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La pédopsychiatrie, un secteur médical sous tension


Anxiété, dépression, troubles du comportement, pensées suicidaires, … Préserver la santé mentale des enfants est un véritable défi à l’heure de la pandémie de Covid-19. Retour sur l’histoire et les enjeux cruciaux de cette jeune discipline au Maroc.

La santé mentale des jeunes marocains se dégrade. La pandémie de Covid-19 a fragilisé une situation déjà très précaire. “Elle a eu des répercussions catastrophiques du point de vue des psychiatres et pédopsychiatres, livre sans détour le Docteur Ghizlane Benjelloun, professeur agrégée en pédopsychiatrie et responsable du service de pédopsychiatrie au CHU Ibn Rochd de Casablanca. Nous avons vu une multiplication par trois des dépressions, des tentatives de suicide, des troubles du comportement, des troubles anxieux sévères ainsi que des cas de violence intra familiale avec toutes les conséquences qui en découlent.” Un constat alarmant même s’il est difficile de se baser sur un état des lieux approfondi des pathologies et des problématiques ainsi que de leur prévalence par manque de données sur l’état de la santé mentale des enfants et des adolescents au Maroc, comme le soulève le rapport sur la situation des enfants dans le royaume publié en novembre 2019 par l’ONDH, l’ONDE et l’Unicef1. Les troubles psychiques les plus fréquents ? “Un retard mental ou des troubles neurodéveloppementaux type autisme restent les pathologies qui représentent le plus grand chiffre des consultants, répond le Docteur Houda Hjiej, pédopsychiatre, psychothérapeute et enseignante universitaire. Viennent en deuxième lieu les troubles anxieux, les dépressions, les troubles spécifiques des apprentissages (Troubles dys, TDA/H), les retards de langage et autres acquisitions et les troubles du comportement. Nous recevons aussi beaucoup de conduites suicidaires, notamment chez les préadolescents et les ados, sans oublier les prises en charge pour les enfants victimes de violence.” D’après l’enquête nationale GSHS2 datant de 2016 dont fait référence le Plan stratégique national de promotion de la santé mental des enfants, des adolescents et des jeunes, 16% des élèves de 13-17 ans ont sérieusement envisagé de se suicider (17,9% des filles et 14% des garçons) et 13,6% ont fait une ou plusieurs tentatives. Face à une jeunesse en détresse psychologique, une discipline : la pédopsychiatrie, reconnue dans le bulletin officiel de 2008 comme une spécialité à part entière. Douze ans plus tard, elle ne dénombre que quatre unités psychiatriques pour enfants au niveau des CHU de Rabat, Casablanca, Marrakech et Fès, et à peine 40 pédopsychiatres dont la formation d’internes en pédopsychiatrie se limite à une spécialisation entre la faculté de médecine de Casablanca et le service de pédopsychiatrie du CHU Ibn Rochd, comme le mentionne le rapport de l’ONDH, ONDE et l’Unicef. Un manque de moyens inquiétant alors qu’il est encore difficile de mesurer l’impact de la pandémie de Covid-19 sur le psychisme des jeunes.

Une situation dramatique tendue

“Même s’il existe quatre centres spécialisés en pédopsychiatrie, seul le service de Casablanca a intégré des unités d’hospitalisation de jour et de nuit”, signale le Docteur Houda Hjiej, démontrant ainsi une inégalités d’accès aux soins mentaux en raison d’une couverture géographique tout bonnement très insuffisante. Autre écueil : l’absence d’un circuit préférentiel facilitant l’accès des enfants en détresse, comme le démontre la spécialiste. “Au service de pédopsychiatrie du CHU Abderrahim Harrouchi de Casablanca, le jeune patient doit être adressé par un professionnel de la santé ou un psychologue orthophoniste ou psychomotricien avec une lettre qui lui permet de prendre rendez-vous pour une consultation. Mais, il y a aussi le service des urgences où les patients sont reçus tous les jours 24h/24 pour les problématiques telles que les tentatives de suicides, les situations de violence, l’abandon scolaire ou des troubles du comportement sévères.” Aussi, les parents d’enfants avec troubles mentaux se tournent tant bien que mal vers les associations qui ne peuvent, elles aussi, subvenir à toutes les demandes faute de moyens. “Pour une meilleure prise en charge, il faudrait créer des réseaux de proximité de première ligne consistant en des centres médicaux psychologiques avec des équipes multidisciplinaires comprenant des pédopsychiatres, psychologues, orthophonistes et psychomotriciens”, soutient le Docteur Houda Hjiej, s’agaçant également du retard pris dans le diagnostic des troubles mentaux chez les enfants de 3 à 10 ans. “Cela peut engendrer des conséquences délétères, s’insurge-t-elle. Un délai plus long dans la prise en charge peut être à l’origine d’un retard définitif du développement et peut entraîner de gros problèmes de socialisation et du comportements (agressivité et violence). Pris à temps, à savoir durant la petite enfance, le cerveau, encore modelable, répond de façon plus efficace aux stimulations et actions de l’environnement.” En d’autres termes, l’avenir d’un enfant en détresse psychologique est soumis à la rareté à la fois des professionnels, des structures spécialisées et de l’accompagnement des familles. 

