Société

Polygamie : le calvaire des coépouses


Selon les derniers chiffres du Ministère de la justice, le taux des mariages polygames est passé de 0,34% entre 2004 et 2011 à 0,26% entre 2012 et 2013. Pourtant les témoignages dénonçant la polygamie sont nombreux.

 Si certaines femmes ont choisi d’être coépouses, d’autres doivent le subir. Témoignages. 

Aïcha, 39 ans, deuxième épouse de H.

Mon cauchemar a débuté quand ma voisine a présenté H. à ma famille et moi. J’avais 24 ans et je travaillais comme aide-soignante à l’époque. Nous ne savions rien de lui, à part que c’était un homme très pieux et qu’il avait une fille issue d’un premier mariage. Lors de nos premiers rendez-vous, il m’a promis monts et merveilles et une vie digne, sans que je n’aie à me tuer au travail tous les jours. J’avoue que cela m’a tenté et j’ai accepté de l’épouser.  

C’est après la cérémonie de mariage que son comportement a changé. Il a d’abord exigé que je porte le voile, ensuite il m’a interdit de sortir dans la rue, pour enfin m’enfermer à clé à la maison. Peu de temps après, il a commencé à m’insulter et à me battre. 

En 2006, alors que nous avions déjà trois enfants, j’ai appris par le biais de notre neveu que sa fille et sa mère vivaient à côté de chez nous. Au départ, je pensais qu’il avait loué un appartement à son ex-femme pour être plus proche de sa fille. Je n’ai rien suspecté vu qu’il rentrait tous les soirs dormir à la maison, jusqu’au jour où il m’a annoncé, tout fier, qu’il s’agissait en fait de sa première femme dont il n’avait jamais divorcé. 

Ce fut un grand choc car j’avais toujours refusé l’idée d’être la deuxième épouse. Malgré mes protestations, il m’a clairement signifié que je ne pouvais rien y faire et que Dieu l’autorisait à avoir plusieurs femmes ! 

J’ai décidé alors de rencontrer sa première épouse, Nadia. Un jour, j’ai réussi à me faufiler à l’extérieur et j’ai sonné chez elle. C’est là que j’ai compris qu’elle ignorait également mon existence, et celle de mes enfants et que c’était une victime, exactement comme moi. Elle m’a ainsi appris qu’ils avaient deux enfants, une fille que je connaissais déjà, et un petit garçon, âgé aujourd’hui de 8 ans. Très vite nous sommes devenues amies et solidaires car nous vivions le même drame, moi depuis 10 ans, et elle depuis 15 ans. 

Quelques temps plus tard, nous avons tous emménagé dans la même maison. Elle vit au 1er et moi au 2ème étage. Comme le veut la religion, H. est équitable: il dort chez chacune d’entre nous un soir sur deux, nous avons droit aux mêmes courses, aux mêmes sorties, nos enfants sont traités pareils… et nous sommes battues et abusées sexuellement de la même manière. Et tout ça au nom de sa vision très personnelle de la religion !

Depuis un certain temps, il s’en prend à nos filles et les a obligées également à porter le niqab alors qu’elles sont encore très jeunes et ont toutes la vie devant elle !   

Il lui arrive également de plaisanter sur le fait qu’il va prendre une troisième épouse, car on ne lui suffit plus apparemment. J’espère de tout mon cœur qu’il le fera. Peut-être qu’il nous fichera alors la paix et que j’aurais enfin le courage d’exiger le divorce sans avoir à perdre mes droits et ceux de mes enfants. Je mettrai ainsi fin à quinze ans de malheur. 

Aujourd’hui, les seuls moments de répit que j’ai sont les soirs où il est chez Nadia. Je ne sais pas comment j’arrive encore à le supporter. Je n’en peux plus d’être rabaissée et battue tout le temps. Je passe mon temps à ingurgiter des tonnes d’antidépresseurs pour oublier ce cauchemar. J’ai tellement honte de ce que je suis devenue. Je ne me reconnais plus et si ce n’était pas pour mes enfants, il y a longtemps que je serais partie ou que je me serais suicidée. J’ai l’impression d’être une morte vivante. Ma vie est terminée, et pourtant je n’ai que 39 ans. 

Nadia, 43 ans, première épouse de h.

