmes enfermées dans des rôles traditionnels, victimes, assistées ou encore “pseudo-modernes” branchées mode et cosmétiques. En est-on encore là, malgré toutes les avancées enregistrées en termes de droits des femmes ?

Catherine Touzet : Oui. Malgré les évolutions de la condition féminine au Maghreb, il y a encore un gap entre ce qu’on observe dans les fictions télévisées et la réalité de la femme qui se modernise et s’autonomise. J’en veux pour preuve ces rôles de mères modèles un peu sacrificielles, de femmes fatalistes qui subissent leur sort sans broncher, de célibataires obsédées par le mariage… On y voit rarement des femmes qui prennent leur destin en main, sans l’assistance d’un homme, et donc, qui roulent à contresens par rapport aux desiderata de la société.

“A LA TÉLÉVISION, ON PEUT AVOIR UN RÔLE DE FEMME FORTE, OUI, MAIS PAS DE CELLE QUI PEUT SE PASSER D’UN HOMME.”

Fatima El Moumen : On ne peut nier l’existence de ce genre de stéréotypes à la télévision, mais c’est parce que ces derniers reflètent des choses qui perdurent dans notre société. Evolution ou pas, il y encore des femmes battues, soumises, délaissées par un mari à qui elles n’ont pas donné de progéniture mâle, qui vont chez le fquih ou le juge en dernier recours… Si on va faire un tour dans un tribunal de famille, le constat est édifiant. Par la force des choses, ces situations se retrouvent sur le petit écran ! Ceci dit, le rapport de l’UNESCO est à prendre avec beaucoup de précautions : il y aussi des fictions où des femmes campent des rôles de chef d’entreprise, policière, etc. Même si on est bien d’accord que ce n’est pas suffisant, en terme de quantité de programmes.

Au départ, c’est d’abord un problème d’écriture de scénarios pour les fictions. Pourquoi ne sort-on presque jamais des sentiers battus ; de cette façon, soit geignarde, soit hystérique de mettre en scène la femme ; de tous ces lieux communs convenus ?

Fatima El Moumen : Au Maroc, le nombre de scénaristes femmes est insignifiant, et pour ce qui est de leurs pairs masculins, la plupart restent piégés dans leur subconscient par leur vision culturelle de la société. Ce qu’ils voient dans leur environnement proche, ils continuent souvent de le reproduire. A noter que, dans notre société à deux vitesses, ce sont toujours les couches populaires, engoncées dans les traditions, qui tiennent le haut du pavé par rapport aux élites instruites, modernisées mais minoritaires.

Catherine Touzet : En France, ce qui nous sauve des clichés, c’est sans doute que le milieu de la télévision regorge de scénaristes et de producteurs de sexe féminin (rires). Mais il y a quelques années, on souffrait du même problème, par rapport à ce qu’on appelle, un peu péjorativement, les minorités visibles. La consigne tacite était : le moins de blacks, beurs ou asiatiques à l’écran ou, à la limite, confinés dans les “postes” habituels : banlieusards, bandits à menottes… mais surtout pas dans les premiers rôles. Il fallait s’abstenir de choquer les habitants du fin fond de la Corrèze qui ne s’identifieraient pas. Il a fallu du temps pour réviser la copie !

Fatima El Moumen : Malgré tout, la télévision étant avant tout un média de proximité, il faut bien que les téléspectateurs puissent s’y reconnaître, retrouver leur quotidien et leurs problématiques…

Catherine Touzet : Mais lorsqu’on nivelle trop par le bas, on sert souvent la même pâtée à un public dont on suppute qu’il a une certaine mentalité et des schémas socio-culturels figés. Les clichés naissent alors de cette caricature facile et simplificatrice qui cantonne les personnages dans des registres trop habituels, qui ne se renouvellent pas. Et les conséquences peuvent en être une déformation de l’imaginaire collectif qui continue de coller des étiquettes réductrices aux femmes.

Que dire de ce média d’influence non négligeable qu’est la télévision, pénétrant dans chaque foyer ? Peut-il réussir à faire évoluer les perceptions des téléspectateurs sur l’image de la femme et sa place dans une société moderne ?

