Métiers de la discrimination : ces femmes invisibles…

Au mois de novembre, la maison d’édition En Toutes Lettres (ETL) présente son nouveau livre collectif consacré aux métiers de la discrimination. Un ouvrage fort décriant l’injustice sociale que subit une trop grande partie de la population féminine. Entretien avec les fondateurs d’ETL, Kenza Sefrioui et Hicham Houdaifa.

Vous publiez un nouveau livre collectif sur les métiers de la discrimination. Qu’est-ce qui vous a poussé à aborder ce thème au point d’en faire un livre ?

Hicham Houdaifa : Depuis ses débuts, notre maison d’édition affiche un engagement social et féministe, se reflétant notamment dans les thèmes abordés par nos ouvrages. Mais, le déclic de ce livre est venu d’un texte poignant écrit par l’une des bénéficiaires d’OpenChabab, Oumaima Jmad. C’était un reportage puissant et inédit sur les hôtesses de l’air, réalisé après une immersion de l’auteure qui a vécu pendant trois mois dans la peau de ces femmes victimes de railleries, d’une pression terrible sur leur physique, de discriminations et de harcèlement mental et sexuel. Cette envie de produire un livre sur les métiers de la discrimination a été renforcée par des chiffres officiels, démontrant l’ampleur de la situation catastrophique – moins de 20 % de la population féminine ont accès au marché du travail ! – et l’expansion de la précarité, des emplois vulnérables et du sous-emploi féminisé… Une injustice sociale que nous avons voulu mettre en lumière en interrogeant ces femmes, invisibles aux yeux d’une partie de la société mais pourtant omniprésentes dans notre quotidien ! Ce livre, nous avons également tenu à ce qu’il soit, une nouvelle fois, collectif, réunissant ainsi des jeunes d’OpenChabab et des journalistes professionnels à l’instar de Dounia Mseffer et Salaheddine Lemaizi.

En quoi, comme vous l’expliquez dans votre texte d’introduction, “l’égalité femmes/hommes dans le monde du travail demeure un vœu pieux” ?

Kenza Sefrioui : Ce qui m’a frappée à la lecture de toutes ces enquêtes, c’est à quel point le Code du travail est au quotidien piétiné et la Constitution absolument théorique par rapport à ce qui se joue dans la réalité du terrain. Les dispositifs existent d’un point de vue juridique mais ils sont soit imparfaits, soit non appliqués. D’après les chiffres du HCP, 4 femmes sur 5 ne sont pas comptabilisées dans l’emploi formel. Mais cela ne signifie pas pour autant qu’elles ne sont pas actives ! Leur travail n’est tout bonnement pas comptabilisé, engendrant l’impossibilité de valoriser leurs productions et d’accéder à leurs droits… Même celles qui sont sur le marché de l’emploi se voient discriminées à travers notamment le calcul des cotisations CNSS. Car ce dernier se fait sur la base d’une carrière à temps plein, ce qui est beaucoup plus souvent le cas des hommes que des femmes, amenées à s’arrêter lors d’un congé maternité ou lorsqu’un proche est malade ou âgé.

HH : Dans le monde du travail, les discriminations touchent à la fois les hommes et les femmes. Nous ne le nions pas. À travers ce livre, nous avons voulu démontrer que ces discriminations sont plus terribles envers les femmes, tout en répondant à un bruit totalement faux colporté par la société marocaine : l’accès au travail pour les femmes est plus facile… Non ! Majoritairement, les femmes ont davantage accès à un emploi précaire et discriminant !

Ouvrières, agentes d’entretien, barmaid, hôtesse de l’air, … Ce sont des métiers discriminants envers les femmes dans l’invisibilité la plus totale, que vous avez choisi de décrypter dans votre livre. Quels sont leurs points communs ?

