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Abdelmajid Belaiche : “Le Maroc va contribuer à réduire la fracture vaccinale entre pays développés et pays en voie de développement”

Écrit par Leïla Ouazry

Le Maroc a signé lundi 5 juillet un accord avec l’entreprise chinoise Sinopharm, pour la production du vaccin anti-covid 19 et autres. Une enveloppe globale de 500 millions de dollars, soit plus de 4,4 milliards de DH est nécessaire pour la mise en œuvre de ce projet ambitieux. Objectif : produire quelque 50 millions de doses par moi dans un premier. Abdelmajid Belaiche, analyste des marchés pharmaceutiques nous éclaire sur le sujet

L’annonce de la fabrication de vaccins contre la Covid-19 a été accueillie par une sorte d’euphorie, peut-on dire que c’est un rêve qui se concrétise et que le Maroc est aujourd’hui entré de plain-pied dans la cour des grands ?
Comme vous le savez, notre pays est très avancé en matière de fabrication des médicaments classiques ou chimiques y compris pour les molécules les plus récentes et pour la quasi majorité des formes pharmaceutiques y compris les plus complexes. Malheureusement, notre pays accuse un très grand retard en matière de pharmacie biotechnologique qui reste limitée à des opérations de fil &amp ; finish d’insulines et à quelques rares autres produits. La majorité des médicaments Biotech et notamment les plus couteux, tels que les anticorps monoclonaux utilisés en cancérologie et dans certaines pathologies chroniques, sont protégés par des brevets. Ceux dont les brevets sont échus, nous n’avons pas réussi à implanter localement et à produire des biosimilaires (Génériques des produits de biotechnologies), à part quelques rares expériences.

Peut-on dire qu’il s’agit d’un tournant pour l’industrie pharmaceutique ?

En ce qui concerne les vaccins, le Maroc ne produit plus les quelques vaccins qu’il produisait, depuis plus de 2 décennies. Aujourd’hui le Maroc revient de plain-pied dans le monde de la biotechnologie pharmaceutique, chose qui constituait il y a à peine quelques années une utopie et un projet irréalisable. Je dois rappeler que si nous avions pris autant de retard en matière de biotech, c’est à cause de certains lobbys pharmaceutiques hostiles et qui ont voulu à tout prix garder leurs monopoles sur des médicaments de haute technologie très couteux. Ces lobbys, ont influencé l’administration de tutelle (la DMP) et même certains scientifiques leaders d’opinion pour résister et s’opposer à l’introduction de nombreux biosimilaires qui auraient pu permettre de traiter de nombreuses maladies graves tout en réalisant des économies substantielles pour les organismes gestionnaires de l’assurance maladie.

Ceci dit, le secteur n’est pas à son premier challenge. L’industrie pharmaceutique marocaine peut s’enorgueillir d’être un des producteurs des thérapeutiques dédiées à la prise en charge des hépatites depuis 2015, ou est-ce que les choses sont-elles différentes ? 

Oui l’année 2015 constitue déjà un tournant dans la mesure où pour la première fois l’industrie pharmaceutique nationale qui était déjà très performante dans le développement et la production des génériques des médicaments courants, de qualité et à des prix très bas en comparaison avec ceux des princeps, va s’attaquer cette fois aux génériques des produits très coûteux et à forte valeur ajoutée, tels que les antiviraux d’action directes utilisés dans le traitement de l’hépatite B et C. Pharma 5 a été le pionnier et il a été suivi rapidement par Galenica, zénith Pharm et d’autres laboratoires. C’est ainsi que le miraculeux Sofosbuvir qui coutait l’équivalent d’un Million de Dirhams par patient traité, en Europe et en Amérique, s’est retrouvé commercialisé chez nous à moins de 1% de la valeur du princeps avec la même efficacité et la même sécurité. Depuis 2015, après avoir largement attaque le marché des génériques des produits issus de la pharmacie chimique, les laboratoires marocains ont commencé à montrer un intérêt pour les produits de biotechnologie.

Le secteur de l’industrie pharmaceutique est-il prêt pour relever ce défi ? Dispose-t-on d’infrastructures, de savoir- faire, de compétences, … pour ce faire ? 

Pour le fil & amp; Finish, c’est-à-dire le remplissage des injectables, qui est une opération extrêmement complexe, oui le Maroc est déjà prêt et la majorité des laboratoires disposent d’unités de production d’injectables conformes aux normes internationales les plus sévères. Quant à la production des princeps actifs biotech, cela prendra un peu plus de temps, d’efforts et d’investissements mais cela reste réalisable. Pour le savoir-faire, une mise à niveau sera bien entendu nécessaire car la culture de la pharmacie chimique est un peu différente de la culture de la pharmacie chimique.  Mais, globalement cette mise à niveau pourra se faire rapidement et vous allez voir que nos facultés de pharmacie vont créer rapidement des départements de biotechnologie -si elles n’en disposent pas ou de renforcer ces départements quand elles existent-.

Sur le plan scientifique, nous disposons de compétences bien que rares, elles sont reconnues. Rappelez-vous du séquençage du virus de Sars-Cov-19, réalisé chez nous dès les premiers mois de la pandémie, au niveau de la faculté de Médecine de Rabat.

En termes de coût, qu’est-ce que cela suppose comme investissements ? 

En effet, cela suppose des coûts très lourds mais l’industrie pharmaceutique nationale a déjà l’habitude de consacrer près de 800 millions de Dirhams par an pour la mise en place de nouvelles unités ou pour la mise à niveau des installation existantes. Pour faire face à des investissements encore plus lourds tels que celui du projet des vaccins (500 millions pour le seul projet des vaccins en cours), l’implication forte du secteur bancaire sera nécessaire et vu les enjeux sanitaires, financiers, et diplomatiques et notamment nos relations avec un continent aux besoins énormes et à forte croissance, nos banques ne manqueront pas de s’impliquer dans un projet profitable à toutes les parties.

En produisant des vaccins localement, le Maroc vise l’autosuffisance ainsi que le marché africain, qu’est-ce que cela représente pour l’économie nationale ?

En produisant localement des vaccins, dans un premier temps en Fil &amp ; Finish, le Maroc va réaliser son auto-suffisance en vaccins du Sars covid-19 et d’une part, réduire la facture des importations de ces vaccins et d’autre part, réaliser des chiffres d’affaires importants sur un marché de dimension non plus nationale mais continentale voire plus.

En conclusion, est-ce que le fait de fournir le marché africain permettrait relativement d’atténuer cette injustice vaccinale, sachant que seuls 2% de la production mondiale profite au continent Africain ? 

En fournissant à notre continent des vaccins, notre pays et notre industrie pharmaceutique, va effectivement contribuer à réduire la fracture vaccinale entre pays développés et pays en voie de développement. Les capacités mondiales de remplissage des vaccins ou Fil & amp ; Finish sont limitées par rapport aux besoins de vaccination pour au moins 80% de la population mondiale et il est nécessaire d’impliquer aussi quelques autres pays tels que le Maroc pour augmenter les capacités de remplissage pour mieux satisfaire la demande, en attendant de pouvoir produire à moyen terme le principe actif vaccinal.

 

 

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