Sexo

Notre corps, objet de tous les scandales

Écrit par admin

Faut-il légaliser les rapports sexuels hors mariage ? Depuis quelques semaines, la
polémique fait rage et oppose en de violentes joutes verbales conservateurs religieux et modernistes. Analyse d’un débat politiquement incorrect…

De l’origine de la polémique…
Il est une loi au Maroc qui sanctionne d’un mois à un an de prison tous ceux et celles qui oseraient s’adonner à des relations
exuelles en dehors des liens du mariage. Si certains ne pensent pas à remettre en question cette partie du Code pénal, d’autres, à l’instar du sociologue Abdessamad Dialmy ou de Khadija Ryadi, ne l’entendent pas de cette oreille et crient à l’atteinte aux libertés individuelles. L’affaire prend de l’ampleur, se médiatise, et la polémique explose lorsque la présidentede l’AMDH réclame l’abrogation de l’article 490 du Code pénal au nom de la liberté sexuelle… D’un côté, il y a ceux qui se demandent pourquoi on polémique de la sorte autour de la question sexuelle alors que le Maroc connaît des problèmes sociaux économiques beaucoup plus urgents à traiter ; et d’un autre côté, les modernistes réclament la liberté sexuelle, au même titre que les libertés individuelles, en tant que droits universels. Enfin, certains s’étranglent littéralement (dans leur barbe) à l’idée qu’on puisse même se poser la question. Parmi ceux-ci, le journal islamiste Attajdid qui déclare que “les courants laïcs utilisent la provocation et la
permissivité pour des calculs qui n'ont rien à voir avec l'art et la création, afin de porter atteinte aux mouvements islamistes”. Quant à El Moukri Abouzeid, député et membre dirigeant du PJD, il persiste et signe : “Tout acte sexuel en dehors du mariage est considéré comme un acte de débauche, un crime”.

Mais le débat dégénère lorsque le journaliste arabophone Mokhtar Laghzioui, fort d’avoir signé une chronique dans laquelle il  défend les libertés individuelles et sexuelles, enfonce le clou à la télévision. Interviewé, il déclare accepter que sa mère et sa  soeur disposent de leur corps comme elles l’entendent. Pour les plus extrémistes des conservateurs, c’en est trop ! Et c’est en la personne de l’imam Nahari d’Oujda que va se cristalliser leur colère. Le prédicateur le qualifie de “dayoute”, autrement dit “cocu”  ou “qui n’est pas jaloux”, et conformément à ce que prévoit la loi coranique, il doit être tué. Cet appel au meurtre   enflamme littéralement les esprits. Encore une fois, les camps se divisent entre ceux qui approuvent l’imam et les autres, les  modernistes dits laïcs, qui demandent justice.

La réalité
Aujourd’hui, au Maroc, nous nous marions de plus en plus tard – à 32 ans chez les hommes et à 29 ans du côté des femmes.  Mais il y a quelques décennies, on se mariait à 16 ans et la virginité, dans ce cas-là, n’était pas si difficile à préserver. Sans  compter qu’à cette époque lointaine, on n’éduquait pas non plus les filles de la même manière, et les femmes n’étaient pas  aussi indépendantes et autonomes. Aujourd’hui, beaucoup d’entre elles travaillent, s’assument financièrement et n’ont donc plus besoin d’un homme pour leur apporter une sécurité matérielle. De plus en plus de Marocaines entendent prendre leur vie en  main et de la même manière, disposer de leur corps comme elles l’entendent, en refusant notamment d’être réduite à leur  hymen. Dans les grandes villes, le concubinage se pratique d’ailleurs de plus en plus et les rapports sexuels entre partenaires  non mariés mais consentants sont monnaie courante. Mais en tant que femme, on ne s’assume pas de la même manière ;  certaines craignant de ne jamais pouvoir se marier sans certificat de virginité préfèrent pratiquer le sexe oral ou la sodomie afin  de rester “vierges”… Et cette virginité toute relative semble convenir à tout le monde. Face à ceux qui préfèrent fermer les yeux  et prétendre que le sexe hors mariage est l’apanage des débauchées, les chiffres avancés par la société civile sont accablants.  insi, chaque jour, 153 enfants naissent en dehors des liens du mariage et sont donc illégitimes. Et quand les grossesses ne sont  as menées à terme, c’est pour avoir recours à l’avortement dans la clandestinité, aboutissant au chiffre effarant de 600 à 800 avortements par jour ; sans parler  des 120 femmes par an qui meurent des suites de ces pratiques.

