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Des idées lecture pour Ramadan


Le mois de Ramadan est l’occasion de ralentir un peu la cadence et de respirer à fond, en cette période inédite et stressante de pandémie de Covid-19. Pour explorer d’autres univers, Stéphanie Gaou, créatrice de la librairie Les Insolites à Tanger nous embarque dans son monde et nous propose cinq livres d’auteures. Des bouquins qui sortent de l’ordinaire, fascinants et engagés, qui nous poussent à nous interroger.

Par-delà les frontières du corps

Silvia Federici

Éditions divergences

CONFÉRENCES

“J’aime les livres qui font débat, même quand je ne détiens pas tous les éléments pour en comprendre les tenants et les aboutissants. C’est le cas avec ce livre-ci publié en 2020, mais écrit en 2019 par l’essayiste militante Silvia Federici d’origine italienne qui enseigne aux États-Unis. Connue pour son positionnement très engagé dans la cause féministe autonome, elle propose ici une lecture étudiée sur le corps comme “sphinx à interroger, un objet à modifier”, un outil politique qui pourrait peser dans la balance des décisions mondiales. Si le contenu manque parfois d’argutie universitaire, il n’en demeure pas moins que son approche d’un corps à dédomestiquer est très enthousiasmante, malgré quelques passages qui fustigent les individus prêts/prêtes à sacrifier leur corps pour en améliorer les performances (chirurgie esthétique). Elle déplore aussi le “commerce” des corps ; celui des mères porteuses notamment dans le cas de la gestation pour autrui. Si ce livre porte des polémiques parfois difficiles à défendre, j’en aime la fin presque nietzschéenne et païenne où l’auteure incite chaque individu à retrouver “le corps dansant”, car “en tant que telle, la danse est une exploration et une invention des possibles du corps : ses facultés, son langage, son articulation avec les aspirations de notre être.” et j’incite vivement les femmes à s’approprier ses très belles phrases sur le ‘militantisme joyeux’.”

Sister Outsider

Audre Lorde

Éditions Mamamélis

ESSAI

“L’auteure Audre Lorde (morte en 1992) est une grande militante de la cause afro-américaine et féministe. Ne cachant pas ses positions sur des sujets aussi divers que le sexisme, le racisme, la politique, la poésie ou la maternité, elle fut souvent vilipendée pour ses convictions personnelles, mais son influence est immense dans la littérature américaine. J’aime très particulièrement les poèmes de son recueil The Black Unicorn (non traduits à ce jour en français) où la femme noire est assimilée à une divinité sacrée et magique, mais j’aime aussi lire et relire ces diverses chroniques qui n’ont pas pris une ride. La perspicacité de cette auteure est incommensurable et ses interventions tout autant au sujet de Malcolm X que sur la maladie permettent une relecture des événements mondiaux à la fois personnelle et universelle.”

Ultime anthologie

Idea Vilarino

Éditions La Barque

Poésie version bilingue

“Grande poétesse native d’Uruguay, son œuvre n’avait jamais été traduite en français. Il a fallu attendre 2017 pour que la très exigeante maison d’édition La Barque publie les poèmes de cette grande amoureuse qui fait de la langue le rapport douloureux des amours déchues. Tous les poèmes de cette anthologie, elle les adresse à un seul homme, le romancier Juan Carlos Onetti mort en 1954, avec qui elle a vécu une relation tourmentée entre passion dévorante et destruction névrotique. Des poèmes superbes qui renvoient à la solitude de celui ou celle qui aime inconditionnellement, d’une grande mélancolie, poignants de vérité et de vécu.

Je suis ici

Je suis ici

dans le monde

dans un lieu du monde

à attendre

à attendre.

Viens

ou ne viens pas

moi

ici je reste

à attendre.

Il fait noir

Il fait noir pour toujours.

Les étoiles

les soleils et les lunes

et tous les débris de lumière

ce sont là de petites erreurs

saleté passagère

dans la noirceur splendide

intemporelle

silencieuse.

Chasser les ombres

Lamia Berrada-Berca

Éditions do

Roman

“Lamia Berrada-Berca est une romancière franco-marocaine qui tisse depuis de nombreuses années une œuvre d’une grande intelligence où les rapports humains et la quête sur le langage vont de pair. Ici, elle raconte dans une écriture très raffinée qui rend hommage à la culture japonaise, comment les membres d’une famille “éclatée” vont devoir se retrouver après l’enfermement volontaire d’un jeune adolescent. Ce livre, écrit avant les confinements planétaires, éclaire sur les non-dits au cœur d’une famille et les incapacités pour chacun et chacune de se dévoiler à l’autre. Un très beau texte où chaque mot semble choisi comme une nouvelle illustration du roman selon les règles du haïku.”

Le genre intraitable

Nadia Tazi

Editions Actes Sud

Essai

“À l’heure des grands questionnements féministes, Nadia Tazi, philosophe née en Espagne d’origine marocaine, prend le contre-courant de la littérature de genre en déchiffrant la question de la virilité dans le monde musulman. Un livre publié en 2018 qui reste d’une pertinence incroyable et que j’aime conseiller à mes clientes & clients, car il aborde en une langue intelligible un sujet profond et difficile. Nadia Tazi fait de la masculinité bien davantage qu’un simple conflit de sexes entre hommes et femmes, elle établit les lignes claires d’une politique de despotisme historique et social. Ce livre courageux illustre avec une grande érudition les grands mouvements historiques et tente une relecture de la masculinité à la lumière des thèmes décisifs: souveraineté, culte du chef, port du voile, lutte pour la reconnaissance, etc.”

En quoi la lecture est-elle un engagement essentiel en cette période ?

“Lire, en période de Covid ou pas, me semble essentiel à la bonne compréhension du monde dans lequel on vit, répond ainsi Stéphanie Gaou, créatrice de la librairie Les insolites à Tanger. C’est par la lecture, entre autres, que l’individu peut se faire une idée plus juste, plus grande, des questions qui traversent l’humanité. Lire, c’est aussi accepter de ne pas être d’accord, d’être bousculé dans ses convictions. C’est apprendre à prendre le temps, à ne pas considérer le savoir comme un prêt-à-penser. Ce que je viens d’écrire est conditionné par la fiabilité des livres que l’on lit. Pour moi, lire a valeur d’engagement, si et seulement si les livres lus permettent de changer, d’évoluer, de se remettre en question. Si un livre n’a pas cet effet sur ses lecteurs, je ne vois pas en quoi l’on parle d’engagement.”

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