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Une victoire en entraîne une autre


Le sport a été longtemps la chasse gardée des hommes. Mais des championnes tenaces et combatives ont balisé la voie, permettant à de nombreuses jeunes filles de s’affranchir des barrières sexistes. Les parcours édifiants de Hasnaa, Sabrine et Chirine en sont une belle illustration. 

Le sport est un élément moteur pour l’autonomisation des filles. Les agences onusiennes concernées par le développement durable et les droits des femmes ainsi que des instances sportives mondiales le reconnaissent et ont dressé la pratique sportive comme socle de leurs programmes. L’un d’entre eux, “Une victoire en entraîne une autre” que nous avons emprunté pour faire notre titre, l’illustre bien. C’est le fruit d’une collaboration entre ONU Femmes et le Comité International Olympique pour promouvoir le sport chez les jeunes filles dans le but de renforcer leur leadership et leur pleine participation à la construction d’un monde libéré de toutes les formes de discrimination basée sur le genre.

Car, il faut savoir qu’à la puberté, de nombreuses jeunes filles abandonnent le sport contrairement à leurs camarades garçons qui, eux, gagnent en autonomie, en pouvoir et en mobilité. Et à ce moment-là, les inégalités augmentent et les écarts se creusent laissant les filles à la traîne. Cette situation se traduit dans la société, notamment dans des pays où le devoir de se conformer aux traditions l’emporte sur les droits et où le sport, la compétition, les obstacles, la persévérance, la force redeviennent une affaire d’hommes.

Voilà pourquoi il est important d’encourager les jeunes filles à la pratique du sport. Quand elles ont appris à se battre pour gagner, quand elles ont mis leur endurance à l’épreuve et quand elles ont forcé leurs limites pour surmonter les obstacles, pour progresser dans les compétitions sportives, elles sont disposées à transférer cette force dans leur quotidien et deviennent ainsi actrices du changement de leurs vies et de la vie de leurs communautés.

Des modèles inspirants

Les progrès réalisés entre les Jeux olympique de 1900 qui ne comptaient que 22 femmes sur les 997 athlètes (2,1%) et ceux de Rio en 2016 où la participation féminine s’est élevée à 47,4% montrent que les efforts investis pour l’égalité dans les milieux sportifs ne sont pas vains. Mais il reste encore du chemin à parcourir, notamment dans notre pays. Au Maroc, l’évolution de la pratique sportive chez les filles est lente et demeure encore très éloignée des objectifs tracés au niveau mondial, c’est-à-dire une large participation des filles dans le sport. La solution pour combler ce déficit ? Monter des programmes pour encourager le sport scolaire et en promouvoir les valeurs pour éveiller les consciences et faire valoir le principe d’égalité entre les sexes aussi bien sur les terrains qu’en dehors. Il est important aussi d’inspirer les petites filles en mettant en lumière des modèles de sportives qui ont choisi de briller dans des disciplines dont certaines ont été pendant très longtemps réservées aux hommes. Nous avons rencontré Hasna, championne olympique de boxe, Sabrine capitaine d’une équipe de football américain et Chirine joueuse de foot professionnelle évoluant en Turquie. Elles ont fait le choix de se battre pour gagner leurs places dans des sports dits “virils”.

Hasnaa Lachgar met Ko les clichés réducteurs

Née dans une famille très conservatrice, Hasnaa aurait pu se laisser convaincre et écouter les conseils de ses parents pour préparer une “vie rangée et normale”, ce qui laisse entendre dans son cas, fonder un foyer, avoir des enfants et se soumettre aux règles dictées par la société, telles que sa famille les conçoit. Mais c’est mal connaître cette jeune fille déterminée qui a fait ses premiers pas dans l’athlétisme avant de se convertir à la boxe. C’est elle-même qui choisit cette discipline sportive qu’elle découvre dans la Maison de jeunes de Derb Ghallef et qu’elle va se mettre à pratiquer sous la houlette et l’œil bienveillant de celui qu’elle considère comme un deuxième père, Ba Salah. Ses parents n’ont jamais admis ce choix et de toute sa carrière, longue de plusieurs années, ils n’ont jamais assisté à aucun de ses combats. “C’est difficile à accepter, mais je comprends parfaitement leur position.” Hasnaa n’en veut pas à ses parents, car elle sait qu’ils agissent ainsi parce qu’ils s’inquiètent pour elle. Elle a leur bénédiction même s’ils n’approuvent pas ce qu’elle fait de sa vie. “À ton âge (29 ans ce mois-ci) tu devrais être mariée et mère de famille”, c’est la phrase qu’ils ne cesseront pas de lui répéter pour la faire douter de ses choix et surtout la dissuader de poursuivre dans cette voie. Hasnaa écoute, respecte, mais elle sait que rien ne la détournera de ses objectifs :  se préparer aux prochains championnats du monde. Elle est actuellement 11ème dans le classement mondial, 1ère en Afrique, 1ère dans le monde arabe et 1ère au Maroc.

