Société

Les oubliés du système


Il y a quelques mois s’est déroulée la première édition du forum Handicap Maroc pour l’emploi à Casablanca. à cette occasion, des centaines de personnes en situation de handicap ont afflué de toutes les régions du Maroc pour rencontrer des recruteurs du monde de l’entreprise et des organismes publics d’aide à l’emploi. Pour tous ces oubliés du système, l’enjeu est clair : intégrer le marché du travail.

Dans le hall de l’hôtel Sheraton de Casablanca ce 12 octobre, l’assistance présente une configuration inhabituelle. Toutes sortes de handicaps sont représentés : moteur, mental, physique. Pour la plupart porteurs de diplômes ou d’attestations de formation, les PSH – personnes en situation de handicap -, malgré leur mobilité réduite, sont venus tenter leur chance pour décrocher un travail dans une entreprise ou se faire accompagner dans leur démarche d’auto-emploi. Le but de ce premier Forum Handicap Maroc pour l’emploi, organisé par l’association Espoir Maroc et ses partenaires (ANAPEC, ministère de l’Emploi, Entraide Nationale) est simple : opérer le trait d’union entre ces personnes à besoins spécifiques et les secteurs privé et public. Ou comment donner enfin de la visibilité à une frange de la population exposée majoritairement au chômage et à la précarité.

Dans cette optique, un certain nombre d’entreprises “citoyennes” ont installé des stands où sont proposées des offres d’emploi ciblées au sein de différents secteurs (télécoms, poste, logistique et transport, banque, immobilier, informatique). “La valeur ajoutée de ce forum, indique Karim Idrissi, président d’Espoir Maroc, est de faire cesser les préjugés des recruteurs et de la société sur le handicap. Notre approche se fonde sur la compétence. Ensuite, il faut réfléchir ensemble à un positionnement pragmatique et efficace sur cette problématique cruciale en milieu professionnel.” Ainsi, DRH et responsables du recrutement vont être familiarisés aux outils nécessaires à la lutte contre les discriminations à l’embauche. Du côté des postulants, des ateliers pratiques les attendent aussi : rédaction de CV et de lettres de motivation, coaching, démarches de formation, conseils pour la création d’entreprises… En outre, des handicapés ayant réussi de vraies success stories professionnelles sont là pour témoigner et encourager les participants.

Pourtant, si l’intention y est, l’état des lieux de l’employabilité des PSH est plus qu’alarmant. Dans la fonction publique, où 7% des effectifs sont théoriquement réservés aux handicapés, on est très loin du compte. Et dans le secteur privé, c’est pire, puisque les entreprises ne sont tenues à aucun quota.

Des discriminations cumulées

Quatre millions d’handicapés à travers le royaume, avec un taux de chômage cinq fois plus élevé que pour les valides, les chiffres donnent le vertige. Mais le triste constat est là. Les candidats handicapés trouvent généralement porte close. Et à supposer que l’embauche ait lieu, elle est considérée comme une faveur qu’on leur fait payer cher. Zhor, 40 ans, possède une formation en confection. Elle a été employée quelque temps dans une entreprise de textile avant de déclarer forfait: “à cause d’une prothèse métallique et d’une jambe plus courte que l’autre, je me fatigue vite et j’ai du mal à me déplacer. Le patron m’a clairement signifié le deal : une cadence moindre équivaut à moins de productivité et donc à une rémunération diminuée par rapport à celle de mes collègues.” En situation d’exploitée, à l’inverse de la protection dont elle devrait jouir, Zhor ne rêve à présent que d’auto-entreprenariat avec un groupe d’amies handicapées comme elle.

ZhorZhor, 40 ans : “J’ai une formation en couture, broderie et artisanat traditionnel. Je compte monter ma propre affaire avec des amies en situation de handicap. Nous espérons bénéficier d’aides de l’état pour acheter des machines et louer un local.”

Le sous-emploi des PSH est d’autant plus inquiétant qu’il se conjugue la plupart du temps à des conditions sociales désastreuses et à un état de santé susceptible de s’aggraver à tout moment. Zineb, 60 ans, maman malheureuse de trois grands garçons sourds-muets, dont la vue se détériore progressivement, nous fait part de son désarroi : “Je n’attends pas de miracle de cette manifestation. On en a tellement bavé… à cause de leur handicap de naissance, mes enfants ont quitté l’école très tôt. Grâce à l’aide d’un bienfaiteur, ils ont pu suivre des petites formations dans le domaine de la coiffure et de la cordonnerie. Or même dans le secteur informel, on ne veut pas d’eux. Vous pensez dans le privé !” Zineb ne demande aucune aide matérielle de la part de l’état, mais seulement la possibilité de disposer d’un local pour leur ouvrir un petit commerce : “Mes garçons n’ont personne à part moi. Je ne veux pas qu’ils finissent à la rue une fois que je ne serai plus là.”

à cela s’ajoute une inégalité entre les handicapés, dans la recherche d’emploi notamment. Les postulants aveugles ou sourds-muets sont pénalisés par rapport aux handicapés moteurs, plus facilement insérables sur le marché du travail. “Même quand le candidat remplit toutes les conditions, il peut y avoir une inadéquation entre le poste proposé et la catégorie du handicap, indique Aziz Bouhsin, conseiller à l’ANAPEC. à titre d’exemple, la majorité des entreprises ne sont pas équipées en claviers braille pour les personnes non voyantes.”

