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Lamia Chraïbi, la guerrière de la prod’

Écrit par Khadija Alaoui

Dans l’univers de la production, elles se font rares. Lamia Chraïbi a pourtant réussi à se forger une place de choix et à porter à bras-le-corps des films pointus. La crise sanitaire et la fermeture des salles obscures n’entament en rien la combativité de cette productrice engagée. Interview.

Vous venez de produire le film Mica qui a reçu un excellent accueil au festival d’Angoulême. Et vous, qui est-ce qui vous a séduit dans ce film ?

Mica, c’est l’histoire d’une success-story à vocation sociale, et c’est précisément ce qui m’a séduit dans ce projet, un film qui aborde les défaillances de notre société, mais avec un traitement positif. Il me semble de plus en plus que notre cinéma se doit de montrer au monde des histoires, certes ancrées dans nos réalités, mais sans pour autant être nécessairement pessimistes, un peu à l’image de notre quotidien, où les difficultés côtoient l’optimisme et l’envie de s’en sortir. Je trouve que cette “contradiction” fait partie de notre richesse et qu’elle mérite d’être mise en avant et le cinéma peut s’avérer un formidable outil pour porter un tel message. En tant que productrice marocaine, telle la légende du colibri, je fais ma part du travail… J’ai eu le plaisir de compter encore une fois sur un partenaire de taille, Orange Studio qui a pris la vente internationale du film et a participé au financement avec un apport non négligeable. Aussi, la rencontre sur ce film avec la production française Elzévir Films était une belle expérience de collaboration positive, car une confiance et une estime mutuelle nous ont accompagnées durant tout le travail de production.

Quelles sont les raisons en général qui vous incitent à produire tel ou tel film ?

C’est une affaire de synchronicité : entre ce qui peut m’interpeller à un moment donné et la proposition de projet qui m’est faite. Tout prend sens pour moi, à partir de là. Cela provoque de l’enthousiasme et une énergie prête à être déployée.

Le sujet, le traitement, l’intention, la sensibilité, le/la réalisateur.trice… autant dire que les raisons sont multiples. Le/la réalisateur.trice et le/la producteur.trice joignent leurs visions et nourrissent le projet. Il est dans ce sens essentiel d’être sur la même longueur d’onde. Il faut aussi que je puisse apporter quelque chose au projet. Je dois trouver ma place, pour contribuer à une plus-value artistique. Chaque film est une aventure qui vient avec son lot de rencontres et de péripéties. Ce sont des aventures différentes les unes des autres, on ne peut jamais prédire si la sauce va prendre, mais tout comme les histoires d’amour réussies, avec beaucoup d’efforts et de travail on arrive souvent à un beau résultat.

Être une productrice dans le monde du cinéma, est-ce toujours un handicap ?

Comme dans tous les domaines, être une femme dans un monde d’homme est de l’ordre du combat, mais je ne dirai jamais que c’est un handicap. Dans ce sens, il y a des choses bien plus handicapantes. Mais il est vrai que les femmes finissent par développer des armes et des boucliers de protections qui font partie dorénavant de leurs personnalités. Nous devenons à la longue plus combatives, plus patientes et positives quant à l’avenir. Les coups durs ne nous arrêtent plus, mais nous élèvent pour mieux appréhender la suite.

On va dire que c’est un challenge. Un effort supplémentaire. Mais je tiens à souligner que la situation est toujours plus compliquée pour les femmes au Maroc et que j’ai eu la chance de démarrer d’un certain privilège de par mon éducation et le milieu social où j’ai grandi. Issue d’une famille d’artistes (maman artiste peintre et papa architecte), j’ai été à proximité de l’art et de l’impulsion créative.

Nous ne sommes pas toutes logées à la même enseigne et il est important d’en avoir conscience pour être plus enclin à donner. Je veux et je tiens à faire ma part aussi et à utiliser ce privilège pour créer des opportunités. C’est pour cette raison exacte que nous avons créé la Fondation Tamayouz.

Vous avez contribué en effet à la création de la Fondation Tamayouz pour pallier au manque criant de figures féminines aux postes de réalisateurs et producteurs en les soutenant financièrement et moralement. Quel bilan en dressez-vous à presque 2 ans de sa création ?

La Fondation Tamayouz soutient pour l’instant deux jeunes filles en leur attribuant une bourse d’études à l’ESAV sur 3 ans. Nous étions sur le point de lancer l’appel à projets pour la formation du couple réalisatrice/productrice et leur accompagnement en production de leur projet… littéralement à la veille du confinement. Bien entendu notre élan a été pour l’instant interrompu par la Covid.

Cela ne veut absolument pas dire que nous y renonçons, mais la situation actuelle ne nous le permet plus ; les ressources financières promises par les éventuels partenaires ont été épuisées dans le fond du Covid et la parité aujourd’hui semble secondaire face aux problèmes d’hier… les normes de distanciation et d’hygiène, les frontières plus ou moins difficiles à traverser nous obligent à ré-envisager cet appel à projets à une date ultérieure ; il est question d’amener des experts du monde entier pour partager leur savoir aux jeunes productrices/réalisatrices et faire bénéficier ces mêmes candidates de résidences d’écriture à l’international.

