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Najat Vallaud-Belkacem : Ses leçons d’égalité et de féminisme (Interview)

Écrit par Khadija Alaoui

Féministe convaincue, femme politique issue de l’immigration, Najat Valaud-Belkacem porte à bras-le-corps le combat des femmes pour plus d’égalité et de droits. Invitée par le CCME, elle a animé un débat sur la diversité. Pour FDM, elle revient sur son parcours et ses combats contre les inégalités.

Vous avez eu un incroyable destin. Quels sont à votre avis les facteurs qui permettent à une personne issue de la diversité de réussir ?

Il n’y a pas de solution miracle ou de chemin tout tracé. Chaque vie, chaque parcours est unique. Cela dépend du travail, des rencontres que l’on fait, de son engagement personnel, et aussi de la chance, mais à condition de savoir en tirer partie et avoir l’énergie et l’engagement nécessaires. Je crois, à titre personnel, que lorsqu’on a vécu dans ma famille, notre histoire d’immigration, avec ses difficultés financières, économiques, etc., on ne peut qu’être portée par une énergie particulière, vitale. C’est pour cela qu’il y a beaucoup plus d’histoires de réussite issue de l’immigration que l’on ne croit. Malheureusement, les médias braquent souvent les projecteurs sur des situations négatives d’échecs qui ne correspondent pas à la réalité de tous les jours.

À cet égard, vous êtes l’exemple même de la femme qui a réussi à s’imposer dans un monde d’hommes, et qui plus est en politique…

S’imposer dans un monde d’hommes quand on est une femme n’est pas si simple. C’est le cas dans de nombreux pays, au Maroc aussi, il me semble. Mais même en France, et dans des pays que l’on croit assez évolués en matière d’égalité et de parité, la vérité est que les femmes sont toujours des outsiders par rapport aux hommes qui sont des “insiders” en politique.

D’une certaine façon, la politique semble taillée pour les hommes, car ce sont eux qui l’ont faite, eux qui en ont établi à l’origine les règles et les codes. Du coup, quand une femme arrive en politique, c’est toujours un peu bizarre, un peu étrange, on la regarde sous toutes les coutures, on attend qu’elle se casse la figure, on surveille ses mots, on scrute ses tenues vestimentaires, etc. On met en cause son intelligence, on lui fait des procès en légitimité ou en compétences, et il faut en tenir compte quand on se lance en politique. Il faut s’apprêter aussi à en prendre plein la figure et à apprendre à se carapacer pour ne pas être vulnérable. Et, généralement, travailler beaucoup plus pour être encore plus à la hauteur.

Quels pourraient être les outils et stratégies à déployer pour permettre aux femmes d’atteindre cette fameuse égalité ?

La question de gender equality, c’est-à-dire l’égalité entre les femmes et les hommes est l’un des sujets qui me passionne. Chez Ipsos où je dirige un département appelé  Global affair, nous nous intéressons à des sujets qui traversent les sociétés à l’échelle mondiale, et nous créons une espèce de modèles d’analyse permettant de mesurer l’état d’avancement des pays et des sociétés sur les questions concernant l’autonomisation des femmes, l’empowerment des femmes et leurs capacités à exercer un rôle dans la société, dans leur entreprise, pays, quartier… Je pense que c’est la première fois qu’un tel modèle est mis en place, avec autant de critères qui prennent en ligne de compte le contexte social et sociétal des pays afin de les aider à progresser davantage vers cette égalité entre les femmes et les hommes.

Cette égalité est-elle à notre portée ?

Je suis plutôt optimiste car je baigne dans un monde où des activistes militent et déploient beaucoup d’énergie pour ce faire. Mais ce qui vient parfois doucher cet optimisme, c’est que je me rends compte que la société n’est pas au diapason de ces activistes. D’où la nécessité d’accomplir un travail pédagogique au sein de la société afin de l’amener à atteindre ce niveau de réflexion auquel sont parvenus les activistes.