Un abandon aux drogues

Alors que l’offre en soin est extrêmement tendue, un autre défi d’envergue préoccupe : les addictions chez l’enfant et l’adolescent qui n’épargnent aucune catégorie sociale. D’après l’enquête nationale GSHS2, 6,5% des élèves de 13 à 17 ans déclarent avoir consommé des drogues. La prévalence de consommation du cannabis durant la vie des garçons est de 9,5 %, 7,6% pour l’alcool et de 4,1% pour les psychotropes. Quant aux filles, elles sont 4,4% à consommer des psychotropes, 2,8 % de l’alcool et 2,1% du cannabis. Problème, l’accès aux substances addictives semble de plus en plus facile avec des drogues parfois vendues à proximité des établissements scolaires, des prix relativement bas, une perception banalisant son usage, sans oublier le mimétisme des pairs, comme le rappelle le Plan stratégique national de promotion de la santé mentale des enfants, des adolescents et des jeunes. La réponse socio-sanitaire ? Insuffisante, font remarquer les auteurs du rapport de l’ONDH, l’ONDE et l’Unicef. En effet, entre 2012 et 2016, le Ministère de la Santé a créé 13 centres d’addictologie et devrait les porter à 14, répartis de façon rationnelle dans différentes régions du pays, précise-t-on, avant d’insister sur les difficultés à travailler auprès d’un public d’enfants et adolescents puisque la loi exige un accord parental pour avoir recours à ces centres. Pour Meriem El Yazaji, chef de service addictologie au CHU Ibnou Rochd à Casablanca et enseignante à la faculté de Médecine et de Pharmacie de Casablanca, la solution passe par la sensibilisation. “Il faut miser sur la formation aux addictions de tous les professionnels de santé côtoyant de près ou de loin les enfants, appuie-t-elle, ainsi que sur une prévention durable et touchant tous les âges.”

Une méconnaissance effrayante

Dans un contexte inédit de crise sanitaire, le confinement a exacerbé les maux et troubles psychiques des jeunes malades isolés en raison des préjugés toujours aussi tenaces sur les maladies mentales. Changer le regard est primordial. Les médias jouent un rôle important dans ce rude et long combat tout comme les enseignants. “Le milieu scolaire étant un lieu privilégié d’expression des difficultés des jeunes, les professeurs sont censés jouer un rôle primordial dans le dépistage et l’accompagnement de ces enfants”, appuie le Docteur Houda Hjiej. À l’heure de la Covid-19, parler de promotion de la santé mentale des enfants et d’enjeux de société et de santé publique prend tout son sens. “Les jeunes sont ceux qui vont payer le prix le plus fort psychologiquement, martèle la spécialiste. La coupure avec le milieu scolaire et l’isolement des enfants de leur vie sociale risque d’aboutir à des abandons scolaires de plus en plus fréquents, ainsi qu’à des troubles psychiques pouvant avoir des impacts sur le moyen et le long terme, car ces jeunes vont grandir dans l’incertitude et le manque de projection.” Et le Docteur Ghizlane Benjelloun d’enchérir : “Le pire reste à venir au vu de l’état de stress post traumatique et des régressions dans le développement global des jeunes.” Aussi, il est crucial que la santé mentale ne soit plus un sujet tabou. Comme le dit le Docteur Ghizlane Benjelloun, “il est urgent de penser santé mentale positive”. υ

 Observatoire national du développement humain (ONDH), Observatoire national des droits de l’enfant (ONDE) et l’Unicef

 Global School-based Student Health Survey

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