Quand j’ai appris l’existence de Aïcha, la seconde épouse de mon mari, cela ne m’a pas surpris. J’ai été certes blessée comme toute femme qui apprend qu’elle est trompée par son mari, mais venant de la part de H., cela ne m’étonnait guère. D’ailleurs, Aïcha n’est pas la première. Il a eu deux autres épouses avant, qu’il a répudié, car selon lui, elles ne pouvaient pas avoir d’enfants.  

Contrairement à Aïcha, j’ai eu quelques années de répit quand, après la naissance de ma fille, mon père est venu me secourir car il ne pouvait tolérer que je sois battue et traitée comme une esclave. Pendant 10 ans, H. ne venait rendre visite à sa fille que pendant les fêtes. Mais à la mort de mon père, n’ayant plus les moyens de subvenir aux besoins de mon enfant, je me suis résignée et je suis revenue au domicile conjugal. Au départ tout allait bien, jusqu’à ce que les coups se remettent à pleuvoir. C’était horrible. Je me sentais comme une moins que rien, et quand j’ai voulu m’enfuir, je me suis rendue compte que j’étais à nouveau enceinte ! Je n’avais plus le choix, je devais rester et subir. 

C’est à ce moment-là que j’ai connu Aïcha et ses 3 enfants. Nous avons tout de suite sympathisé et nos enfants s’entendent à merveille, même si cela est très dur pour eux car ils voient leur père nous battre et nous insulter et se sentent impuissants.  

Avec Aïcha, on essaye du mieux qu’on peut de nous entraider car après tout, nous subissons la même chose. Je dois répondre comme elle un soir sur deux aux exigences sexuelles de mon mari, et comme il a tellement peur qu’on lui jette un sort, il nous introduit un bout de tissu dans le vagin pour effacer toute trace de sperme après chaque acte sexuel ! C’est humiliant et dégradant, mais je n’ai pas le courage de m’y opposer tellement j’ai peur qu’il ne me batte à mort.  

Pour quelqu’un qui se dit profondément religieux, il ne devrait normalement pas croire en la sorcellerie. Et pourtant ! Aujourd’hui, grâce à Aïcha, qui est plus téméraire que moi, on a quelques moments de répit. Et puis je me dis qu’il y a pire. Au moins lui, il s’occupe bien des enfants et leur paie l’école, leur offre des cadeaux. Et puis, malgré tout ce qu’il nous fait subir, les enfants aiment leur père. Aussi, j’essaye de prendre mon mal en patience. La seule chose qui me chagrine est qu’il utilise l’islam pour justifier tous ses actes, et cela m’insupporte car je suis moi-même une personne très pieuse et je ne peux tolérer que l’on salisse ma religion de cette manière.  

Fatima, 61 ans, première épouse 

Cela fait 28 ans que je suis mariée et j’ai trois enfants dont le plus jeune est âgé de 29 ans déjà. J’ai épousé mon mari en 1980, j’avais alors 26 ans et lui 24 ans. Il était encore étudiant et moi je travaillais déjà, dans une usine de confection. Pendant des années, je l’ai aidé et soutenu. Etant donné qu’il peinait à boucler nos fins de mois, pendant près de 17 ans, nous avons vécu chez mes parents pour ne pas avoir à payer de loyer. 

Au début de notre mariage, il buvait beaucoup, fumait et sortait énormément… Mais en 1989, il s’est fait pousser la barbe et est devenu “très” pratiquant, à tel point qu’il m’a obligé à mettre le voile. Et depuis ce jour-là, je n’ai eu le droit de sortir que pour faire quelques courses et voir ma famille. Il m’était  interdit de parler ou de saluer des hommes, même des membres de ma propre famille…  

En 2002, notre vie a pris un nouveau tournant. Il a commencé à bien gagner sa vie. Nous avons alors quitté la maison familiale pour habiter dans notre propre maison. Petit à petit, il a amassé beaucoup d’argent et s’est amusé à acheter des maisons et des terrains un peu partout, à Casablanca, Oualidia, Essaouira…  

