A la une Reportage

Al Yarmouk, l’école de la deuxième chance


À Nouaceur, l’association Enfance Maghreb avenir (EMA) inaugure sa première école de la deuxième chance baptisée “Al Yarmouk”. L’objectif ? Redonner espoir aux jeunes sortis du système scolaire en les accompagnant à travers une formation qualifiante. Reportage.

Au cœur de la commune de Nouaceur (Grand Casablanca), plusieurs jeunes en costume bleu foncé attendent avec impatience de rentrer au sein de l’établissement “Al Yarmouk”. Ce centre est la première école de la deuxième chance portée par l’association Enfance Maghreb Avenir (EMA) qui œuvre pour faire de l’école un lieu attractif d’épanouissement et d’apprentissage. “Aujourd’hui, c’est l’inauguration officielle”, glisse en souriant l’un d’entre eux. “Et je reçois ma première promesse d’embauche”, poursuit-il avec fierté. Ce jeune fait partie de la première promotion (2019-2021)  qui compte 56 bénéficiaires, dont 13 filles, âgés de 13 à 20 ans. Leur point commun ? Ils ont tous été en décrochage scolaire. “Depuis sa création en 2006, l’EMA s’est concentrée sur les écoles publiques maternelles, primaires et collèges en les réhabilitant (sanitaires, salles de classes, etc.) et en faisant l’acquisition de transport scolaire, explique la fondatrice et la présidente de l’association, Najate Limet. Mais j’ai eu le sentiment que notre travail était incomplet lorsqu’en 2017, j’ai croisé le chemin d’un ancien bénéficiaire qui portait des bagages pour 5 DH à l’aéroport Mohammed V de Casablanca. À cette époque, nous axons notre activité sur le primaire et le collège mais pas sur l’après, alors que c’est à ce moment-là qu’il est déjà question d’insertion professionnelle… Nous devions remédier à cela.” Dès 2017, elle repère un local à Nouaceur, obtient les autorisations et entame des travaux de réhabilitation. Des sanitaires aux normes sont bâtis, les murs repeints et embellis de dessins, des espaces comme un coin bibliothèque montés et les nouvelles classes équipées. Comme à son habitude, l’EMA a transformé ce lieu abandonné en véritable espace d’apprentissage et d’échange.

La rupture

Malgré les progrès réalisés, le décrochage scolaire reste élevé. D’après l’Atlas territorial de l’abandon scolaire du Conseil supérieur de l’éducation,  de la formation et de la recherche scientifique (CSEFRS), 431 876 élèves ont quitté les bancs de l’école en 2018.  C’est le cas d’Imane El Bouazzaoui, 20 ans. “Même si mes parents m’incitaient à poursuivre mes études, je ne voulais plus continuer ma scolarité car comment croire à un avenir alors que l’école publique ne se soucie même pas de nous ?”, déplore cette jeune femme qui a interrompu sa formation secondaire avant l’obtention de son diplôme. “C’est parce que j’ai redoublé ma dernière année au lycée que j’ai tout lâché”, confie, de son côté, Nouhaila Khomri, 21 ans, sortie du circuit scolaire sans avoir le baccalauréat en poche. Et d’enchaîner : “Je me suis dit que, de toute façon, un diplôme ne servait à rien pour trouver du travail… Mais j’ai eu tort…” Pour gagner sa vie, la jeune femme se retrouve à faire des ménages jusqu’à ce qu’elle intègre, avec Imane, l’école de la deuxième chance Al Yarmouk en 2019. “Ce sont les autorités locales qui ont identifié ces jeunes en rupture avec le système scolaire et les ont orientés vers nous pour intégrer notre première promotion”, précise Najate Limet, avant d’ajouter qu’“aujourd’hui, les collèges et lycées environnants les repèrent et nous les envoient.”

(Re)former

Bâtie en centre de formation professionnelle (CFA), l’école Al Yarmouk offre à ses étudiants un enseignement de base (langue arabe, langue français et mathématiques), un renforcement des compétences de vie, plus connu sous l’appellation anglophone “self skills”, (dessins, yoga, etc.) et une formation professionnelle (restauration, infographie et bureautique). En d’autres termes, un cursus riche et diversifié pour redonner confiance à ces jeunes fragilisés par les échecs et les parcours compliqués. “Les cours donnés pour les métiers de la cuisine sont gérés par notre principal partenaire privé, la société spécialiste de la restauration collective Ansamble Maroc. C’est l’un de ses Chefs cuisiniers qui assure la formation, décrit la Présidente d’EMA. L’entreprise s’est aussi engagée à hauteur de 500.000 DH pour nos 56 apprentis.” Pour mener à bien ce projet, l’EMA a également pu compter sur d’autres partenaires, à l’instar du ministère de l’Education nationale, de Safran, Naturex, EDF, Sekkat, Sepalumic, Pyxel, de la RATP, de la Société Générale et de l’Initiative Nationale de Développement Humain (INDH). Cette dernière a notamment contribué à la construction du terrain de sport et à l’acquisition d’un minibus pour le transport scolaire, tout en apportant un appui financier pour l’équipement et le fonctionnement du centre.