À titre d’exemple, je peux vous dire qu’aujourd’hui en France, il y a 27% d’écart de salaire en moyenne entre les hommes et les femmes, et qui sont les employeurs qui versent des salaires moindres aux femmes… Mais ce n’est pas l’essentiel. L’essentiel s’explique par le fait que les femmes, compte tenu de leur congé de maternité et congés parentaux vont s’absenter parfois pendant plusieurs années, et au retour, il est compliqué de leur donner une promotion. Les hommes et les femmes peuvent se partager ces temps d’arrêt pour s’occuper des enfants, chose qui est en soi formidable. Cela créerait aussi du coup moins de discrimination pour les femmes à leur retour au travail.

La réalité de cet écart de salaire s’explique aussi par le fait que les femmes n’exercent pas les mêmes métiers que les hommes. Femme de ménage est un métier essentiellement féminin alors qu’ouvrier du bâtiment est un métier masculin, mais l’une sera moins payée que l’autre alors que ce sont des emplois qui ont la même valeur, la même pertinence pour la société. Aussi est-il important de rehausser le salaire minimum pour ces activités-là. Le troisième exemple de cet écart de salaires est culturel. Du fait de l’éducation reçue, les femmes s’autocensurent, n’osent pas prétendre à des postes plus gradés et mieux payés ou hésitent à accepter une promotion… Lorsqu’on travaille sur ces sujets-là, on en vient à comprendre ces phénomènes en détail, et à mieux cerner l’approche à adopter pour résoudre un petit peu ce problème. Mais reste à amener la société avec soi pour le comprendre.

Vous avez lancé récemment à Sciences po une formation à l’égalité. Quelle en est la finalité ?

Je ressens intimement ce qu’il faut faire pour poursuivre ce combat contre les inégalités. La formation à l’égalité entre les hommes et les femmes et aux politiques publiques que j’ai créée à Sciences Po va dans ce sens. Je pars du principe que les jeunes gens qui sont actuellement dans les universités seront peut-être aux manettes dans le secteur public, comme DRH d’entreprises, hommes ou femmes politiques, hauts fonctionnaires, et que dans ces différentes fonctions, ils doivent savoir comment agir pour réduire les inégalités entre les hommes et les femmes. Il faut s’attaquer à ce sujet de façon scientifique et méthodique.

Etes-vous féministe ?

Oh oui, clairement. Je suis d’autant plus féministe et je le dis fièrement que je constate que beaucoup de gens disent, ce n’est pas le cas au Maroc, mais en France, “non je ne suis pas féministe” ou “je suis pour l’égalité femme-homme, mais je ne suis pas féministe”. Comme si être féministe est un gros mot. Je ne comprends pas, et cela m’agace beaucoup. Être féministe ne veut pas dire vouloir la domination des femmes sur les hommes. Être féministe signifie vouloir œuvrer pour l’égalité entre les femmes et les hommes afin que la condition des femmes s’améliore, mais aussi celles des hommes. Quand je parlais des hommes s’occupant de leurs enfants en bas âge, cela n’est pas un moins pour l’homme, mais plutôt un plus dans sa vie. Tout ce qui se fera pour plus d’égalité dans le partage des responsabilités parentales sera également un plus pour l’homme.

Pensez-vous que le 8 mars a toujours une raison d’être ?

Je pense que oui. Cette journée pourrait disparaître le jour où on pourrait dire, non sans étonnement et stupeur : “tiens, vous étiez à 27% d’écart en entreprise en 2019 ?” Ce jour-là, le 8 mars sera derrière nous. Aujourd’hui, nous en avons encore besoin pour amener la société vers soi. Le 8 mars doit être utilisé de façon pertinente, pour éclairer mais non pas  pour se dire que ce jour-là, exceptionnellement, on va bien traiter les femmes. Ce n’est pas une faveur qu’on leur fait. Ce 8 mars doit être pris en charge par de vrais activistes qui comprennent les sujets et les donnent à voir à tout le monde. 

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