Disons juste que nous attendons avec impatience une accalmie pour éviter de vendre du rêve et continuer à concrétiser ce que nous avons commencé. Le chemin est long et bien que la situation actuelle rende les choses floues, nous y croyons dur comme fer et ferons en sorte de le concrétiser.

Engagée, militante… Comment vous définissez-vous ? 

C’est toujours difficile de se définir soi-même, mais disons toute création est une prise de position, ceci implique d’avoir une ligne éditoriale, mais plus concrètement, je dirais que je suis engagée envers moi-même, d’abord dans une certaine moralité, une ligne de conduite, et surtout une exigence dans le travail.

La scène créative marocaine n’a rien à envier au reste du monde à condition qu’elle soit accompagnée d’une manière professionnelle, bienveillante, mais avec une exigence qui lui permet d’aller se mesurer aux autres scènes de par le monde.

À l’heure de la mondialisation, le public marocain consomme des films venant de toute sorte d’horizons et par conséquent regarde les nôtres avec les mêmes attentes en termes de qualité.

Militante par les sujets que je choisis d’accompagner. Le fait est que plus qu’être productrice, je trouve mon compte en étant à l’initiative de quelque chose. Ouvrir le champ des possibles est plus excitant que défoncer des portes ouvertes.

Si mon domaine est la production cinématographique, c’est parce que je suis amoureuse du cinéma ; mais ma vision est plus globale et je veux consacrer mon énergie à l’expression artistique dans sa globalité et sa diversité.

Au Maroc, les salles de cinéma sont fermées depuis la mi-mars. Quels sont les effets de cette mise à l’arrêt de l’activité cinématographique pour le secteur en général et pour vous en particulier ?

C’est très triste de faire des films et de ne pouvoir les proposer au public. Étrangement, une fois n’est pas coutume, Achoura promettait de me rapprocher du public qui jusque-là a boudé mes films jugés pas assez divertissants.

Il s’agit de films qui ailleurs dans le monde trouvent leur public dans les salles d’art et essais, des salles dont on manque cruellement au Maroc.

Mais ça, c’est un autre sujet…

Je me faisais une joie de cette sortie et envisageait un travail de communication important pour permettre à ce film à la fois grand public et magnifiquement réalisé par Talal Selhami de rencontrer enfin son audience marocaine.

Il est nécessaire de souligner que le cinéma que j’ai pour habitude de produire a beaucoup plus de succès dans les festivals internationaux ou le public est habitué à des sélections pointues de films d’auteur.

Le travail des programmateurs de films dans les salles et des distributeurs est essentiel pour fidéliser un public qui, en confiance avec la sélection, revient pour découvrir les nouveautés.

Au Maroc, la salle de cinéma ne se remplit pas de la même manière, car ce travail ne se fait pas… par manque de moyen, mais surtout par économie de ces postes.

Quel a été l’impact de la crise sanitaire sur vos projets en tant que productrice ?

Les films qui étaient en salle quand leur exposition a été interrompue par l’état d’urgence, et pour lesquelles des frais de promotion ont été engagés, n’ont pu rencontrer un public, mais surtout sont pris en otage, car nous ne pouvons les passer dans les télévisions qu’après avoir respecté la chronologie des médias. Il est nécessaire de changer les lois, mais aussi tenter d’autres solutions pour rendre accessibles commercialement ces films à un public confiné et avide de divertissement.

Je ne fais pas de films de commande (publicité, télévision, service pour film étranger), ma trésorerie est toujours très fragile. Il faut dire que je me consacre entièrement au cinéma indépendant. C’est toute une gymnastique (sportive et intellectuelle) pour trouver des financements. Beaucoup de temps, d’investissement et d’abnégation.

Les télévisions ont lancé des appels à projets pour remplir les grilles de programme de l’année à venir et pour lesquels j’aurais pu répondre pour palier aux problèmes de trésorerie, mais c’est le poisson qui se mord la queue ; il faut mettre de grosses sommes d’argent pour les cautions que je n’ai pas. Encore un autre sujet qui mérite une interview à lui seul, car depuis 2011, les possibilités de la télévision se sont vu réduite par le nouveau cahier des charges et toute possibilités d’amélioration sont impossible…

Durant le confinement j’ai beaucoup travaillé avec les réalisateurs sur le développement de programmes à proposer au Maroc, mais aussi ailleurs. J’ai tenté de trouver le moyen de transcender le problème principal qui empêche nos films de traverser les frontières ; la langue.

Je suis convaincue que c’est possible, il faut juste un commencement pour créer une habitude.

Mais nous gardons le cap ! Il faut continuer, réfléchir, innover et être dans une écoute active. Être en confiance sur ce qui nous attend. La situation est effrayante en soi et ce qui arrive ne sera peut-être pas facile, mais la peur est un frein bien plus dangereux.

En somme, pour survivre à cette crise ; j’essaye de trouver des modèles de productions différents pour proposer du contenu de qualité et diversifier les supports d’exploitation en créant un besoin, une envie chez un public qui ne nous connaît pas.