Fatima El Moumen : En partie, oui. Sauf qu’on ne peut pas non plus aller plus vite que la musique ! La télévision ne peut ni éduquer, ni rééduquer les mentalités ou la société. Elle ne peut davantage se substituer à l’apprentissage à la maison, à l’école ou dans la rue, si celui-ci reste à la traîne. Ses missions principales sont d’informer, divertir, et surtout, accompagner le moove, des stagnations aux mutations.

Catherine Touzet : De façon plus pragmatique, le diffuseur cherche aussi à courtiser la cible la plus large. C’est dommage ; mais la télévision est parfois renvoyée à une fonction purement commerciale. En se gardant de faire évoluer les choses d’un iota !

Fatima El Moumen : Lorsque le public s’annonce friand d’un programme, on doit aussi faire en sorte de le satisfaire. Je vais vous surprendre : souvent, les émissions politiques que tout le monde réclame réalisent peu d’audimat, tandis que le feuilleton aux ficelles bien grossières réunit cinq millions de téléspectateurs !

Catherine Touzet : Ne serait-ce pas une aubaine alors que de profiter de cette large audience pour passer quelques bons messages dans les fictions ? Pour ma part, avec les participants aux ateliers d’écriture de scénarios, j’ai tenté de mettre l’accent sur le volet pédagogique. Par exemple, les amener à montrer qu’une mère célibataire qui élève seule son enfant est intégrée, et non rejetée, par la société marocaine ; qu’elle a des amis et une famille qui la soutiennent. Rien n’empêche d’initier une petite révolution douce par l’image. Ainsi, on peut se permettre d’aborder tous les sujets, y compris les plus sensibles.

Fatima El Moumen : Je mets un bémol là : jusqu’à un certain point, seulement ! Le contexte arabo-musulman est un frein pour multitudes de sujets sociaux “torrides”. Certains tabous, comme le concubinage des jeunes filles à la ville, la libération des moeurs… ne sont pas près d’être levés.

Ils témoigneraient pourtant de la diversité sociétale dans laquelle on vit. Et certaines téléspectatrices pourraient s’y reconnaître aussi.

Fatima El Moumen : Passer ces sujets-là à la télé locale serait une reconnaissance implicite… Or, les évolutions des droits sur le papier ne parviennent pas encore à contrer l’écueil des freins des mentalités. Les lignes rouges sont claires, et ceux qui désirent avoir un autre son de cloche sont priés de zapper sur les chaînes satellitaires (rires).

Catherine Touzet : L’objectif est, avant tout, de faire naître un débat, surtout pas de choquer ou provoquer gratuitement les franges conservatrices ; et encore moins de tomber dans des personnages plantés dans l’autre extrême qui donne une vision caricaturale, car trop éloignée de la réalité. On peut avoir un rôle de femme forte, oui, mais pas de celle qui peut se passer définitivement d’un homme. Si elle s’affiche indépendante et sereine, elle n’en a pas pour autant enterré sa recherche d’amoureux, de compagnon ; voilà la nuance… On explore les ambiguïtés, tout en jouant sur les différences hommes-femmes qui existent partout.

Anéantir les clichés sur les femmes reviendrait à accomplir la même démarche, côté masculin. Nos chers hommes, aussi, sont souvent dépeints comme machos, violents et privés de leur part “féminine” (rires).

Catherine Touzet : C’est bien ce que je dis ; la caricature naît de cet aspect unidimensionnel des personnages, où on force, en plus, le mauvais trait.

Fatima El Moumen : Puisqu’on parle de violence réelle ou symbolique, j’en profite pour souligner qu’à la SNRT, on a l’obligation de censurer tout ce qui dégrade ou nuit à l’image de la femme, en général… Nous avons installé plusieurs niveaux de filtres avec des comités de lecture et de visionnage, où siègent nombre de femmes. Tous les programmes proposés, sitcoms ou fictions, doivent passer avec succès le test du “télé-visuellement correct”. Par contre, pour ce qui est des stéréotypes importés du réel, ils parviennent encore à passer à travers les mailles du filet. Mis à part les fictions, le rapport de l’UNESCO enfonce aussi le clou sur une autre carence du champ médiatique : les femmes seraient souvent présentées comme témoins, victimes, rarement en tant que source d’informations, expertes…

