A la une c'est mon histoire

Une mort déshumanisée

Écrit par Khadija Alaoui

Émotion, tristesse, colère et amertume s’entremêlent dans la voix de Chafika lorsqu’elle revient sur la brutale disparition de ses deux parents, emportés le même jour par le virus de la Covid-19.

“Mes parents auraient célébré en cette année 2021 leur 46ème anniversaire de mariage.” Chafika ne cesse de penser à ce qui aurait dû arriver en cette année 2021 en présence de ses chers parents : la soutenance de sa thèse professionnelle en tant que coach santé et bien-être, les anniversaires de ses fils privés à jamais de leurs grands-parents, et tant d’autres moments heureux. Mais le 14 novembre 2020, les deux piliers de sa vie ont quitté ce bas-monde à quelques heures d’intervalle. “C’est la volonté de Dieu, mais je ne peux m’empêcher de penser que ce qui a tué mes parents, c’est l’incompétence, l’appât du gain, le retard de prise en charge, les mauvais traitements, le non-professionnalisme de certains professionnels de la santé…”, regrette Chafika qui nous raconte son histoire.

Le mardi 13 octobre 2020, j’avais appelé ma mère pour avoir de ses nouvelles. Elle semblait fatiguée, et c’est ce qu’elle me confirme en me parlant de ses maux de tête. Je l’ai mise en garde contre le virus en lui conseillant de rester prudente. “Ne t’inquiète pas, je ne sors pas”, m’avait-elle rassurée. Ses maux de tête et son état de fatigue ont persisté les jours suivants. Au téléphone, j’avais encore insisté et évoqué une possible contamination, et je lui ai conseillé d’effectuer un test PCR pour avoir l’esprit tranquille. Cinq jours plus tard, elle n’était pas rétablie, et refusait toujours de se faire dépister ou de faire des analyses, préférant consulter un généraliste au cas où son état ne s’améliorerait pas. Entretemps, mon père est tombé malade, “c’est un simple rhume” me disait-il. Le lendemain soir, je décide de prendre les choses en main, car au téléphone ma mère paraissait aller plus mal. J’appelle un médecin du SAMU qui nous assène le terrible verdict : Covid-19. Cela semblait impossible, car à part les courses dans les grandes surfaces, ma mère n’allait nulle part ailleurs. Et moi-même, j’évitais de rendre visite à mes parents pour prévenir toute transmission du virus.

Nous sommes partis en urgence faire un scanner dans une clinique à l’Oasis. Les conditions d’accueil et de prise en charge des patients étaient horribles. Après examen, on nous conseille l’hospitalisation, mais aucun lit n’était disponible. Nous avons fini par dénicher une place dans une clinique située sur le Bd Anoual. Là aussi, il était difficile de s’imaginer être dans une clinique. Les infirmières, arrogantes et très mal élevées, n’avaient aucun respect ou considération pour les patients. Le personnel de l’accueil était lui aussi d’une agressivité sans nom. Mon oncle maternel verse le chèque de 60.000 DH exigé. Mais faute de place dans le service réservé aux malades Covid, ma mère reste 36 heures en hôpital du jour, sans aucune prise en charge alors que son état exigeait qu’elle soit mise sous oxygène. Je faisais le guet dans les couloirs de la clinique, de 8 h du matin à 20h, espérant avoir des informations de la part d’un médecin. En vain.

Trois jours après l’admission de ma mère en clinique, mon Papa est parti en consultation chez une professeure connue de la place pour un suivi médical, car son “rhume” n’avait pas guéri. Ausculté par cette femme médecin après une attente de plus de 5 heures dans son cabinet, elle lui conseille de rester confiné seul chez lui, en demandant à ma sœur de l’appeler toutes les deux heures pour avoir de ses nouvelles. Sachant qu’il avait une légère maladie cardiaque, elle ne lui a donné aucun traitement de substitution à la chloroquine ni d’anticoagulants. Rien ! Nous étions rassurés pour notre père, car ses analyses étaient bonnes, et ses poumons étaient atteints à moins de 10%.