Quels sont à l’heure actuelle vos challenges en tant que productrice ?

Ces temps de crise représentent un challenge en soi. Avant le confinement j’ai partagé une vision  avec mes collaborateurs ; l’envie de créer une cellule d’incubation de projets audiovisuels pour tout artiste toutes disciplines confondues. L’idée est d’offrir un tremplin en les écoutant, en les guidant et en les accompagnant artistiquement sur des collaborations entre différentes disciplines pour des projets audiovisuels.

La première impulsion est toujours plus difficile. Comme un coach sportif peut le faire, cet incubateur peut être catalyseur d’une énergie débordante qui ne demandait qu’à s’exprimer et à avoir confiance…

Leur donner confiance en leurs propres talents, et leur montrer un chemin de construction, tel est mon souhait.

Aussi, j’ai pour ambition de proposer une autre forme de production aux télévisions et envisager avec eux des projets panarabe, panafricain à finalité internationale dans leur fabrication, leur contenu et leur distribution. Je souhaiterais trouver le moyen d’élargir les frontières audiovisuelles au continent et à la région Mena d’abord. Par la suite, le monde nous semblerait moins immense !

L’ouverture sur le monde est nécessaire dans une période ou le repli semble être le sort de toutes les nations face au virus et à l’immigration.

Selon vous, quels seront les contours du secteur cinématographique au lendemain de la pandémie ? Et quels pourraient être les moyens de relance ?

En ce qui concerne les moyens de relance, c’est un vaste sujet (et qui aurait besoin d’une interview à lui tout seul) car lorsqu’on parle de relance, implicitement, on relance ce qui fonctionnait avant. Dans notre cas, je favoriserai le mot refonte et non relance, mais disons que dans l’immédiat, c’est une occasion de rattraper le retard que l’on a sur la distribution et la fabrication.

Sincèrement c’est très difficile de répondre à votre question ; on navigue à vue. Nous n’avons aucune idée de quand ce lendemain aura lieu et s’il aura lieu. Pour l’instant, je me vois adopter des gestes quotidiens qu’il n’y a pas si longtemps auraient pu faire partie d’un film d’anticipation…

Nous nous consultons entre producteurs de différents pays pour échanger nos sentiments sur ce que la situation nous inspire et voir l’un et l’autre l’attitude à adopter face à cette étrange période. Peut-être qu’il ne s’agit pas d’une période, mais d’une nouvelle manière de vivre…

Repenser la manière avec laquelle nous produisons nos projets en véritables producteurs qui peuvent par exemple financer leurs programmes grâce à un fonds de soutien généré des projets antérieurs (pratique courante en Europe ou les organismes audiovisuels réservent une partie des recettes aux futures programmes de la production) ou encore grâce à d’autres guichets comme les régions et l’office du tourisme, il y a également les privés et d’autres institutions… En somme, il s’agit de réfléchir la production en termes de Soft Power marocain. La question est donc la suivante : Sommes-nous prêts à relever le défi et aller au bout ce challenge à l’image de la Turquie ou de la Corée ?

Je rêve toujours à la création d’une plateforme payante dans laquelle nous trouverons tous les projets de long-métrages nationaux et régionaux depuis que le cinéma marocain existe. Une vraie mine d’or avec les archives, depuis les films restaurés jusqu’au dernier film marocain après son passage en salle.

Il ne faut pas oublier que le public local consomme en salle principalement du cinéma marocain. Les box-offices ont enregistré les meilleurs scores lors des sorties de films marocains. Il n’y a pas meilleur signe de réussite que cet indice.

Quels sont vos projets futurs ?

Je viens de finir la postproduction des documentaires School of Hope de Mohamed El Aboudi (coproduction Maroc/Finlande/France) et Ziyara de Simone Bitton (coproduction Maroc/France/Belgique). Je m’engage aussi à finaliser le documentaire de la regrettée Dalila Ennadre, Jean-Genet notre Père des Fleurs (coproduction France/Maroc). Aujourd’hui, les spectateurs sont friands de documentaires, de réalités plus proches de l’individu, une vision d’auteur est souvent une meilleure manière de comprendre les choses.

Par ailleurs, je développe le prochain film de Hicham Lasri Un couple heureux qui est en phase de montage financier. Forts de l’avance sur recette du CCM, la somme doit être complétée de manière conséquente pour faire un film à la mesure de nos ambitions.

En parallèle, je me suis mise au défi de challenger de nouvelles formes de production en lançant le projet Et Après ? à cette sortie de confinement. Un appel à projets public a été publié pour les jeunes talents et en parallèle j’ai sollicité des artistes marocains pour y participer dans le cadre d’un incubateur artistique. L’idée étant d’interroger les créateurs de toutes disciplines confondues sur la manière dont ils questionnent cette période étrange… J’ai hâte !

Pour finir, nous travaillons également sur des projets de séries d’envergure panarabe/panafricaine impliquant un processus de fabrication en coproduction avec d’autres pays arabes et africains pour une plus large exploitation. 

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