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Livres : la femme marocaine, cette héroïne forte


Elle est téméraire. Révoltée. Percutante. Inspirante. La femme marocaine avance malgré les obstacles et tabous dont regorge la société patriarcale. Noémie Peycelon, libraire chez Préface à Casablanca, nous propose une sélection de six livres poignants, donnant un aperçu de la diversité et de la force de ces femmes.

Rêves de femmes de Fatéma Mernissi

Éditions Le Fennec, roman

De quoi parle-t-il ? “Je suis née en 1940 dans un harem à Fès, ville marocaine du IXème  siècle, située à cinq mille kilomètres à l’ouest de La Mecque, et à mille kilomètres au sud de Madrid, l’une des capitales des féroces chrétiens.” Ainsi commence le récit de Fatéma Mernissi, cascades de contes d’une enfance où merveilleux et quotidien se côtoient et s’embrouillent. Habiba, l’illettrée qui récite par cœur Les Mille et Une Nuits, est-elle réelle ou fictive ? Et Tamou, la cavalière rifaine qui surgit du Nord, bardée d’armes et de bijoux ? Et Charna, et la princesse Boudour ? Qui sait ? L’écrivaine elle-même est incertaine : “C’est un récit sur les frontières, elles bougent par définition !”

Pourquoi faut-il le (re)lire absolument ? Ce magnifique classique se lit comme un conte. “Rêves de femmes” reste mon livre préféré de Fatéma Mernissi. Depuis que je l’ai découvert, je l’offre et je le conseille à tout le monde. Ce qui le rend si particulier c’est son ambiance. Fatéma Mernissi raconte son enfance dans la Médina de Fès dans les années 40 et nous plonge dans un univers entier avec ses personnages, ses mythes, ses habitudes. Malgré leurs origines et caractères différents, les femmes du harem vivent une solidarité profonde qui les lie et leur donne la force d’affronter le monde. Je voudrai mettre en avant une citation qui résume la puissance de ce livre : “Il faut apprendre à crier et à protester, exactement comme on apprend à marcher et à parler. Si tu pleures quand on t’insulte, c’est comme si tu en redemandais.”

La civilisation ma mère de Driss Chraïbi

Éditions Folio, roman

De quoi parle-t-il ? Deux fils racontent leur mère, à laquelle ils vouent un merveilleux amour. Le plus jeune d’abord, dans le Maroc des années 30. Menue, fragile, gardienne des traditions, elle est saisie dans des gestes ancestraux, et vit à un rythme lent, fœtal. Radio, cinéma, fer à repasser, téléphone deviennent des objets magiques, prétexte d’un haut comique. Puis Nagib, le frère aîné, prend le relais. Durant les années de guerre, la mère s’intéresse au conflit, adhère aux mouvements de libération des femmes et, globalement, de son peuple et du Tiers Monde. Elle en est même le chantre. Elle sait conduire, s’habille à l’européenne, réussit tous ses examens. Elle est toujours semblable : simple et pure, drôle, et toujours tendre.

Pourquoi faut-il le (re)lire absolument ? Le très joli récit de l’évolution d’une femme à travers les yeux de ses deux garçons. Driss Chraïbi est un auteur que j’aime pour son écriture franche et touchante et ce livre n’échappe pas à la règle. Il est à lire et à relire au moindre coup de blues ! Il s’organise presque comme une pièce de théâtre, une comédie tendre dans laquelle deux jeunes garçons font découvrir à leur mère la “magie” de la modernité. Un homme caché dans la radio avec qui elle dialogue tous les soirs ? Le génie du téléphone qui lui permet de joindre ses amies dans tout le Maroc? Grâce à sa curiosité, sa persévérance et l’amour de ses deux fils, cette jeune femme fait sa propre éducation et finit par s’engager réellement dans la société.

La vérité sort de la bouche du cheval de Meryem Alaoui

Éditions Gallimard, roman

De quoi parle-t-il ? Jmiaa, prostituée de Casablanca, vit seule avec sa fille. Femme au fort caractère et à l’esprit vif, elle n’a pas la langue dans sa poche pour décrire le monde qui l’entoure : son amoureux Chaïba, brute épaisse et sans parole, ou Halima, sa comparse dépressive qui lit le Coran entre deux clients, ou encore Mouy, sa mère à la moralité implacable qui semble tout ignorer de l’activité de sa fille. Mais voici qu’arrive une jeune femme, Chadlia, dite “Bouche de cheval”, qui veut réaliser son premier film sur la vie de ce quartier de Casa. Elle cherche une actrice…

Pourquoi faut-il le (re)lire absolument ? Meryem Alaoui fait partie de cette nouvelle génération d’auteurs qui donne de l’énergie et du dynamisme à la littérature marocaine. “La vérité sort de la bouche du cheval”, paru en 2018, est son premier roman. Encore une fois c’est une ode à la solidarité féminine puisque les deux personnages : Jmiaa, prostituée à Casablanca et Chadlia “Bouche de cheval”, une réalisatrice hollandaise, vont tisser un lien fort. La force des femmes est aussi montré à travers le caractère de Jmiaa, un caractère qui ne s’efface pas, qui ne se fait pas plus petit qu’il ne l’est et qui ne s’excuse pas. Ce caractère fait d’elle l’un de mes personnages de roman préférés.