Après les jeux olympiques de Rio, Hasnaa, qui a représenté le Maroc avec deux autres boxeuses, a attendu d’être appelée en équipe nationale pour rentrer en stage et poursuivre ses entraînements. En vain. Elle se sent délaissée mais ne se décourage pas. “J’ai décidé de me prendre en main et de continuer malgré tout. J’ai rejoint Gym Factory qui m’a accueillie comme je le mérite et j’ai repris le rythme de mes entraînements, deux fois par jour, avec une préparation sérieuse pour les compétitions grâce à Samy Houiche que je remercie particulièrement. À côté de cela, je fais dans cette même salle de sport du coaching sportif et de l’accompagnement individuel et collectif.” Cela se passe très bien, nous confie-t-elle.

La question est de savoir où Hasnaa trouve-t-elle cette force et cette confiance. Dans le sport, nous dit-elle. “Quand on se surpasse pour donner le meilleur de soi-même sur le ring, on dépasse ses peurs et on découvre ses qualités, ses forces et ses limites. On ne se laisse plus intimider par les autres qui veulent vous freiner ou par des obstacles de toutes sortes. On gagne en confiance, c’est sûr.” Hasnaa qui est aujourd’hui totalement indépendante, gère sa vie et trace son chemin comme elle l’entend, loin des clichés réducteurs qu’elle met KO à chaque séance d’entraînement, à chaque combat. Une jeune femme bien dans sa peau qui a choisi le sport pour s’émanciper et revendiquer l’égalité.

Sabrine Mziguir gagne du terrain contre l’inégalité

Le football américain consiste en gros à gagner du terrain pour atteindre les buts adverses, plaquer l’adversaire et marquer des buts. Il y a probablement mieux comme définition, mais ce n’est pas notre propos. Nous évoquons ces images pour montrer comment Sabrine Mziguir, coach et joueuse dans une équipe féminine de football américain “Black Mambas” est parvenue grâce à sa passion et à sa persévérance, à monter son projet sportif dans des conditions difficiles, très peu favorables.

De qui s’agit-il ? Il s’agit d’une jeune étudiante de 24 ans originaire de Marrakech, qui est née et qui a grandi à Rabat et dont les parents ont divorcé quand elle avait 13 ans. Elle a donc grandi avec sa grand-mère et sa mère, une maman poule qui ne la lâchait pas d’une semelle.

Son Bac économie en poche, elle entame des études supérieures à la faculté et après un semestre validé, elle décide de changer d’orientation et bifurque vers la littérature anglaise pour laquelle elle se passionne. Elle s’inscrit donc à la faculté Ibn Tofeil de Kénitra, mais devra attendre le début de l’année suivante. Pendant son semestre libre, elle s’inscrit dans une salle de sport pour faire de la musculation. Environ cinq ans plus tard, elle croise un ami qui lui parle de foot américain. Il lui propose de venir s’entraîner et elle accepte, visiblement attirée par ce nouveau défi. L’entraînement se déroule à la plage et quand elle arrive, elle trouve quatre personnes en train de se jeter une balle. Légèrement déçue, mais pas du tout démotivée, elle crée une page Facebook, partage des photos et essaie de créer le buzz autour d’un sport encore méconnu au Maroc. Elle co-fonde l’équipe de Rabat Lions et quand celle-ci grandit, elle s’y retrouve tout naturellement. Sans aucun complexe, elle joue avec ses coéquipiers et prend du plaisir à découvrir ce sport et à améliorer son jeu. Puis l’équipe commence à brasser de plus en plus de joueurs et elle est marginalisée. “J’étais la seule fille au milieu des garçons, je me suis souvent retrouvée sur le banc en train de les regarder jouer”. Très peu pour cette jeune femme qui songe tout de suite à créer une équipe féminine de football américain. Il fallait monter une association parce qu’il est impossible de monter une équipe en dehors d’une fédération et celle-ci n’existe pas. “Je n’avais aucune idée des démarches administratives, mais ce n’est pas cela qui allait m’arrêter”, explique Sabrine avec fougue. Lorsqu’elle obtient le reçu provisoire, elle se sent pousser des ailes : “ce petit bout de papier m’a procuré une sensation de bonheur indescriptible. J’allais enfin pouvoir réaliser mon rêve qui était de créer une équipe de filles”, raconte-t-elle. Sabrine était très motivée par son sens de l’égalité : “Si les garçons peuvent faire vingt tractions, les filles le peuvent aussi, s’ils peuvent faire dix fois le tour du terrain, les filles le peuvent aussi.” Si on suit son raisonnement, si les garçons peuvent jouer au foot américain, les filles le peuvent aussi. Elle est convaincue que le football américain n’est pas plus dur pour les femmes que 8 heures de travail à l’extérieur, plus les trajets dans les transports publics et les tâches à la maison.