De son côté, ma mère dont les poumons étaient atteints à près de 60% a été admise en soins intensifs. Nous n’avions aucun interlocuteur pour nous parler de son état. Par contre, toutes les 24 heures, nous devions acheter des médicaments d’une valeur de 5.000 à 12.000 DH.

J’ai assisté pendant l’hospitalisation de ma mère à un incroyable laisser-aller. On donnait du mmimti condescendant et familier à ma mère, comme si on s’adressait à une vulgaire villageoise ignare, et sans que ce mot ne soit accompagné de l’empathie qui lui sied. Quelques jours plus tard, l’état de ma mère s’est amélioré, mais on la garde “en observation” pendant 15 jours. Au cours de cette dernière semaine, mon père, livré à lui même, était au plus mal.

Rassurée sur ma mère, je décide d’emmener mon père chez moi. Il a fallu le transporter en ambulance. Après de multiples tentatives, un médecin a finalement accepté de l’ausculter à domicile. Les analyses ont révélé un taux élevé de D Dimeres, faute d’avoir pris des anticoagulants. Mon père devait se faire hospitaliser à son tour. On pensait pouvoir le transférer à la clinique que ma mère devait quitter, mais cette place aurait déjà été réservée au profit d’un autre patient. La clinique exigeait par contre le paiement de la somme de 140.000 DH, comprenant des services et des soins dont ma mère n’a jamais bénéficié, une surfacturation de l’oxygène et autres médicaments, et l’obligation de verser 25.000 DH au noir. J’étais toujours à la clinique pour régler cette fameuse facture tout en essayant de trouver une place pour mon père quand je reçus près d’une dizaine d’appels téléphoniques de cette même clinique me menaçant de jeter ma mère à la rue si je ne lui faisais pas quitter la clinique sur le champ !

Nous avons fini par trouver un lit pour mon père dans une clinique à Aïn Borja. Là aussi, il fallait régler au préalable la somme de 70.000 DH avant toute admission. Mon père voulait qu’on le sauve. C’était un homme d’une grande culture qui prenait grand soin de sa santé. On pensait que notre père était entre de bonnes mains, car une fois hospitalisé, nous n’avions plus le droit de le voir ou de lui rendre visite. Là aussi, nous avons été dans l’ignorance de l’évolution de son cas, en l’absence de tout contact avec les médecins.

Ma mère est retombée malade. On diagnostique une infection qu’elle aurait attrapée à la clinique ou dans l’ambulance pendant son transfert à la maison. Admise de nouveau à la clinique, son état se détériore en moins de 24H. Le vendredi 13 novembre, au moment même où mon père faisait un malaise et était intubé, l’état de ma mère est alarmant. Quelques heures plus tard, le réanimateur nous annonce son décès rapidement dans le couloir et nous tourne le dos, nous abandonnant à notre douleur. Aucun mot de réconfort, aucune compassion ou assistance pour la famille endeuillée.

Ce même jour, et alors qu’on nous rassurait constamment sur l’état de santé de mon père, on nous appelle pour nous dire : “on est en train de le perdre.” Arrivés à la clinique, c’est entre deux portes que le réanimateur nous informe de son décès, en répétant un laconique : “Je suis désolé.” Nous étions vidés, incapable de digérer cette information, quand une infirmière vient nous réclamer un versement de 8.000 DH ! Nous avions fait l’impossible pour sauver nos parents, en déboursant 230.000 DH au moment où nous vivions une crise économique sans précédent. Je donnais parfois des chèques sans provision, et je me démenais pour réunir l’argent. J’étais prête à aller en prison pour sauver mes parents…

Ma mère avait 67 ans, et mon père était âgé de 72 ans. Ils n’auraient jamais imaginé mourir de cette façon après avoir été ballotés et malmenés dans les cliniques privées. Citoyens modèles, mes parents étaient des bosseurs, des personnes intelligentes et cultivées. Couple fusionnel dans la vie, ils sont partis pour l’au-delà le même jour. 

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