Violences contre les enfants : À quand la fin de l’omerta ?

Deux associations, l’une marocaine et l’autre espagnole, ont mené pendant près de deux ans dans le cadre du projet REDIP un vaste travail sur le terrain dans les villes de Fès et Meknès afin de lutter contre les violences à l’égard des enfants. Une multitude d’actions de sensibilisation et de protection ont été initiées. Aude Sedej, Directrice exécutive de l’ONG Amane pour la lutte contre les violences et les violences sexuelles à l’encontre des enfants nous en parle.
Aude Sedej – Directrice éxecutive – AMANE

Quelles sont les raisons qui vous ont poussées à choisir les villes de Fès et Meknès pour réaliser le projet REDIP ?

Dans les villes de Fès et de Meknès, l’étude sur les violences basées sur le genre à l’encontre des enfants au Maroc réalisée dans le cadre du projet REDIP, indiquait que le nombre des cas de violence enregistré a atteint près de 700 enfants dans ces deux villes. Amane menant des interventions à Fès et Meknès depuis 2017, des relations solides ont été nouées avec les acteurs associatifs et étatiques des deux territoires, ce qui a permis d’identifier des besoins supplémentaires que l’intervention d’Amane n’avait pas encore couverts et auxquels le projet REDIP a permis de répondre.

Quels sont les types de violence auxquelles les filles sont sujettes d’après l’étude que vous avez menée ?

Les filles et les femmes sont plus exposées aux violences sexuelles, que ce soit dans l’espace public, le milieu scolaire, sur les réseaux sociaux ou encore au sein de la famille. La violence sexuelle, qui représente un quart des violences subies (25,3%) par les enfants, concerne nettement plus les filles (61%) que les garçons (39%). Les violences indirectes subies par les enfants, lorsqu’ils sont témoins de violences domestiques par exemple, ont également des répercussions sur eux. Les violences domestiques, qui touchent principalement les femmes, influent sur la représentation que se font les enfants du fonctionnement de la structure familiale, ce qui favorise d’une certaine manière la perpétuation des violences domestiques à l’égard de femmes.

Vous avez lancé pour la première fois au Maroc une plateforme Espaces Jeunes pour les enfants de 9-15 ans. Quels en sont les objectifs ?

Amane a développé la plateforme en ligne www.ej.amaneapprentissage.org qui met gratuitement à disposition des enfants (voire de leurs parents) des connaissances et moyens pour reconnaître les signes de violence, savoir comment et à qui en parler, et s’auto-protéger.

La plateforme propose des activités ludiques, en langues arabe et française, adaptées aux préoccupations et centres d’intérêts des 9-15 ans (jeux, quizz, bandes dessinées, animations, chansons…) afin de garder l’enfant ou l’adolescent concentré le temps de faire passer le message et de s’assurer qu’il a bien compris les thématiques abordées et qui sont liées au corps, à l’intimité, au consentement, et aux violences sous toutes leurs formes (en milieu scolaire, en ligne, en lien avec les stéréotypes de genre, les violences sexuelles ou encore psychologiques).

Quelles recommandations tirez-vous de ce projet afin de lutter contre la violence envers les enfants au Maroc ?

La lutte contre les violences, notamment sexuelles, à l’encontre des enfants est comme un grand puzzle pour lequel chacune des composantes de la société a une pièce à apporter. Combattre les normes sociales et culturelles qui contribuent aux violences à l’égard des enfants ; doter les opérateurs de la protection de l’enfance des ressources pour traiter la prévention des violences et la prise en charge des enfants victimes selon des normes standards ; et avoir un cadre politique, législatif et règlementaire qui protège tous les enfants sont trois enjeux majeurs. Il est essentiel pour AMANE et AIDA de continuer un plaidoyer citoyen, en menant des campagnes de sensibilisation et de prévention sur les violences, notamment sexuelles, à l’encontre des enfants, en s’adressant aux filles et aux garçons dès leur plus jeune âge. La réduction de la tolérance à l’égard de certains types de violence et in fine le changement d’attitudes et de mentalités passent par le renforcement des connaissances des citoyens marocains – en particulier les membres de la communauté préscolaire et scolaire, les adolescents, les enfants et les parents – sur les formes, prévalences et effets dévastateurs des violences à l‘égard des enfants. Amane prévoit également de monter en puissance dans le renforcement des capacités des acteurs étatiques et associatifs qui travaillent en lien avec les enfants, afin que ceux-ci améliorent leurs connaissances, compétences et outils de travail pour détecter les violences sur enfants, recueillir la parole de ces derniers et orienter les victimes vers les services dédiés.

Vous proposez plusieurs solutions pour mettre fin à la violence à l’égard des enfants. Comment les mettre concrètement en application ?

La mise en application passe par un travail qui doit être mené en étroite collaboration entre la société civile et l’État marocain, conformément aux orientations données par la Constitution de 2011 et le Nouveau Modèle de Développement. Il s’agit, pour une organisation de la société civile comme Amane, de développer des interventions qui participent à l’institutionnalisation des dispositifs de prévention des violences, de détection, de signalement et de prise en charge des enfants victimes de violences, en particulier sexuelles. Amane aspire de pouvoir participer, à hauteur de ses ressources humaines et financières, à la mise à l’échelle de solutions qui ont démontré leur pertinence. Pour ce faire, l’association pense qu’il faut développer des partenariats stratégiques avec ses partenaires techniques et financiers nationaux et internationaux, fondés sur des ambitions et des valeurs communes, dans un cadre programmatique pluri-annuel et concerté.

Pensez-vous pouvoir étendre dans le futur ce genre d’étude dans d’autres régions du Maroc ?

L’étude sur les violences basées sur le genre à l’égard des enfants a une portée nationale, bien que les focus groups aient été circonscrits, pour des questions de moyens financiers, aux territoires de Fès et de Meknès. Réaliser des analyses rigoureuses sur le phénomène de la violence à l‘égard des enfants au Maroc est une nécessité pour les ONG AMANE et AIDA qui considèrent que toutes leurs interventions liées au renforcement des capacités, à la sensibilisation et bien entendu au plaidoyer, doit, dans un souci de légitimisation et d’adéquation de la réponse au besoin, être fondée sur une connaissance fine du terrain. Amane a réalisé en 2014 une étude nationale sur la prévalence et les type de violences sexuelles à l’échelle du Maroc. La question que vous posez est l’occasion de lancer un appel à manifestation d’intérêt auprès de la communauté universitaire et scientifique marocaine avec qui Amane souhaite collaborer pour mener un travail d’étude afin de mesurer la prévalence et les nouvelles formes de violences sexuelles, ainsi que le traitement accordé aux enfants victimes et aux auteurs de ces violences. 

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