Une lueur d’espoir

La création de l’école Al Yarmouk s’inscrit dans le cadre de la vision stratégique 2015-2030 du ministère de l’Éducation Nationale et de la Formation Professionnelle – s’articulant autour de trois axes : l’équité et l’égalité des chances, l’amélioration de la qualité de l’enseignement et de la formation, la gouvernance et la mobilisation- et répond aux ambitions du Nouveau Modèle de Développement (NMD) dont le rapport a été présenté le 25 mai dernier au roi Mohammed VI. “La jeunesse occupe une place de choix dans les priorités de développement de notre pays, rappellent les membres de la Commission spéciale du NMD dans leur publication. Cette place est consacrée par la Constitution (article 33) et réitérée dans plusieurs Discours Royaux à travers lesquels SM le Roi n’a eu de cesse de rappeler l’importance pour le Maroc de s’occuper de sa jeunesse moyennant une stratégie harmonieuse exclusivement dédiée à cette frange importante de la société.” “L’accès à une éducation de qualité reste l’une des principales préoccupations des jeunes, en vue d’acquérir des compétences permettant l’accès à des opportunités économiques”, peut-on lire encore dans le NMD. Aussi l’“un des enjeux critiques et majeurs du Maroc est de fournir à ces jeunes les compétences dont ils ont besoin, de leur offrir des opportunités qui améliorent leurs perspectives d’avenir”, appuie la Commission spéciale du NMD plaidant notamment pour “le renforcement de l’accrochage scolaire par la généralisation des écoles de la deuxième chance pour les jeunes en dehors du système éducatif”.

À travers son projet, l’EMA répond aux attentes de cette jeunesse en leur offfrant une formation adaptée aux besoins du marché de l’emploi. “Sur les 56 jeunes que compte la première promotion, 10 ont décroché une promesse d’embauche avec Ansamble Maroc, 20 deviennent apprentis, et quatre ont décroché leur baccalauréat et vont poursuivre leurs études”, énumère avec force Najat Limet. Parmi ces bachelières, Imane et sa cousine Farida El Bouazzaoui. “Nous allons intégrer une école de pâtisserie, et plus tard, nous monterons notre propre entreprise”, se projettent-elles à côté de Nouhaila qui, elle, s’envole, avec son amie Saliha El Hachimi, en école d’hôtesse de l’air. “C’est un meilleur avenir qui se dessine pour nous”, se réjouissent-elles. À quelques pas de là, Ilham El Bouazzaoui vient de signer sa première promesse d’embauche devant le Gouverneur de la Province de Nouaceur, Abdallah Chater, présent lors de l’inauguration. “Dès demain, je deviens agent polyvalent dans la restauration en CDI chez Ansamble Maroc”, lance-t-elle avant de rejoindre ses camarades, tous sur un petit nuage. “À travers ces contrats, nous leur promettons une évolution professionnelle”, appuie Nicolas Belleteste, directeur général d’Ansamble Maroc qui s’engage, lui aussi, depuis plusieurs années, pour l’accès à l’éducation pour tous. “L’école de la deuxième chance Al Yarmouk a déjà prouvé son efficacité en formant et en insérant dans le marché de l’emploi les jeunes de notre première promotion”, insiste Najate Limet, avant de dévoiler qu’elle est appelée à lancer cinq autres centres de ce type. “Mais, vous savez, porter ce type de projet est titanesque. Aussi, les associations ont besoin de plus de ressources humaines, pointe-t-elle du doigt. Car nous sommes face à des jeunes qui ont des histoires personnelles compliquées mais aussi des attentes.” Aussi, est-il impossible de les décevoir une nouvelle fois. En effet, le travail est monumental et la cause est noble. 

Najate Limet, présidente
de l’association en discussion avec les jeunes lauréats.

Une oreille, une écoute

Ce même jour, la présidente de l’association “Enfance Maghreb Avenir” Najate Limet a inauguré aux côtés du Gouverneur de la Province de Nouaceur, Abdallah Chater et du directeur provincial de l’Education Nationale, Toufiq Lamrani, une unité de santé au sein d’un collège public à Nouaceur. L’objectif ? Repérer et identifier les besoins des élèves qui peuvent être confrontés à des crises familiales, à la rue, à la pauvreté, à la drogue et à la violence. Au sein de cette structure, une infirmière et une assistante sociale auront un rôle essentiel dans le programme de santé scolaire de l’établissement.

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