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Soumaya Naamane Guessous : “Cette hypocrisie sociale qui refuse de reconnaître que la sexualité s’exerce” (4/9)

Écrit par Khadija Alaoui

Modifier des lois “caduques” pénalisant l’intimité individuelle et qui sont en déphasage avec l’évolution de la société marocaine semble à l’heure actuelle aussi nécessaire qu’indispensable. Le point de vue de Soumaya Naamane Guessous, sociologue, professeur universitaire et écrivain

“Dans l’affaire de Hanaa, je pense que l’État s’est trompé de coupable. L’Islam recommande explicitement le respect de l’intimité, et l’acte qui a été incriminé s’est déroulé dans l’intimité. Les coupables sont ceux qui ont violé cette intimité… La jeune femme, victime d’une violence digitale, se retrouver coupable. Cette confusion me scandalise, d’autant plus que personne n’a porté plainte, car il n’y a eu ni adultère, ni atteinte à la pudeur. La justice n’a pas à condamner la morale…

Nous sommes dans un pays où la population est très jeune, et où la majorité de cette jeunesse est en âge d’avoir des relations sexuelles, mais il y a une vraie hypocrisie sociale par rapport à cette question. Nous savons que la sexualité s’exerce en dehors du marché de la prostitution. Mais on refuse de voir cette réalité, à cause de la hchouma. J’ai l’impression de présenter Au-delà de toute pudeur, de vivre la même chose qu’il y a 30 ans à savoir que la sexualité s’exerce. Avant on disait sterha (protège-là/ couvre-là), Dieu et la société te pardonnent. Aujourd’hui, c’est l’intimité qui n’est plus respectée… Je déplore que les personnes influentes et les partis politiques qui se disent progressistes n’aient pas pris position par rapport à l’affaire de Hanaa. Il me semble que les préparatifs pour les prochaines échéances électorales y sont pour beaucoup, car on ne veut pas nuire à sa campagne en prenant position sur un tel sujet. De plus, les personnes en charge d’édicter les lois et de les faire adopter, même les plus progressistes d’entre eux, ont également envie de caresser dans le sens du poil. C’est le courant islamiste, salafiste qui donne le ton…

Cette hypocrisie sociale refuse de reconnaître que la sexualité s’exerce en se drapant du voile de la religion. La fornication existe aussi dans les rangs des islamistes. On se rappelle de l’histoire de ce membre du MUR surpris avec sa maîtresse. Malheureusement l’homme n’a pas eu le courage de son acte,  en demandant l’amendement de cet article, car là aussi il y a des intérêts qui entrent en jeu… Et je me souviens qu’au moment de cette affaire, j’ai essayé de mobiliser autour de moi les gens, mais personne n’a voulu s’impliquer,  du fait que les mis en cause étaient des islamistes… C’était en fait une opportunité pour prendre position sur la question des libertés individuelles et sur un article qui devrait être totalement abolie. Mais, je ne suis pas très optimiste. Croire que c’est le PJD qui bloque est un leurre, car les autres partis au sein du gouvernement auraient pu prendre position, mais ils ne l’ont pas fait. C’est vrai qu’il y a la société civile qui se bat, et le mouvement féministe  est en train de s’essouffler, mais il n’y a plus cette synergie assez forte pour faire bouger les lignes.”

Prochain article : Sonia Terrab, romancière, réalisatrice et cofondatrice du mouvement “Hors-la-loi”

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