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Hindi Zahra, l’enchanteresse

Écrit par Khadija Alaoui

Un timbre de voix unique, un cachet musical inimitable, des paroles qui résonnent telle une incantation… Hindi Zahra, qui revendique haut et fort ses origines marocaines et amazighes, fait vibrer sa voix pleine d’émotion sur les scènes mondiales. Artiste inclassable, elle fédère avec son univers voluptueux de la world music où affleurent ses origines amazighes. Avec sa voix envoûtante, Hindi Zahra a enflammé les scènes du Festival Gnaoua Tour à Marrakech et à Casablanca. Entretien.

Vous êtes née au Maroc et vous êtes arrivée adolescente en France. Avez-vous ressenti un quelconque déracinement à ce moment-là ?
Cela a été très difficile pour moi. Nous habitions dans un quartier qui n’était pas communautaire, car mon père détestait cela. J’ai ensuite été dans une école catholique où il n’y avait aucun Marocain. Mais c’était intéressant car cela nous a obligés à nous intégrer plus facilement, je ne dis pas plus rapidement, et j’ai ainsi appris à mieux connaître la culture de l’Autre.

À un certain moment, vous avez décidé de revenir vivre au Maroc. Ces retrouvailles ont-elles été à la hauteur de vos espérances ? Quels sont les meilleurs souvenirs que vous en avez gardés ?
C’était plus que ce à quoi je m’attendais. Au Maroc, j’aime tout particulièrement deux villes : Marrakech et Essaouira. Je ne connaissais pas du tout Marrakech, et j’ai choisi d’habiter au cœur de sa médina pour vivre une certaine vérité organique, au plus près des gens. L’atmosphère de la Médina est unique et vous nourrit de couleurs, d’art et d’inspirations…
J’ai trouvé beaucoup de réalisme au Maroc. C’est vrai que j’ai grandi au Maroc, mais le retrouver et le voir avec des yeux d’adulte, était quelque chose de différent. J’ai particulièrement apprécié cette pudeur, que j’ai aussi en moi. Dans la médina de Marrakech, il n’y a pratiquement pas de fenêtres sur la rue. Tout est caché, et pourtant tout est ouvert, grâce à cette ouverture sur le ciel. Je trouve cela magnifique. J’ai aussi aimé cette sensation de liberté que l’on ressent à Marrakech…

Votre premier disque Handmade vous a imposé sur la scène internationale, puis les suivants ont confirmé votre immense talent. Ce premier jalon sur la route du succès a-t-il été facile pour vous ?
Cela n’a pas été du tout facile. J’ai été la première chanteuse marocaine à avoir produit son propre album. J’ai monté mon propre label et j’ai produit tous mes albums. Je n’ai jamais dépendu d’un homme, et c’était très important pour moi de ne dépendre de personne financièrement… C’est une conduite propre à la société matriarcale qui existe mais que d’aucuns occultent. Je revendique cette énergie et cette force de la femme presque masculine, au caractère bien trempé et qui est dans l’action…

C’était également très important pour moi de le faire à l’étranger. Il faut savoir que ce n’est pas plus facile pour les femmes là-bas, surtout lorsqu’on est soi-même une étrangère. Au début de ma carrière, on disait que j’étais quelqu’un qui voulait tout contrôler. Oui, je suis mon Boss. Qu’est ce que je peux faire de plus que contrôler? Jamais on ne demanderait à un homme pourquoi il a créé son label pour produire son album. Au contraire.

J’ai été choquée qu’on m’ait dit ce genre de choses, surtout en France. Ce sont mes chansons et ma musique. Je serai une enfant si j’avais donné tout le contrôle à quelqu’un d’autre. Et d’ailleurs, j’ai obtenu un disque d’or pour mon premier disque, et j’ai remporté Les Victoires de la musique pour mon premier et mon second album.

J’ai eu un parcours difficile car les personnes qui m’ont aidée dans l’industrie de la musique se comptent sur les doigts d’une main. En fait, ces personnes ont vu ma volonté, et elles ont activé les choses dans leur métier pour faciliter mon travail et ma mission. Et ce qui est bizarre, c’est que j’étais la seule femme dans toutes les réunions importantes, car dans les maisons de disque, les femmes occupent plutôt la fonction d’attachées de presse et lorsqu’elles obtiennent un poste plus important, à un âge avancé, on leur donne toujours un travail sans valeur… On parle beaucoup de la liberté des femmes et de leur force à l’étranger, mais ce n’est qu’un fantasme, et la réalité est bien différente : les femmes en France par exemple ont toujours un salaire inférieur à celui de l’homme. Personnellement, j’ai payé le prix fort, et le prix est de ne pas être forcément aimée.
Mon métier est concret, il est sur scène, dans le studio, dans mon travail avec les musiciens…

Vous chantez en anglais, en français ou encore en amazigh. Comment ces langues servent-elles votre musique ?
À la base, je n’avais pas pensé au choix de la langue, mais ce sont des langues qui ont bercé mon enfance et mon adolescence. Mon père était militaire, et se déplaçait beaucoup. J’ai donc grandi dans des villes où l’on ne parlait que la darija. L’amazigh était obligatoire à la maison, car ma grand-mère ne pratiquait que cette langue. À l’école, on apprenait le français, et l’anglais était une langue courante à Agadir dans les années 80. Toutes ces langues représentent différentes choses pour moi. Je suis ce que je fais. Je n’ai pas un décorum de la vie privée et un autre pour l’univers de la musique. C’est normal que j’utilise toutes ces langues.