HH : Vulnérabilité, discriminations, harcèlements, exploitations… sont autant de points communs entre ces métiers. La précarité implique des pratiques humiliantes envers ces femmes de part leurs conditions et situations. Elles ont besoin de ce salaire, si petit soit-il, car elles sont souvent mères célibataires, cheffes de famille, veuves. Aussi, de par cette responsabilité qui leur incombe, elles acceptent l’inacceptable…

KS : Leur vulnérabilité est aussi accentuée par leur difficulté à se fédérer ou à faire masse pour pouvoir revendiquer leurs droits. Certains secteurs structurés ont des syndicats, dont certains sont investis dans leur mission mais d’autres noyautés par les patrons, se retournant ainsi contre les travailleurs…

Face à ces “injustices structurelles”, comme vous les qualifiez, ces femmes n’ont l’air de n’avoir aucun pouvoir, aucun droit…

KS : Les droits sont très théoriques. Dans la pratique, il est vrai qu’il est difficile de les faire valoir. Ceci dit, les femmes interrogées dans cet ouvrage sont conscientes et scandalisées de leur situation, des injustices et violences subies. C’est cet épuisement décrit, qui peut donner une impression de résignation, mais il ne faudrait pas s’y méprendre !

Le 15 septembre dernier, vous avez “donné vie” à ce livre en mettant en scène, à Rabat, quelques phrases fortes de femmes interrogées, dans un spectacle organisé en collaboration avec Kabareh Cheikhats par Oxfam Maroc dans le cadre de son projet JPE. Pour vous, quelle résonnance a donné ce spectacle ? Comptez-vous dupliquer l’expérience ?

HH : Cette initiative était importante pour nous car nous avons pu toucher un public plus large et plus diversifié que notre lectorat habituel. Le texte a, à la fois, impacté les artistes de Kabareh Cheikhats et nous, les porteurs de ces histoires saisissantes. Nous espérons pouvoir lancer de nouvelles représentations en darija dans des théâtres communaux et des quartiers populaires. Nous devons aller là où se trouvent ces femmes pour impulser un débat public non élitiste…

Quelle serait, pour vous, la phrase la plus forte prononcée par l’une de ces femmes ?

KS : “Les droits, c’est pour les autres” lancée par l’une des sardinières interrogées à Safi.

Votre maison d’édition, En Toutes Lettres, célèbre cette année ses 10 ans d’existence. Quel regard portez-vous sur cette décennie passée ?

KS : Nous avons réussi à produire des livres engagés et ouverts sur le monde et ce, dans un écosystème extrêmement décevant… Ce contexte a eu, au moins, le mérite de nous pousser à innover, ce que nous avons notamment fait à travers la formation OpenChabab. Nous sommes aussi fiers d’avoir réussi à tisser des liens avec les forces vives du pays qui sont à l’université, dans la presse, dans le milieu de l’édition ou dans la société civile. Notre maison d’édition a réussi à fonctionner comme un laboratoire, invitant tous ces gens à travailler ensemble sur des valeurs humanistes, pour la pensée critique.

HH : S’il y a quelque chose à retenir de ces 10 ans, c’est le terme de transmission, que ce soit à travers l’édition qu’OpenChabab qui porte, à lui seul, des valeurs d’égalité, de mixité sociale, de sécularisation et de libertés individuelles.

À quoi devons-nous nous attendre en 2023 ?

KS : À de beaux projets ! Nous comptons présenter un livre collectif sur les États-nations contre les minorités. Ce premier livre international nous a été confié à l’issue d’un colloque qui invite à réfléchir sur la façon dont la conception jacobine extrêmement centralisée de l’État-nation a été utilisée contre les minorités que ce soit ethniques, religieuses ou linguistiques. Nous sommes aussi fiers que les auteurs que nous avons publiés nous refassent confiance, comme Driss Ksikes, ou comme Asma Lamrabet, qui nous a confié son deuxième ouvrage dans lequel elle analyse la Constitution, décryptant à travers une réflexion fine qu’on lui connaît, le grand écart entre le référentiel du droit et le référentiel religieux. Nous avons également en préparation un nouvel opus d’Openchabab Traduction, sur un recueil d’articles du penseur égyptien Nasr Hamid Abu Zayd.

HH : En 2023, le mouvement Openchabab se concrétisera également, certainement dans trois universités (Beni Mellal, Fès et Kénitra). À travers ce mouvement, nous voulons toucher le plus de jeunes possible et créer une véritable école de la pensée critique. 

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