Sabrine en a fait son cheval de bataille. “La balle était dans mon camp, se rappelle-t-elle en évoquant toutes les difficultés qu’elle a eues à surmonter pour monter son équipe. Ce n’était pas facile, des filles venaient prendre part à une ou deux séances d’entraînement et repartaient, certaines parce qu’elles n’ont pas accroché, d’autres parce qu’elles ne supportaient pas les sarcasmes et les insultes des passants.”

Mais Sabrine ne lâche rien. Elle continue de se battre pour assurer les entraînements, trouver les équipements et même des billets pour aller jouer contre une équipe égyptienne. Les Black Mambas perdent contre leurs homologues du pays des Pharaons qui sont beaucoup plus expérimentées. Mais ce n’est que partie remise, si l’on en croit Sabrine. Ce n’est que le début d’une aventure pour laquelle elle a de grandes ambitions.

Chirine Knaidile, droit au but

Sur son compte Instagram, ses photos très lifestyle côtoient celles qui la montrent en train de jongler sur le terrain dans son nouveau club turc le FC Besiktas. Chirine Knaidile est joueuse de foot professionnel. À 9 ans, elle se passionne pour le foot et va taper dans le ballon à Ben m’Sick avec des filles beaucoup plus âgées qu’elle. Elle se rappelle qu’elle mettait un maillot très large et qu’elle chaussait ses crampons à la maison tellement elle était impatiente de retrouver le terrain de foot. Cette passion du ballon rond, couplée à un talent reconnu par les encadrants, la conduira deux ans plus tard à Berrechid où elle joue dans les catégories cadette et junior et elle se fait remarquer ; et pas seulement à cause de sa crinière blonde qui la distingue de ses coéquipières. Elle a le sens des filets et tient son poste d’attaquante comme il se doit. Elle va ensuite jouer au Raja puis au WAC de Casablanca avant de s’envoler pour Istanbul où elle entame une carrière professionnelle. “Les conditions sont très différentes à Besiktas. Ils donnent aux joueuses tous les moyens pour s’épanouir et progresser. Au Maroc, les clubs doivent faire plus d’efforts pour les sections féminines. Il y a du talent et des compétences qu’il faut faire briller”, réclame cette jeune avant-centre de l’équipe nationale du Maroc.

Jeune femme au caractère bien trempé, Chirine sait ce qu’elle veut et finira par l’obtenir : jouer dans un grand club européen pour représenter le Maroc et la femme marocaine. Elle y travaille très dur et quand on lui propose un essai à Besiktas, elle fait ses valises et n’hésite pas une seconde à tenter sa chance dans un pays qu’elle ne connaît pas. Elle va faire ses tests et elle est retenue pour faire partie de l’équipe. “Tout est mis en place pour faciliter notre intégration et nous n’avons plus qu’à penser à jouer au foot et à donner le meilleur de nous-mêmes”, explique Chirine qui joue aux côtés de sa compatriote Imane Abdelahad, ancienne goalkeeper du Wydad.

Encouragée par les siens qui la soutiennent dans ses choix – de toutes façons, ils n’ont pas le choix, leur fille est têtue et déterminée -, Chirine s’est fixé des objectifs pour faire la carrière dont elle rêve depuis qu’elle est enfant. Elle y croit dur comme fer, parce qu’elle a confiance en elle, en ses moyens et en ses talents de footballeuse. L’expérience turque l’aidera à gagner en autonomie, à faire progresser son jeu et à acquérir plus de maturité. Exactement ce que cherche Chirine qui a appris grâce au foot que tout est possible, que la persévérance, le travail sérieux et l’ambition ne sont pas l’apanage des hommes et que sur un terrain de foot, les préjugés et les clichés réducteurs liés au genre n’ont pas leur place.

Il est temps que les responsables du sport le comprennent pour promouvoir la pratique du foot auprès des petites filles pour les aider à s’affirmer et pas seulement sur les terrains mais dans la vie de tous les jours où elles auront à faire preuve de leadership et de compétences multiples pour prendre toute la place qui leur revient dans la société.

Ces trois portraits montrent à quel point le sport peut être un tournant dans la vie des filles et un vecteur d’égalité et de prospérité. C’est toute la société qui en grappillera les fruits. 

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