Et c’est à ce moment-là que tout a chaviré. Il a déscolarisé les enfants car il disait que les deux garçons devaient l’aider dans son travail et que sa fille n’avait rien à faire à l’école, ni dans la rue, que c’était Hram. Ensuite, il a commencé par disparaître de la maison pendant plusieurs jours sans prévenir. Et à chacun de ses retours, il me maltraitait, me rabaissait et me battait pour un oui ou pour un non, jusqu’au jour où il m’a exigé de lui signer une autorisation pour prendre une deuxième épouse. J’ai refusé et les coups ont commencé à s’abattre sur moi de plus belle, et ce devant mes enfants. Cela a duré des mois et des mois. Il ne cessait de me harceler, mais je campais sur ma position. Qu’il en épouse une autre, cela m’était égal, mais je voulais qu’il me donne mon dû : une maison, une pension et un divorce. Il a refusé bien évidemment. 

J’ai appris par la suite qu’il avait installé sa maîtresse dans l’une de nos maisons, à Essaouira. J’y suis allée mais ils ont refusé de m’ouvrir la porte. J’ai alors porté plainte contre lui pour adultère, mais il n’a pas été poursuivi. 

J’ai tenu bon pendant plusieurs mois, jusqu’au jour où il est devenu de plus en plus menaçant et nous a mis à la porte. Sa maîtresse était enceinte de lui et il n’avait donc plus besoin de mon autorisation pour se marier.  

Cela fait maintenant sept ans qu’il nous a abandonné mes enfants et moi. Ma famille nous a recueilli mais c’est à peine si nous arrivons à nous en sortir car lui ne nous verse rien du tout. Il nous a tout simplement effacés de sa vie. C’est comme si ces vingt dernières années n’avaient jamais existé. 

Ce que dit la loi ? 

Selon les articles 40 et 41 du Code de la Famille, l’homme engagé dans un mariage ne peut prendre une seconde femme qu’après autorisation du tribunal. Conformément également aux articles 42, 43, 44 et 45, le tribunal a l’obligation de convoquer la première épouse. “Et c’est justement là que le bât blesse! Il suffit que l’époux donne une fausse adresse ou falsifie l’identité de son épouse pour qu’elle ne reçoive pas la convocation. Et comme stipulé dans la loi, si celle-ci ne se présente pas, le juge statuera en son absence”, précise Maître Zahia Ammoumou, avocate. Des peines sont cependant prévues par l’article 361 du code pénal pour pénaliser ceux qui ont recours à ce genre de procédure, mais malheureusement de nombreuses épouses, par ignorance ou par peur, refusent souvent de porter plainte contre leur mari. Elles se retrouvent alors coincées car la décision autorisant la polygamie est définitive et elles ne peuvent pas faire appel ou s’opposer au mariage.  

“Par ailleurs, continue Maître Zahia Ammoumou, si l’épouse refuse la polygamie et ne demande pas le divorce mais que l’époux maintient sa demande, le tribunal recourt automatiquement à la procédure de séparation pour discorde (Chiqaq). Donc peu importe le choix que fait la femme, elle est toujours perdante. Au final, le tribunal se base plus sur les conditions dites exceptionnelles et les ressources suffisantes de l’époux et dévalorise complétement l’avis de la première épouse. Son autorisation n’est en réalité prise en compte par la loi que lorsque le mari ne présente pas les conditions essentielles pour effectuer un nouveau mariage”, explique Zahia Ammoumou. D’autres articles du code de la famille ouvrent également la porte à de nombreuses dérives, tel que l’article 16. “En effet, l’article 16 reconnaît le mariage par la fatiha quand de celui-ci résulte une grossesse ou la présence d’enfants. Face à de telles situations, le juge ne peut qu’autoriser l’union, mais se doit de prévenir la première épouse qui n’aura comme recours que la demande de divorce ou l’acceptation de la polygamie. Aussi, si nous voulons réellement éradiquer la polygamie, il faut que l’article 16, actuellement en discussion pour une troisième prolongation, soit conditionné par des pénalités, revoir les lois qui sont illogiques et contradictoires, et surtout corriger les bases de notre système juridique et législatif en commençant par la mentalité des juges et de la société toute entière. Ce n’est qu’en inculquant aux hommes dès leur plus jeune âge le respect de la femme et les principes de l’égalité que l’on pourra espérer un avenir meilleur pour ce pays”, conclut-elle.

 

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