Les solutions qu’on nous propose
Mais afin de contourner la loi sans pour autant l’enfreindre, il en est qui ont la solution à tout. Certains pratiquent le mariage par  la Fatiha, une union officieuse qui consiste à se marier devant Dieu ; d’autres le zawaj al moutaâ (mariage de plaisir),  pratiqué par certains salafistes et qui autorise d’un point de vue religieux à se marier ne serait-ce que pour une heure… Sans  compter le mariage dit “misyar”, paraît-il de plus en plus pratiqué dans les grandes villes du Maroc et qui consiste à imposer à la  femme de renoncer à ses droits d’épouse (pension alimentaire, partage des biens…). Bien souvent, l’épouse finit par  demander le divorce car ce type d’union n’est pratiquée en réalité que pour permettre à l’homme de se rendrequand bon lui semble chez sa femme afin d’accomplir son “devoir conjugal”… Juridiquement, ces unions, qui restent un épiphénomène, sont  illégales ; mais d’un point de vue religieux, c’est certifié 100 % hallal. Les conséquences sociales de ces mariages éphémères  sont pourtant dramatiques : des jeunes filles se retrouvent enceinte de leur pseudo “mari”, et les enfants nés de ces unions, qui  ne peuvent être considérés comme légitimes aux yeux de la loi, ne bénéficient donc pas d’état civil. Et quand le couple se  sépare, ce qui arrive dans la majorité des cas, l’épouse se retrouve sans argent et sans recours pour obtenir une aide afin  d’élever ses enfants… C’est d’ailleurs ce type de cas de figure qui pousse certaines de ces mères désespérées à se prostituer. Mais comme ultime recours à l’interdiction d’avoir une sexualité en dehors des liens du mariage, on nous propose depuis peu  ne autre alternative hallal : la masturbation. Ainsi, selon une récente fatwa du célèbre cheikh Zemzami, autoriser la  masturbation a pour objectif d’aider les jeunes femmes et hommes à ne pas tomber dans le péché.

De l’importance de légaliser la sexualité hors mariage
Qu’on le veuille ou non, les Marocains ont bel et bien une sexualité active. Epanouie ? Non, elle ne l’est pas, car le sexe hors  mariage reste assimilé à la clandestinité. Le légaliser reviendrait donc à reconnaître que cela existe, à accepter que cela relève de la sphère privée, et que ce n’est pas une perversité qui mène à la débauche, à la prostitution ou à la pédophilie. Aujourd’hui,  c’est bien souvent dans le cadre de cours d’éducation islamique qu’on apprend à nos jeunes ce qu’on veut bien leur  dire, en assimilant le sexe à la procréation. Quant aux maladies sexuellement  transmissibles, on évite soigneusement de trop parler de la façon dont on les contracte.

Les femmes, premières visées
Bien entendu, comme dans le cas de beaucoup de lois issues d’une justice patriarcale, ce sont les femmes qui sont principalement visées, et dans la polémique du moment, c’est de leur sexualité dont on parle en filigrane. Au nom de préceptes  religieux, au nom de l’honneurdes hommes, la société tient à réserver coûte que coûte la virginité des femmes en ne concevant  pas un seul instant que celles-ci puissent avoir le droit de disposer de leur corps comme bon leur semble. Force est de constater  qu’au cours de ce débat tumultueux, la sexualité des hommes n’a à aucun moment été remise en question. Leur chasteté avant  le mariage est-elle considérée comme une aberration ? Peut-être considèrerait-on cela comme une atteinte à leur virilité  ? Encore une fois, on ne peut que constater les incohérences de notre Code pénal qui s’inspire de la charia, spécialement quand  il s’agit de maintenir les femmes dans une position d’infériorité et de soumission. Face à ce constat dramatique, la société civile,  à l’exception de l’AMDH, reste silencieuse, et des associations qu’on connaissait pour leur militantisme en matière de  libertés individuelles préfèrent ne pas se prononcer quand on en aborde les spécificités, en l’occurrence le sexe. Même son de  cloche du côté des féministes qui restent les grandes absentes de ce débat… Il y a pourtant matière à monter au créneau car qui  dit liberté, dit liberté totale. Ce silence est regrettable car nous sommes à un tournant de l’histoire qui voit des tabous voler  en éclats. La réalité que nous connaissions jusqu’à présent sans trop oser la remettre en question est aujourd’hui soumise à  débat. Il est plus que jamais temps de se positionner et d’exprimer ses choix afin de construire le Maroc auquel nous aspirons.