ZinebZineb, 55 ans : “Mes trois enfants sont sourds-muets et mal voyants, mais malgré leur handicap, ils ont envie de travailler pour gagner leur vie. J’espère qu’ils en auront un jour l’opportunité.”

Pour Aicha, une pétillante jeune fille de 21 ans, atteinte d’une maladie génétique grave qui lui en fait paraître trois, la discrimination a lieu en amont : “Avec un handicap aussi lourd que le mien, on est exclu dès le plus jeune âge du circuit d’accès à l’éducation et à la formation. Pourtant, si on m’offrait ma chance de rattraper le temps perdu, je la saisirais.” Ou comment le principe de la double peine contribue à creuser encore davantage les inégalités de chance sur le plan professionnel.

Aicha, 21 ans : “Je rêve de tenir un commerce. J’ai un bon contact avec les gens et la parole facile.”

 

Work in progress…

Aujourd’hui, dans le secteur privé, les entreprises sont plus réceptives et effectuent davantage leurs recrutements sur la base des qualifications et de l’expertise. Certaines boîtes initient même des partenariats avec des associations d’handicapés pour pourvoir des stages et des postes. Jad Benhamdane, responsable Analyse économique et Sectorielle au sein de BMCE Bank, handicapé moteur et auteur de Ma vie en marche, fait figure d’exemple, en assumant parfaitement sa différence : “Les valides n’ont pas le monopole de la montée en compétence et de l’épanouissement professionnel. J’ai la confiance de ma hiérarchie et de mes collègues. Je ne me perçois pas comme une victime. Car, c’est en se victimisant qu’on se met à l’écart.”

Cette façon positive d’envisager sereinement son avenir professionnel est partagée par Meryem, 23 ans, atteinte de nanisme. Son handicap ne l’a pas empêchée de faire de bonnes études supérieures et de devenir championne du Maroc en athlétisme et en haltérophilie. Malheureusement, l’enthousiasme ne suffit pas à masquer la haie d’obstacles qui subsiste sur le plan pratique. Ne nous leurrons pas, une PME désireuse de recruter un handicapé n’est généralement pas équipée pour. à partir de là, les problèmes concrets d’aménagement de l’espace de travail, d’ergonomie ou d’aides techniques (logiciels vocaux, accessibilité des locaux…) restent entiers, faute de subventions de la part de l’état.

 MeryemMeryem, 23 ans : “Après un DEUG en gestion d’entreprise et une licence à la faculté d’économie, j’aimerais entamer un master en travaillant parallèlement dans une société de logistique et de transport.”

Pour l’heure, des organismes étatiques comme l’Entraide Nationale, l’ANAPEC ou l’OFPTT sont sur la brèche, et quelques perspectives se profilent dans les domaines de la promotion de l’emploi salarié, de l’auto-emploi et de la création de très petites entreprises. “Nous avons mis en place un programme national d’assistance aux PSH en ce qui concerne l’acquisition d’appareillages et d’aides techniques, d’incitation à l’insertion professionnelle, d’accompagnement pour les activités génératrices de revenus ou encore de lignes de financement de projets individuels ou groupés. Et nous travaillons main dans la main avec l’ANAPEC au niveau des délégations provinciales et régionales”, annonce Mohamed Khalouani, chef de division à l’Entraide Nationale. Autant de nobles desseins qui supposent pourtant d’être confrontés au terrain…

Et le secteur public ? Aujourd’hui, il faut en passer par un concours pour devenir fonctionnaire, ce qui a pour effet de réduire encore les chances des handicapés. Du coup, certaines voix s’élèvent pour réclamer l’organisation de concours dédiés au fameux quota des 7% de postes prévus par la loi.

Quelles mesures
en faveur du handicap ?

– Le Maroc a ratifié la Convention internationale relative aux droits des handicapés en 2009 et s’oriente vers une approche nationale intégrée (et non plus une approche solidaire), qui garantit à la PSH l’exercice plein de ses droits et de sa citoyenneté.

– Le projet de loi cadre relatif à la protection et à la promotion des droits des personnes handicapées a été adopté par le gouvernement en 2014.

– La PSH est protégée légalement par les dispositions de la Constitution et l’article 9 du Code du travail qui stipule que toute discrimination fondée sur le handicap est interdite à l’encontre des salariés.

– Implantation de seize unités régionales dédiées à l’accueil et à l’orientation des handicapés auprès des délégations de l’Entraide Nationale. Celles-ci ont démontré à ce jour leurs limites.

– Mise en place de centres de formation mixtes de l’OFPTT, lancement du programme IDMAJ (mise en relation avec les recruteurs) et d’une assistance aux porteurs de projets au niveau de l’ANAPEC.

– Abdelilah Benkirane, chef du gouvernement, présent lors du forum Handicap Maroc pour l’emploi, a prévu d’allouer des bourses aux enfants à besoins spécifiques en consacrant un milliard de dirhams au Fond d’Appui à la Cohésion Sociale.

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