Dos de femme, dos de mulet de Hicham Houdaïfa

Éditions En toutes lettres, enquêtes

De quoi parle-t-il ? Les ouvrières clandestines de Mibladen, les torturées de Ksar Sountate,  la double peine des femmes Ninja de Berkane, les femmes prêtées de Kalaat Sraghna, les sans-papiers de l’Atlas, les barmettates de Casablanca,  les victimes de la traite dans le Golfe… Le journaliste et cofondateur de la maison d’édition “En toutes lettres”, Hicham Houdaïfa donne la parole aux oubliées du Maroc, décrivant leurs conditions d’extrême précarité…

Pourquoi faut-il le (re)lire absolument ? Dans un autre registre, “Dos de femme, dos de mulet” s’éloigne de la fiction puisque nous entrons dans une série d’enquêtes sur les femmes aux emplois précaires oubliées par la société. Ces femmes, travailleuses et courageuses sont les ouvrières dans les mines de Mibladen, les barmaids à Casablanca ou encore les jeunes mariées sans-papiers de l’Atlas. Ce livre est un récit dur mais nécessaire, je conseillerais de le lire en parallèle de “Une femme au pays des Fouqaha” pour comparer les positions de ceux qui débattent de la loi et de celles qui la vivent au quotidien.

Une femme au pays des Fouqaha de Nouzha Guessous

Éditions La Croisée des chemins, essai

De quoi parle-t-il ? Nouzha Guessous a fait partie de la Commission Royale Consultative chargée de la révision du Code de la famille (2001-2004). Lors des débats, souvent houleux, elle a été comparée au houdhoud, la huppe du récit coranique. Ce moment, particulier dans sa vie, l’a amenée à faire le parallèle avec son histoire personnelle et l’envol qui l’a poussée à quitter le nid familial, prendre appui sur ses racines pour dresser le tronc et les branches de la femme qu’elle est devenue. Mais ce n’est que deux décennies plus tard, qu’elle consent à livrer dans un écrit son parcours ; une distanciation nécessaire.

Pourquoi faut-il le (re)lire absolument ? Je suis entrée dans ce livre sans vraiment savoir à quoi m’attendre. Car je ne connaissais pas l’autrice et j’avais lu la quatrième de couverture qui parlait de la réforme de la Moudawana, un sujet malheureusement encore bien obscur pour moi… Pourtant, j’ai été complètement happée par le récit. Nouzha Guessous construit son récit avec une grande habileté. Elle raconte comment elle s’est retrouvée (presque par hasard) catapultée à la Commission chargée de la révision du Code de la famille. Le récit nous entraîne ensuite dans la construction de son identité de femme fassie : depuis la figure puissante de sa mère, ses études en France en plein mouvement de libération de la femme, en passant par la place de la religion dans sa vie. Tout est raconté avec un vocabulaire riche, un style très agréable. La dernière partie entre dans le cœur du sujet en nous plongeant dans les échanges de la Commission durant la réforme du Code de la Famille. On observe alors les textes de loi s’immiscer dans l’intimité du couple, entre religion et législation… Un livre passionnant par son contenu et bien écrit.

Nos mères de Fedwa Misk

Éditions La Croisée des chemins, théâtre

De quoi parle-t-il ? Sur le miroir de l’âme, Maria, Fedwa, Hanane, Imane et Samira scrutent leurs féminités à la lumière de la maternité. Si elles font des procès aux représentations multiples de cette dernière, c’est à la recherche de cet amour pur, défait de blessures et de legs morbides dont héritent les femmes et qu’elles transmettent inconsciemment.

Pourquoi faut-il le (re)lire absolument ? Cette pièce de théâtre se lit aussi rapidement qu’elle s’apprécie. Elle s’apparente à une petite cerise sur le gâteau dans laquelle Fedwa Misk enchaîne les portraits de femmes à chaque acte. Le dernier acte est l’occasion de toutes les réunir pour un dialogue savoureux et un hommage à la solidarité féminine. υ

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