KHADIJA RYADI, présidente de l’Association Marocaine des Droits de l’Homme.
â–  J’aimerais tout d’abord préciser et corriger un ensemble d’informations. Il n’y a jamais eu d’appel à la libération des rapports sexuels, mais un débat sur toutes les libertés individuelles et le rôle du mouvement des droits humains pour leur sauvegarde.  Quoi qu’il en soit, la question est maintenant lancée. C’est un bon début de discuter de sujets qui étaient tabous jusque-là et  que personne ne voulait entamer, par peur. Seulement voilà, ce débat a dévoilé un niveau malheureusement très bas : insultes,  dénigrements et menaces l’ont entaché. Il y a en fait un refus de s’entretenir sur le sujet de la part de personnes qui ont un pouvoir politique, culturel ou symbolique dans la société. Certains ont même profité de leur position pour faire passer des  ensonges en disant que nous voulons encourager la prostitution et l’inceste, et que nous incitons à une libéralisation des  relations sexuelles dans les espaces publics. Ils nous accusent d’atteinte à la pudeur. De notre côté, nous appelons à un débat  calme et serein. Nous continuons de défendre toutes les libertés, quelle que soit la violence des réactions, parce que c’est notre  devoir.L’article 490 n’est finalement qu’un alibi pour introduire la question. Les lois ne sont pas un enjeu au Maroc. Nous savons  rès bien qu’elles ne s’appliquent pas forcément. L’article 490 est là et pourtant, nous avons beaucoup de cas de mères célibataires, de viol, d’inceste… autant de problèmes qui sont dus justement à l’absence de débat. Les lois sont déphasées par  rapport à la réalité. Tout le monde sait que les jeunes ont des relations sexuelles avant le mariage. C’est donc le moment de  vaincre notre schizophrénie et de discuter de l’éducation sexuelle qui est primordiale. C’est la seule manière de préparer nos  jeunes à leur vie d’adulte.

 

AICHA ECH-CHENNA, présidente de l’Association Solidarité Féminine.

â–  Je m’occupe de mères célibataires, de jeunes et très jeunes filles qui ont gardé leur enfant. Que ce soit une histoire d’amour ou une histoire de viol, elles se retrouvent mères sans être mariées. C’est donc déjà assez compliqué comme ça, si je rajoute à cela qu’elles ont le droit de disposer de leur corps, on va me découper en petits morceaux ! Tout le monde sait qu’il y a une   hypocrisie terrible dans notre société, mais les gens ne semblent même pas se rendre compte de la gravité de la situation. Je  suis personnellement confrontée au quotidien de ces enfants qui sont nés du fait d’une liberté sexuelle, finalement toute  relative, parce que je ne pense pas qu’au Maroc on puisse disposer de son corps au vu et au su de tout le monde. Si c’était le cas, on n’aurait pas cette exclusion. Je pense qu’on ne peut toujours pas parler de liberté sexuelle dans notre pays. Le tabou  est encore lourd et notre  société n’est pas prête à écouter ce débat. Les hommes pratiquent la sexualité et vont même s’en   vanter, mais certainement pas les filles, qui la pratiquent en cachette. Pour sortir de cette hypocrisie, il faut à mon avis    commencer par le b.a.-ba et se remettre en question. Par ailleurs, il est essentiel d’apprendre aux filles et aux garçons à   connaître leur corps et son fonctionnement. A ceux qui disent qu’il ne faut pas en parler, je leur réponds que le Coran comporte plusieurs versets qui parlent d’éducation sexuelle, même si tous, évidemment, précisent qu’il ne faut pas avoir de relations  sexuelles en dehors du mariage. 

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