J’utilise beaucoup l’anglais pour des choses très intimes, car cela me permet d’avoir la distanciation nécessaire, de dévoiler des choses sans avoir l’impression de raconter ma vie. Et comme je viens du jazz et surtout de l’improvisation, les mots de mes chansons peuvent sortir en tachlhit ou en français. Puis, comme j’ai passé ces dernières années beaucoup de temps au Maroc, j’ai aussi commencé à utiliser des mots en darija. Utiliser la langue, c’est aussi démontrer l’enracinement et tisser des liens, construire des ponts entre moi et ceux qui m’écoutent…

L’utilisation de différentes formes et styles de musique favorise la mise en place d’une sensation naturelle chez les gens. Si on réfléchit bien à la souffrance de l’humanité, il s’avère que la cause principale en est la division. Les gens souffrent du fait de cette division, car le mouvement naturel de la nature est l’unité. Il suffit d’observer la nature pour en tirer des constats et des leçons…

Sur scène, vous êtes souvent en transe et en mouvements. La musique vous transporte-t-elle à ce point ?
Bien sûr. Je ne le répèterai jamais assez : la musique m’a sauvée. En apparence, je suis quelqu’un de très fort, mais c’est une carapace pour protéger quelque chose de très fragile. J’ai eu une enfance à la fois belle et difficile. La musique m’a sauvée quand je suis partie en France, et qu’il fallait être à l’école, un endroit où je me sentais emprisonnée, car ce n’était pas naturel d’être enfermée. De par ma sensibilité, déjà enfant, je n’avais pas compris ce concept. On appelle ça la normalisation. Cela ne fonctionne pas pour nous, les artistes, et on est affublé du sobriquet  de cancre, de nul, de bête… Vous savez, les enfants très intelligents n’arrivent pas à s’intégrer dans ce système. J’étais outrée d’être considérée comme “nulle” alors que j’étais intelligente et rares étaient les enseignants qui voyaient ça… Tous ces parcours normatifs demandent de se plier et de se conformer à la norme, et cela ne me convenait pas. Quand on est enfant, c’est un moyen d’expression artistique qui vient nous sauver, puisqu’on ne peut pas aller dans la norme, on va vers la danse, la musique, les arts… À 8 ans j’improvisais. Il faut dire que j’ai grandi avec des musiciens, et ma mère était très sensible et faisait du théâtre. C’est un héritage familial.

Comment définiriez-vous votre musique ?
Les étiquettes c’est pratique… Moi je dis souvent que ma musique est comme un cross-over qui passe d’un rythme à un autre, d’un style musical à un autre et d’une langue à une autre. Le passage du jazz au folk à la percussion marocaine, au rock sur scène… Je préfère la recherche de textures et les intonations, enlever le superflu et donner des arrangements à la fois très simples et complexes… La musique et les styles sont un ensemble, un métissage, à l’image du Maroc. Ma musique est à l’image de ce mélange.

Quelles sont les musiciennes ou chanteuses avec qui vous avez des affinités ?
Je suis fan de Khaoula Mjahed. Elle a une voix incroyable. C’est à mon sens la plus grande chanteuse de sa génération. J’ai un penchant pour les choses simples qui ne sont pas du goût de tout le monde. Je suis fan de Zina Daoudia, des belles voix de l’Atlas, et j’aime aussi Khadija El Ouarzazia, sans oublier bien sûr Senhaji…

Vous êtes une artiste aux multiples talents. Ces facettes de votre personnalité se complètent-elles ?
Je suis Gémeaux, et il y a quatre personnalités en moi (rires). Ça explique tout, le fait de toujours vouloir concilier deux choses diamétralement opposées. On croit à tort que le Gémeaux a une double face, mais c’est plutôt un diplomate, qui peut saisir les différentes facettes d’un point de vue sans tomber dans la contradiction. Il y a aussi beaucoup de Verseau en moi, c’est pour cela que je peux faire des constellations, réunir des gens de différentes générations, des personnes jeunes et moins jeunes, issues de différentes cultures.
En Afrique du Sud, par exemple, les gens s’identifient à moi très facilement. Au Brésil où j’ai fait carton plein, les gens connaissaient ma musique et j’avais l’impression de faire partie de leur pays. J’ai aussi fait carton plein en Turquie. Ma fierté a été de faire chanter des scandinaves en berbère. Et dans tous les pays où je vais, je tiens à voyager avec un passeport marocain. 

(Interview parue dans le numéro juillet-août de FDM)

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