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Brahim El Mezned : “L’anthologie est un hommage aux trésors humains vivants” (INterview)

Écrit par Khadija Alaoui

Passionné des musiques du Maroc, ethnologue et musicologue, Brahim El Mezned est un infatigable défricheur du patrimoine immatériel. Il vient de signer sa seconde Anthologie consacrée cette fois-ci au “Rrways, Voyage dans l’univers des poètes chanteurs itinérants amazighes”. Il nous en parle.

Après l’Anthologie de l’Aïta, vous venez de dévoiler une anthologie dédiée aux Rrwayes. Quel a été le déclic qui vous a incité à entamer une œuvre aussi monumentale ?

J’ai grandi dans cet univers musical ; mes parents, mon entourage et moi-même écoutions beaucoup les Rrways. Et sans le cadre du festival Timitar, j’ai programmé, pendant pratiquement 17 ans, ces artistes … Rassembler toute cette communauté (les artistes encore vivants, y compris ceux qui ont arrêté de se produire et d’enregistrer leur musique) dans un ouvrage était une nécessité, surtout à une époque où le digital peut laisser un grand nombre d’artistes traditionnels sur le bas-côté. À travers cet ouvrage, j’avais également le souhait de nourrir la bibliothèque du patrimoine immatériel du Maroc. Ce travail a par ailleurs une vocation artistique, académique et culturelle…

En écoutant les Rrways parler, on perçoit une certaine nostalgie par rapport au passé…

Quand une musique, quelle qu’elle soit, ne remplit plus son rôle sociétal, elle est amenée à être fragilisée, si on n’y prend pas garde. Avec la mondialisation et les mutations que connaît le monde, on risque de ne pas rendre service à ces vieilles traditions, que ce soit l’Aïta ou le Rways. C’est pour cela qu’effectivement, il y a une certaine nostalgie pour certains, surtout lorsqu’ils évoquent leurs tournées de troubadours, où ils allaient de moussems en moussems, dans les mariages, etc. L’urbanisation du Maroc depuis les années 80 et l’attirance des jeunes par des expressions culturelles venues d’ailleurs n’arrangent pas les choses. Si on ne fait pas attention à ce qui constitue notre identité, notre diversité, nous pourrons perdre une partie de notre patrimoine immatériel. Et puis, si on n’invite pas ces artistes aux grands rendez-vous de nos vies, que ce soit les naissances, les mariages, les célébrations, etc. ils ne pourront pas persévérer… En fait, si la musique n’a pas un rôle sociétal, elle est condamnée à disparaître.

Que faire à votre avis pour préserver l’art des Rrwys ?

Cette anthologie peut être une source d’inspiration pour beaucoup d’artistes. Une réflexion sur le mode d’apprentissage à l’ancienne qui suppose de mettre un disciple à disposition ne peut plus continuer. Il faudra peut-être créer des maisons en lien avec cette tradition de transmission du savoir-faire notamment dans les territoires où cet art est très présent, comme Casablanca, Marrakech, Agadir… Je pense que chacun d’entre nous a son rôle à jouer pour la préservation de cette tradition amazighe, en faisant appel à ces artistes lors de grands rendez-vous (festivals, mariages, etc.) afin de leur assurer des revenus.

Il est également essentiel de considérer ces musiques, non pas comme des musiques anciennes, mais plutôt comme des musiques vivantes qui ont beaucoup de choses à donner.

Comment ont été identifiés les artistes figurant dans cette anthologie ?

Les figures marquantes de cette tradition de Tirruysa sont facilement repérables. Ces artistes sont dynamiques et occupent toujours la place. Si ce n’est pas eux, ce sont leurs œuvres qu’ils ont chantées pendant les années 80, voire même les années 70. Le plus difficile a été de retrouver des figures qui ont disparu, ou ont déménagé en dehors du territoire. C’est pour cela que ce travail a pris autant de temps pour être réalisé (près de 2 ans et demi). Il fallait faire beaucoup de terrain, partir à la recherche de ces gens, les retrouver, et puis aussi les convaincre, même s’ils n’ont pas résisté à l’envie de faire partie de ce projet. Et puis, il y a le choix des œuvres. Certains de ces artistes ont 300 ou 400 chansons à leur actif, et s’autres n’ont pas chanté certains de leurs titres depuis des années, tout cela a nécessité un temps de travail et d’enregistrement. C’est pour cela que nous avons passé deux mois et demi en studio.

Sur quel autre projet du patrimoine musical allez-vous vous pencher maintenant ?

J’avoue que ce ne sont pas les projets qui manquent, et il y a effectivement tellement de choses à faire dans le Moyen Atlas, le Rif, le Sud…J’espère trouver le temps, les moyens et l’énergie nécessaires pour démarrer une nouvelle aventure.

Quel patrimoine musical mériterait votre attention en priorité ?

Tous sans exception. Évidemment, il faut travailler sur ceux qui sont en péril, afin de rendre hommage à ces trésors humains qui sont toujours vivants. Je pense que si on se mobilise tous, on pourra offrir un tremplin à ce patrimoine immatériel de notre pays. 

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