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Famille recomposée, un pari (im)possible ?


Au Maroc, de plus en plus de familles recomposées se forment. Sous le même toit, cohabitent ainsi beau-père/belle-mère et enfants issus d’un précédent mariage. Nouer des liens n’est certes pas simple mais fondamental pour donner naissance à une nouvelle famille. Conseils.

C’est un nouveau chapitre qui s’ouvre dans la vie. Après un divorce, l’amour est revenu frapper à la porte. Passée la bague au doigt, un nouveau couple prend forme, embarquant dans ses bagages les enfants de l’un et de l‘autre. Comment trouver l’équilibre pour que chacun trouve sa place ? Un défi d’envergure surmontable avec le temps. “Nous ne sommes pas dans le schéma classique marocain du mariage suivi de l’arrivée des enfants formant ainsi une famille. Cette dernière existe déjà en amont de cette nouvelle union, avec son propre mode de vie et ses propres valeurs éducatives”, interpelle Narjiss Lamghabbar, psychothérapeute et formatrice en discipline positive pour parents, démontrant ainsi la complexité de la situation. Pour réussir à atteindre cette identité commune, rien ne sert de brûler les étapes qui sont multiples. La première ? Le divorce. “Le parent séparé doit tout d’abord arriver à se situer dans son divorce, à savoir comment l’a-t-il vécu ? Comment se passe la transition ? A-t-il fait son deuil ?”, préconise Kenza Jai Hokimi, psychothérapeute spécialiste dans le développement de l’enfant, de l’adolescent et de la famille. “En règle générale, les ruptures sont difficiles. Il est donc important de faire un travail sur soi pendant et après cette période.” Et d’ajouter : “Beaucoup de Marocaines divorcées idéalisent leur nouveau conjoint, magnifiant ainsi leur remariage et s’imaginant que l’amour suffira à construire un foyer. Or elles ont tort.” En effet, sans recul, introspection et communication, la déception en sera d’autant plus grande, plongeant le couple et les enfants dans un gouffre. “Reconstruire un nouveau couple sur des bases saines et sereines, c’est ainsi se donner le temps de faire son deuil, insiste Narjiss Lamghabbar, mais c’est aussi donner le temps nécessaire aux enfants pour accepter cette nouvelle situation.”

Rassurer les enfants

Au sens brut du terme, la séparation est synonyme d’éclatement de la cellule familiale, chacun la vivant différemment notamment les enfants. “Il est important de les rassurer”, appuie Kenza Jai Hokimi. Comment ? “En leur disant que même divorcés, nous sommes toujours une famille. Leurs parents sont toujours là, leurs grands-parents des deux côtés aussi tout comme leurs oncles, tantes et cousins”, répond-elle. Pour Narjiss Lamghabbar, il est également essentiel de déculpabiliser les enfants qui peuvent s’imaginer être responsables de la rupture. “Cette idée émerge souvent dans leur tête”, signale-t-elle. D’après cette spécialiste, les parents divorcent, refont leur vie mais ne prennent pas le temps d’expliquer à leurs enfants la situation. “Il faut poser des mots sur ce qui a été, et est vécu”, lâche-t-elle. À l’inverse, il ne faut surtout pas prendre à témoin les enfants ou qu’ils deviennent des confidents en déballant les rancunes et autres animosités envers le conjoint éloigné. Cela pourrait les perturber. Dévaloriser un parent, n’est-ce pas dévaloriser aussi une partie de l’enfant ? “Si nous sommes dans un discours haineux avec son ex, la relation future entre le beau-père/belle-mère et les enfants va aussi être catastrophique”, enchérit Kenza Jai Hokimi, avant que Narjiss Lamghabbar rebondisse : “Les enfants rentrent parfois dans un conflit de loyauté envers le parent avec qui ils n’habitent pas. Ainsi, dans leur esprit, ils se disent que le nouveau ou la nouvelle partenaire ne prendra jamais la place de son père ou de sa mère dans son cœur, entraînant des tensions au sein du foyer. La communication est fondamentale. Il faut les rassurer, leur dire qu’ils sont toujours importants, que ce nouveau membre de la famille ne va en rien abîmer la relation qu’ils ont avec l’autre parent, mais qu’il ne faut pas lui fermer la porte.”

