A la une Société

Désir d’enfant

Écrit par Khadija Alaoui

Donner la vie, perpétuer sa lignée, offrir une nouvelle chance à la vie… Ce sont autant de raisons sous-jacentes au désir d’enfanter. Mais quand ce projet ne se concrétise pas, commence alors une vraie descente aux enfers sociale et sociétale. Décryptage.

Fonder une famille. C’est le projet rêvé par tout couple qui se marie, car sous nos cieux, qui dit mariage, dit procréation. Le couple qui n’arrive pas enfanter peut se voir encore aujourd’hui pointé du doigt par l’entourage mais aussi par toute une société. La femme se voit atteinte dans sa féminité et chez l’homme, c’est sa virilité qui est remise en cause. Au regard de la société, avoir une descendance signifie être féconde, et prouver que l’on est viril ! Tant de représentations d’une autre époque sont encore bien présentes dans l’inconscient collectif. Cette vision patriarcale tire son essence du peu de place accordé à l’individu. Celui-là n’existe que pour renforcer l’identité collective en assurant une descendance, une continuité de la lignée, de la famille…
En fait, si l’infertilité est stigmatisée par la société, elle est également vécue comme un cuisant échec par la majorité des couples.

J’enfante donc je suis

Pour de nombreuses femmes, la maternité, intimement liée à la féminité, est une étape essentielle de la vie. On pourrait presque dire que la maternité est inscrite dans les gènes des femmes. Pour preuve, les jeux de la poupée, de dînette, etc. auxquels s’adonne la fillette qui s’identifie toute petite à sa maman. Le complexe d’Œdipe renforce encore plus ce désir d’enfant vers l’âge de 5 à 6 ans. La petite fille aspire à prendre la place de sa mère pour avoir un bébé de son père… Autrement dit, les petites filles organisent leur vie chromosomique et sociale à un âge précoce. La psychanalyste Françoise Dolto rappelle pour sa part que l’expérience de la maternité est la dernière mutation dans la vie d’une femme après la puberté. Bien plus, écrit-elle, la maternité est un besoin dans le corps d’une femme. Et quand ce besoin fondamental est impossible à concrétiser apparaît alors un sentiment de manque, plus ou moins douloureux.

Être mère serait un devoir auquel il faut s’astreindre au risque de ne pas être reconnue, de ne pas exister, et de ne pas être socialement acceptée. L’infertilité de la femme lui ôte le “privilège” du statut valorisé et valorisant de mère. En somme, une femme infertile ne peut faire aboutir la finalité du mariage et de la famille. “Alors que le mariage confère à la femme son identité d’épouse, la maternité attribue son identité de mère et de personne. (…) Elle est un simple “corps”. Corps pour la jouissance masculine. Corps pour fabriquer des enfants”, écrit avec beaucoup de justesse Abdelhak Serhane dans “L’amour circoncis”. C’est dire que l’image de la femme est fortement liée à sa capacité à procréer ou pas.

La paternité au masculin

Si les hommes et les femmes cultivent les mêmes impératifs de survie de l’espèce, chez la gent masculine, le cheminement de pensée diffère. Le désir d’enfant fait partie de l’intimité de l’homme, mais contrairement à la femme qui ressent dans son corps ce désir, celui du père est presque “cérébral”. Son envie est conditionnée par différents facteurs, dont notamment l’envie de reproduire le schéma familial ou au contraire réussir là où leur propre père a échoué. Le désir de paternité pour assurer sa descendance et sa lignée et transmettre ses biens intervient donc naturellement après le mariage.

Mais en cas d’échec du projet, l’entourage, surtout dans certaines sphères de la société, impute automatiquement cet état de fait à l’impuissance du mari. Dans l’imaginaire populaire, on lie en effet la virilité à la faculté de donner la vie, et on croit qu’il suffit d’éjaculer pour qu’une femme tombe enceinte… Des aberrations qui commencent à s’effriter devant la logique implacable des preuves scientifiques, de la qualité des spermatozoïdes, facteur important dans l’opération de fécondation. Autrement dit, il existe des hommes virils, mais infertiles. Pourtant, nombreux sont encore les hommes qui refusent d’être confrontés au verdict de l’infertilité, et ce sont les femmes, bien souvent qui sont amenées à consulter et à se soumettre à toute une batterie d’examens avant que le mari daigne se remettre en question. En effet, les idées préconçues ont toujours la vie dure, et on croit toujours que l’infertilité est uniquement liée à une cause féminine. Les chiffres sont pourtant très clairs : dans 30 % des cas, la cause est imputée à la femme, dans 30 %, c’est l’homme qui est en cause et dans 30 % des cas, la cause est commune aux deux. Enfin, dans environ  10 % des cas, l’infertilité demeure inexpliquée. Cette situation impacte fortement la relation de couple. “Certains couples résistent et acceptent la non-possibilité d’avoir un enfant biologiquement. Au Maroc, c’est souvent le cas lorsque c’est l’homme qui est stérile. Le couple pourrait ainsi envisager la possibilité d’adopter. Dans d’autres cas, le couple se brise devant cette incapacité et le divorce pointe le bout de son nez…”, expliquait récemment professeur Nadia Kadiri, psychiatre, psychothérapeute et sexologue dans les colonnes de notre magazine.

Un ventre, une fabrique d’enfants

Pour la quasi-majorité de nos concitoyens, se reproduire est dans l’ordre naturel des choses. Ne pas avoir d’enfant est donc perçu comme une honte pour le couple, une malédiction divine.  Faillir à ce “devoir” est impensable, inimaginable, voire impardonnable pour la famille et l’entourage. De plus, dans certains milieux, les enfants sont considérés comme une garantie-retraite pour assurer les vieux jours de leurs parents. L’échec de la procréation s’avère dès lors comme une menace pour l’existence même du couple, obligé de se reproduire pour être reconnu.

Naturellement, la femme infertile est pointée du doigt. Si c’est elle la “fautive”, elle court le risque d’être répudiée, et certains hommes n’hésitent pas à prendre une nouvelle épouse pour perpétuer la lignée familiale. La femme, à qui cette étiquette de ventre stérile est accolée, se retrouve devant un dilemme : vivre recluse ou refaire sa vie. Le plus souvent, ce sera dans le cadre d’une union avec un homme ayant déjà une descendance, à qui elle servira de mère de substitution ou encore elle contractera un mariage avec un homme d’un certain âge qui cherche une campagne pour ses vieux jours… Le fait d’être infertile peut même suivre la femme jusque dans la sphère professionnelle. Du fait que personne ne l’attend à la maison, on trouvera tout naturel qu’elle reste plus longtemps que les autres au bureau ou qu’elle soit la dernière à programmer ses congés.

Et lorsque le couple décide de faire front commun, le recours à l’adoption ou encore à la procréation médicalement assistée peut s’avérer une solution extrême pour assouvir ce désir d’enfant. Et là, c’est un véritable parcours du combattant qui attend les couples inféconds. 

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