A la une Reportage

Grotte de Bizmoune : Face au premier langage symbolique de l’Homme


À l’occasion de sa visite de travail organisée, du 24 au 28 mars, dans le cadre de la commémoration du 10ème anniversaire de l’inscription de la ville de Rabat au patrimoine mondial, Audrey Azoulay, directrice générale de l’Unesco, a tenu à faire le déplacement jusqu’à la grotte de Bizmoune, près d’Essaouira, où une nouvelle page de l’humanité a été révélée en septembre dernier suite à la découverte de la parure la plus vieille au monde. Reportage.

 

Après une visite de travail chargée et ponctuée de rencontres avec les représentants du gouvernement ainsi que de signature de conventions, Audrey Azoulay, directrice générale de l’Unesco, ne pouvait imaginer quitter le Maroc sans venir jusqu’à la grotte de Bizmoune, près d’Essaouira, là où une découverte archéologique majeure a été dévoilée. En effet, en septembre dernier, une équipe internationale de l’Institut national des Sciences de l’Archéologie et du patrimoine (INSAP), de l’Université d’Arizona (Tucson, USA) et du Laboratoire méditerranéen de Préhistoire Europe Afrique (CNRS, LAMPEA, Aix-en-Provence, France) a trouvé sous terre la parure la plus vieille au monde. Pour voir ce trésor de l’humanité caché depuis 150.000 ans, et bien d’autres encore, Audrey Azoulay a dû enfiler ses chaussures de randonnées. Attendue au pied de la vallée, elle a grimpé, avec une délégation de l’Unesco et une représentante du ministère marocain des Affaires étrangères, quelques mètres de dénivelé, aux côtés du Professeur Abdeljalil Bouzouggar, archéologue et enseignant à l’INSAP  et chercheur associé à l’Institut Max Planck en Allemagne. Ce scientifique de renom est l’un des principaux acteurs à l’origine de cette découverte. Intarissable sur l’archéologie, il a décortiqué le paysage offert par la nature. “Madame Azoulay, vous avez devant vous, un musée ouvert qui expose trois niveaux de strates parfaitement identifiables : 2,5 jusqu’à 5,3 millions d’années, 66 à 145 millions d’années, et 145 à 161 millions d’années”, explique-t-il, tout en pointant du doigt la montagne faisant front à la grotte de Bizmoune. “Nous avons l’histoire longue… mais sous nos yeux”, résume, toute admirative, la directrice générale de l’Unesco qui n’est pas au bout de ses surprises.

150.000 ans d’histoire

Arrivée à la grotte, Audrey Azoulay a été accueillie par les Doctorants du Professeur Abdeljalil Bouzouggar. Une jeune équipe dynamique et passionnée, composée de femmes à l’instar de Fatima-Zahra Ben Ichou, experte en colorants paléolithiques, Abir El Ouafi, en bioarchéologie et des bases de données, Noufel Ghiati, en système d’information géographique et Fatima-Zohra Rafi, en roches dures qui ont servi à la fabrication des outils lithiques, travaillant aux côtés d’Abdeljalil Bouzouggar, spécialiste des outils lithiques et des objets de parure, d’El Mehdi Sehasseh, de la tracéologie des objets de parure, d’Ismail Ziani de l’étude de la végétation ancienne. Tour à tour, ils ont décrypté rigoureusement la signification et la portée des découvertes réalisées dans leur domaine respectif. Parmi elles, plusieurs fossiles d’argan qui sont également les plus vieilles au monde, des “traces” de plusieurs animaux tels que la tortue, le rhinocéros, la panthère et le lion. “Essaouira a longtemps été surnommée le “port de Tombouctou” comme lieu de grande mobilité des hommes, mais ce que l’on apprend aujourd’hui, c’est que c’était également un point de passage pour les animaux”, assure le Professeur Bouzouggar, indiquant au passage que Bizmoune, nom que la population locale a attribué à cette grotte, est issue d’un mot en amazigh signifiant l’endroit des lions ou la tanière de la lionne… De nombreuses pièces pédonculées dont une grande partie de silex ont également été découvertes. Au total, ce sont plus de 17.000 pièces qui sont entre les mains des chercheurs.

Premier système de communication

Gardant le meilleur pour la fin, le Professeur Bouzouggar a présenté à Audrey Azoulay la plus vieille parure au monde composée de 32 coquilles façonnées à partir d’un gastéropode marin Tritia gibbosula (anciennement Nassarius gibbosulus). D’après la publication de l’équipe scientifique, “l’utilisation de ces coquillages marins, probablement en pendentif, témoigne d’un comportement symbolique très ancien chez notre espèce, Homo sapiens. Les premières découvertes ont été réalisées dans des sites du Levant datant d’environ 135.000 ans ainsi qu’en Afrique du Sud vers 76.000 ans. D’autres sites d’Afrique du Nord avec des gastéropodes marins ont été datés entre 116.000 et 35.000 ans. Grâce à des datations croisées à hautes résolutions (déséquilibre radioactif uranium-thorium) les découvertes de Bizmoune vieillissent les premiers témoignages de ce comportement symbolique durant la période géologique froide et aride du Pléistocène”. Mais en quoi est-il symbolique ? “Les Homo sapiens ont parcouru près de 50 km pour chercher précisément ces minuscules coquillages, développe le Professeur Bouzouggar, honoré de la présence de la directrice générale de l’Unesco qui est de plus en plus stupéfaite par la teneur de cette découverte au fils de la présentation. De plus, ils ont minutieusement sélectionné ceux qui avaient déjà une légère perforation sur le côté dorsal, la partie la plus fragile de la coquille, qu’ils ont ensuite délicatement “agrandies” avant de polir et colorer la coquille avec de l’ocre rouge, un pigment naturel d’oxyde de fer retrouvé en résidus microscopiques”. Et d’appuyer : “Ces artefacts sont l’expression même d’une identité sociale et culturelle des porteurs, une communication non-verbale sans précédent, des éléments d’émergence du langage et de l’origine des symboles”. Pour Audrey Azoulay, cette parure offre ainsi des informations cruciales sur l’origine du comportement symbolique des premiers hommes et renseigne sur plusieurs aspects d’une partie de l’histoire de l’humanité. Une découverte inestimable… 

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