L’autre, ce cher inconnu…

“Le beau-père/la belle-mère doit être conscient du rôle qui l’attend et du devoir qu’il va avoir envers les enfants de son/sa partenaire, tient à souligner à Narjiss Lamghabbar, Il ou elle doit avoir en tête que ce sont des enfants qui ont peut-être des fragilités et ne sont pas prêts à partager leur mère ou leur père avec un ‘étranger’ ou une “étrangère””. Aussi, un rejet est possible. “Tout dépend de l’âge, précise-t-elle. La relation se crée plus facilement avec un enfant en bas-âge qu’avec un adolescent qui, ne l’oublions pas, est également en pleine phase de construction.” La règle d’or? Patience, empathie et bienveillance. Pour qu’une nouvelle dynamique familiale se dessine, il ne faut surtout pas essayer de se faire accepter dès le départ, et ce, à tout prix, par les enfants. Le rôle du beau-père ou de la belle-mère se construit brique par brique, se bâtissant solidement et durablement sur la confiance. Aussi, faut-il faire preuve de tact, de discernement et d’abnégation. Par exemple, pour ne pas froisser les enfants, mieux vaut éviter que le couple s’embrasse devant eux, du moins au début. “Une famille recomposée réussie est une famille où chacun trouve sa juste place, où chacun respecte l’espace de l’autre tout en partageant des moments ensemble”, met en avant Narjiss Lamghabbar. Aussi, il est important de créer des moments de complicités comme regarder un match de foot ou jouer ensemble à un jeu. Les corvées peuvent également être l’occasion de créer du lien. Si le beau-père ou la belle-mère doit faire la vaisselle, l’un des enfants peut l’essuyer et la ranger, gagnant ainsi du temps pour apprendre à se connaître mutuellement.” Et Kenza Jai Hokimi de lâcher : “Ne tentez pas de rivaliser avec les enfants. Gardez à l’esprit que cela peut être une épreuve pour eux. Aussi, restez dans la compréhension tout en usant d’intelligence pour qu’ils fassent quelques pas vers vous”.

La fameuse autorité parentale

“Tout enfant a besoin d’un cadre, et ainsi que des limites soient fixées”, rappelle Kenza Jai Hokimi. “Lorsque le beau-père ou la belle-mère s’installe à la maison, les règles de vie doivent être rapidement discutées et acceptées par tous”, poursuit dans ce sens, Narjiss Lamghabbar avant de lâcher : “Le parent doit textuellement expliquer à son enfant qu’on ne l’oblige pas à aimer son beau-père ou sa belle-mère mais qu’il lui doit le respect.” Mais quel rôle doit jouer ce ou cette partenaire dans l’éducation des enfants ? Question très complexe ! “Il est important qu’une autorité lui soit déléguée”, répond cette spécialiste, nuançant toutefois qu’“il faut mieux y aller en douceur et ne pas endosser le rôle du méchant ou de la méchante, donnant des ordres et punissant dès le début à la moindre bêtise.”  Et de conseiller également de “ne pas reprendre un enfant à chaque propos ou comportement inapproprié. Laissez-le réfléchir quelques instants pour qu’il prenne conscience de ses mots ou actes avant de réagir.” En d’autres termes, lui faire confiance. “Si un enfant s’engouffre dans les failles du couple ou humilie le conjoint, le couple doit impérativement s’asseoir avec lui pour discuter, insiste, de son côté, Kenza Jai Hokimi, car tous les enfants n’arrivent pas à mettre des mots sur leurs émotions, ils les expriment autrement.” Néanmoins, “le beau-père ou la belle-mère ne doit pas être dans le jugement et le contrôle”, ajoute-t-elle, prônant l’éducation positive plutôt que répressive. Et le rôle du père ou de la mère biologique dans tout cela? “Dans le meilleur des mondes, il serait bien de lui parler en amont de cette nouvelle relation voire de la lui présenter afin d’être transparent et de garder en tête l’intérêt premier de son enfant, assure Kenza Jai Hokimi. Malheureusement, le contexte au Maroc est complexe, n’aidant en rien à la construction d’une famille recomposée.” Aussi, le nouveau couple devra redoubler d’efforts et être solidaire pour trouver les solutions adéquates afin de réussir son pari tant espéré ! υ

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