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Destination Turquie : Mariages (mal)heureux

Écrit par Khadija Alaoui

En janvier 2020, 600 Marocaines ont été escroquées par un Turc qui leur faisait miroiter un mariage de rêve avec des hommes de son pays moyennant une somme rondelette. L’escroc qui s’est gargarisé de ses exploits en direct à la télévision turque avait été arrêté le soir même. Cette affaire avait mis sur les devants de la scène l’engouement des Marocaines pour les turcs et les terribles drames qui en résultent.

Dans les séries télévisées doublées en darija, et diffusées ces dernières années sur les chaînes marocaines, l’image de l’homme turc, beau, charmant, galant, élégant et amoureux transi a fait vaciller le cœur et l’esprit des jeunes filles en fleur en quête du prince charmant. Le Turc, affublé de toutes les qualités, devenait le valeureux chevalier des temps modernes, celui qui assurera à sa belle une vie de contes de fée.
La réalité est parfois bien amère, et de nombreuses jeunes filles en ont fait la triste expérience. L’affaire qui a éclaté en janvier 2020 en est la parfaite illustration. Un escroc turc ciblait des jeunes filles en quête d’un mari, et exigeait 50.000 DH pour leur trouver le conjoint de leurs rêves. Une fois arrivées en Turquie, les filles se font confisquer leurs passeports. Et là, elles déchantent très vite. Le bel homme attendu est en fait un homme âgé ou un vieillard malade qui aurait pour sa part déboursé l’équivalent de 90.000 DH pour qu’on lui trouve la perle rare. Les Marocaines, sans ressources et ne pouvant plus retourner dans leur pays d’origine, se retrouvaient alors dans une situation inextricable : accepter ce mariage arrangé ou se retrouver dans la rue. En fait, si l’affaire des 600 Marocaines arnaquées a fait les choux gras des médias turcs, et d’autres journaux de pays arabes qui ont tourné en dérision ces malheureuses, il existe des centaines d’autres affaires, souvent passées sous silence car les victimes n’osent pas crier sur les toits leurs déboires.

Un bon filon et des filles crédules
C’est ainsi que des intermédiaires matrimoniaux ont trouvé ce filon et ont tissé leurs toiles pour y faire tomber de jeunes crédules. Houda El Kinani, Marocaine installée en Turquie depuis plus de 16 ans et vice-présidente de l’association Dar Almaghrib à Istanbul, a mis à jour les dessous de cet horrible commerce dont sont victimes nos concitoyennes. Pour la militante associative, ce sont les difficiles conditions de vie et l’ignorance totale des lois qui jettent les candidates au mariage dans les filets d’escrocs sans scrupule. Les différents cas qu’elle a approchés au cours de son action sur le terrain ont été bernés par des intermédiaires qui opèrent dans différentes villes marocaines, et particulièrement à Casablanca et à Meknès. C’est le cas de Souad, âgée de 20 ans. Elle est tombée dans le piège ferré par une femme qui a facilité sa rencontre avec un Syrien installé en Turquie. Celui-là arguant du fait qu’il ne pouvait pas venir au Maroc faute de visa a demandé la main de Souad via Wathsapp. Avec la bénédiction de son père, la jeune femme est partie rejoindre “son fiancé” à Istanbul. L’homme lui a promis d’authentifier leur mariage sitôt sa propre situation régularisée. Un mois plus tard, il s’évapore dans la nature l’abandonnant à son triste sort. L’histoire de Hasnaa est tout aussi pathétique. Cette trentenaire a été obligée de se marier avec un Turc souffrant d’un lourd handicap. Elle avoue n’avoir jamais vu le marié car la demande avait été faite par le père. Quand elle a refusé cette union, le père du marié a exigé qu’elle rembourse la somme de 2500 dollars payée à l’intermédiaire, faute de quoi il la jette en prison. Hasnaa n’avait pas un sou… Depuis 2017, elle vit dans des conditions difficiles avec ce mari et sa famille dans un petit village au sud-est d’Ankara…

Une escroquerie bien ficelée
La militante associative Houda El Kinani a remonté les fils de ces arnaques qui démarrent sur les réseaux sociaux. Des pages sont crées sur la plateforme et des titres alléchants ciblent les jeunes femmes désireuses de conclure un mariage avec des turcs jeunes et riches. Et dès qu’une fille like ou commente le post, l’intermédiaire s’empresse d’échanger avec elle par messagerie privée lui faisant miroiter une vie de rêve. Le scénario est presque toujours identique : la femme lui envoie la photo de l’homme bien sous tous rapports, et sert d’interprète entre les deux. Les occupations professionnelles de l’homme, présenté comme un riche commerçant l’empêchant de se déplacer, il rassure la promise sur ses revenus et ses conditions de vie. En contrepartie, il exige qu’elle soit pratiquante, voilée et respectueuse… L’affaire est vite bouclée. Une fois sur place, les problèmes commencent…
En fait, le mariage d’une Marocaine avec un Turc est parsemé d’écueils. Ainsi, pour conclure une union en bonne et due forme, la femme est obligée de justifier d’une résidence en Turquie. En l’absence de cette condition, de nombreuses marocaines se marient selon une coutume connue au Maroc sous le terme de la “fatiha”, et que les turcs appellent “imamnikahi” (union religieuse devant imam), célébrée souvent dans les zones les moins développées de l’est et du sud-est du pays. Ce genre d’union n’a aucune valeur juridique : il n’est pas célébré par les imams officiels, fonctionnaires de l’Etat, et n’est donc pas reconnu par les autorités turques. C’est dire qu’un tel mariage ne permet pas la reconnaissance des enfants et ne garantit aucun droit à la femme en cas de divorce ou décès du mari.
Et ce n’est pas tout. Le turc qui cherche une épouse d’une autre contrée est souvent déjà marié. La loi turque est catégorique à ce sujet : “Un mariage est considéré comme nul et non avenue en cas de mariage avec une personne mariée.” De plus, la pratique du deuxième mariage devant imam, interdite depuis 1926 par le code civil de la république laïque fondée par Mustafa Kemal, est passible d’une peine allant jusqu’à deux ans de prison.

Aucun statut légal
Les Marocaines qui ont accepté d’endosser le rôle de seconde épouse, raconte Houda El Kinani, vivent souvent l’enfer. Parfois obligées de cohabiter avec la première épouse, elles sont assujetties au rôle de servante, corvéable à merci, subissant des violences physiques et morales. Du fait qu’elles n’ont aucun statut légal, elles peinent même parfois à prouver qu’elles sont les génitrices de leur enfant, surtout lorsque l’accouchement s’est déroulé au domicile. C’est le cas de Houria qui s’est mariée devant un Imam en 2016 ou encore de Radia qui vit sous la menace de se voir kidnapper sa fille par son “mari” syrien. Le cas de Radia est très compliqué, car non seulement elle ne peut pas prouver qu’elle est la mère de sa fille, mais de plus son mariage n’est toujours pas authentifié et son passeport a expiré depuis longtemps… Leila a eu, dans une certaine mesure, plus de chance. Le mari a reconnu leur fille, et le “contrat” de mariage, comme le prévoit le rituel devant imam, devrait lui assurer de quoi vivre en cas de séparation consentie ou de répudiation. Mais aucune loi n’oblige le mari à s’y conformer car il est protégé par la loi qui ne reconnaît pas les unions “imamnikahi”.
Ce tableau sombre des mariages des Marocaines avec des Turcs ne devrait toutefois pas occulter de belles histoires d’unions heureuses et de happy ends.

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