Fatima El Moumen : Je trouve ces raccourcis un peu faciles. Si on prend l’exemple précis des femmes politiques invitées sur les plateaux télé : elles sont certes moins présentes en nombre, mais c’est du fait de leur propre parti qui ne les désigne pas pour être représenté à la télévision ! Cela ne relève aucunement de la responsabilité de la télévision. Aux dernières législatives, ces mêmes partis ont présenté des listes électorales dédiées à la jeunesse, composées exclusivement d’hommes ; la boucle patriarcale est bouclée ! Peut-on pour autant parler de parité totale, au niveau de l’image ?

Fatima El Moumen : Rien n’est parfait, bien sûr, mais on essaie au maximum de respecter le principe d’égalité des sexes, au niveau des témoignages, des reportages, des intellectuels invités. Les femmes sont d’ailleurs plus enclines à venir s’exprimer qu’il y a quinze ans, au temps où la télévision était encore sous la tutelle du ministère de l’Intérieur… Catherine Touzet : Moi, je crois aux vertus de l’exemplarité ; pour qu’une émulation inconsciente s’opère. Donner la parole, dans les fictions ou la vraie vie, à des femmes qui ont conquis de nouveaux bastions : dirigeantes d’entreprises, actrices associatives ou politiques, des figures charismatiques, en somme, qui font du bien au moral…

Fatima El Moumen : Nous nous y employons aussi. Par exemple, au sein de la Conférence Permanente de l’Audiovisuel Méditerranéen, dont je suis vice-présidente, nous avons produit une série intitulée “Inter-rives”, dressant des portraits de femmes combattantes et talentueuses, comme Aïcha Echenna ; entièrement réalisée, en sus, par des femmes…

Le fait d’être soi-même une femme sensibilise-t-il à la question de l’image des femmes ? Catherine Touzet : Pour l’anecdote, un de mes étudiants scénaristes m’a dit l’autre jour : quand il s’agit d’écrire un personnage de femme, je bloque parfois. Je n’arrive définitivement pas à savoir ce qui se passe dans leur tête. A méditer…

Fatima El Moumen : Quant à moi, je peux déjà vous parler de mon cas personnel. En tant qu’interface de la SNRT avec l’étranger, je mets un point d’honneur à marketter à la fois l’image du Maroc et de la femme marocaine. Et ce n’est pas forcément évident. Même au niveau des télévisions européennes, la majorité des responsables sont des hommes ! Améliorer l’image de la femme, et en faire la promotion, passe donc aussi par une féminisation des professionnels de télévision ?

Fatima El Moumen : Les effectifs à la SNRT comptent, pour l’heure, 30 % de femmes. Mais la nouvelle relève, assurée par les journalistes, présentatrices, réalisatrices, responsables femmes… ne manquera pas de dynamiser ce chiffre, dans l’avenir. Subrepticement, cela influe peu à peu sur la programmation et la grille de lecture des évènements. La télé marocaine bouge… Mais concrètement, de quels outils disposons-nous pour éradiquer complètement les préjugés et les stéréotypes sexistes ? Catherine Touzet : J’ai déjà dévoilé une bonne partie des pistes à explorer pour s’affranchir des clichés dans les fictions. On doit nécessairement étoffer ses personnages, avant d’aller vers l’histoire ; créer des héros  multidimensionnels, à facettes différentes, et qui ne sont pas toujours là où on les attend. Parodier aussi les préjugés sexistes eux-mêmes, qu’on peut détourner sur le registre de la comédie et de l’humour, permet au téléspectateur de prendre de la distance et lui donne matière à réflexion.

Fatima El Moumen : Les formations ayant trait au genre doivent se multiplier dans le milieu de la télévision, avec en prime, un effort de taille à entreprendre sur l’édification des scénarios de fictions et la présentation d’émissions par et pour les femmes. Cependant, il est également utile que, nous Marocains, cessions de clouer systématiquement au pilori la télévision marocaine et son prétendu réservoir de stéréotypes ! Souvent, sans même la regarder avec assiduité… Il suffit de tomber sur un seul épisode abêtissant, pour généraliser son jugement négatif à tout le reste !

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