Sexo

Le revenge porn

Écrit par Leila Driss

Filmées en plein ébat sexuel, des femmes ont vu ces vidéos compromettantes diffusées sur le Web. Baptisé le “revenge porn”, ce phénomène tout droit venu des états-Unis fait des ravages

La revanche par la pornographie, traduction du revenge porn, consiste à diffuser sur le Web des photos ou vidéos compromettantes de ses ex. Intimement lié à la mode du “slut-shaming” (“l’humiliation des salopes”, N.D.L.R.), le revenge porn concerne principalement les femmes, discréditées via leur sexualité. Un phénomène bien connu aux états-Unis et débarqué depuis peu en France, mais aussi au Maroc.

Les nouvelles technologies au service du sexe

Depuis quelque temps, les couples ont bien du mal à préserver leur intimité face à la montée en puissance des nouvelles technologies. Sextapes, sexto, selfies after sex, sexting…, les images et vidéos de couples dénudés envahissent la Toile, et souvent à l’insu de l’un des partenaires.

Si une Américaine sur quatre a ainsi déjà pratiqué le sexting, qui consiste à envoyer des images d’elle-même dénudée à son compagnon, cette tendance ne fait encore que peu d’émules dans l’Hexagone, ou 7 % de la population avoue y avoir déjà eu recours.

Or, si cette pratique ne pose pas de problème quand elle est canalisée au sein d’un couple aimant, la donne change quand les partenaires se séparent et que la rupture vire au clash. Des couples qui se déchirent, jusque-là rien de plus banal. Sauf qu’aujourd’hui, le revenge porn fait prendre de l’ampleur aux ruptures. On ne se contente plus de se venger d’un ou d’une ex en le bombardant de messages haineux, en lacérant ses fringues, en vendant ses affaires à qui en veut ou en crevant ses pneus. Désormais, on l’humilie en offrant à la vue de tous, commentaires à l’appui, des photos de son intimité.

Le revenge porn, ou la vengeance des cocus

Bien entendu, tout est parti d’une rupture… Hunter Moore, un Américain de 28 ans, a très mal vécu sa séparation en 2010. Alors, pour se venger de son ex, il crée un site sur lequel il publie les photos dénudées de cette dernière et décide d’inviter les internautes à en faire de même. Le succès ne tarde pas car isanyoneup.com offre alors une possibilité de vengeance aux cocus et aux cœurs blessés. Très vite, des milliers de photos intimes de femmes, mais aussi d’hommes, sont publiées, souvent accompagnées de commentaires salaces.

Sur un site toujours actif, on peut lire les commentaires, d’hommes en majorité, qui accompagnent des photos dégradantes : “A couché dès le premier soir”, ou encore “Sandra couche avec des filles dans mon dos”, en commentaire d’une photo présentant une femme, souriante, au volant d’une voiture. “Cette nana est mariée et trompe son mari”, rapporte un autre amant déçu, tandis que certains appellent même à la violence : “Vous pouvez vous lâcher, c’est une dégueulasse”.

Kevin Bollaert, lui, se rend très vite compte du potentiel du revenge porn et décide d’en faire un vrai business.  à 27 ans, le jeune Américain crée Ugotposted.com et y joue les maîtres-chanteurs. Car sur cette plateforme, on ne se contente pas de commentaires, on défie les règles de l’anonymat en publiant le nom, l’adresse, voire le contact de l’employeur de la personne.

Sur son autre site, changemvreputation.com, il invite cette fois-ci les victimes de revenge porn à effacer toutes traces de ces photos compromettantes en échange de 250 à 300 dollars… Du chantage pur et dur !

Que prévoit la justice ?

Comment cela est-il possible ? Aux états-Unis, les maîtres-chanteurs sont en fait protégés par une loi visant à réguler le contenu pornographique et qui stipule que contrairement à celui qui met les photos en ligne, l’hébergeur n’est pas responsable du contenu posté. Pratique…
Mais, toujours outre-atlantique où le phénomène a remporté un tel succès que des sites spécialisés ont rapidement vu le jour, ces nouvelles plateformes ont aussi fait beaucoup de victimes, obligeant le législateur à intervenir face aux nombres de plaintes reçues.

Six états américains ont ainsi fini par adopter des lois anti-revenge porn et au début de l’année, « l’homme le plus détesté d’Internet », comme le nomme le magazine Rolling Stone, a été arrêté par le F.B.I. Kevin Bollaert est, quant à lui, poursuivi par la justice. Mais si  leurs sites ont été fermés, d’autres continuent de prospérer…

Si cette pratique ne fait pas encore beaucoup d’adeptes en France, une première condamnation a déjà tout de même eu lieu, incriminant en avril dernier un homme de 35 ans dont la peine s’élève à 12 mois d’emprisonnement avec sursis pour avoir publié sur Facebook et sur des sites de rencontres des photos de son ex, nue et dans des positions olé olé. Toutefois, force est de constater qu’un flou juridique persiste, tandis que le nombre de plaintes continue de grimper en flèche. La balle est maintenant dans le camp du Parlement, attendu au tournant quant  à une éventuelle proposition de loi.

En droit marocain, bien qu’aucun texte ne l’incrimine en tant que tel, le revenge porn peut être assimilé à certaines infractions, bien qu’il ne cadre pas juridiquement avec la qualification légale de l’une d’elles. D’après Fatna Sarehane, professeur en droit à l’université Hassan II, c’est notamment le cas de l’atteinte à la vie privée par injure et diffamation (articles 442 et suivants du Code pénal et articles 47 et 48 du Code de la presse), du chantage (article 530 du Code pénal), ou tout simplement du harcèlement sexuel (article 503-1 du Code pénal). Aussi, le revenge porn présente une autre difficulté, à savoir que l’auteur des faits peut bénéficier de l’anonymat que lui procure le support de publication (numéro de téléphone masqué ou fausse adresse électronique).

Comment se protéger ?

Bien entendu, la meilleure solution serait encore de ne pas se laisser photographier ou filmer. Toutefois, certaines applications ont été créées pour parer aux dommages collatéraux du revenge porn, souvent alimenté par les sextos. L’appli’ Snapchat, très en vogue chez les ados, s’avère ainsi être une arme anti-revenge porn dans le sens où les photos compromettantes s’autodétruisent au bout de quelques secondes.

Comment faire pour se débarrasser de ces photos ?

Faire disparaître complètement des photos de soi sur Internet est loin d’être évident, surtout lorsque celles-ci ont été dupliquées des dizaines de fois sur des forums ou des plateformes d’échange de vidéos. Cependant, on peut toujours avoir recours à des nettoyeurs du Net, des bons samaritains qui vous aident à supprimer ces contenus compromettants, ou du moins à les dissimuler en page 3 de Google. Mais rien n’est gratuit… En France, des agences de e-reputation ont vu le jour, à l’instar de “Reputation Squad”, qui propose ce service pour des sommes variant de 300 à 10.000 euros.

Fatna Sarehane, elle, est contre cette pratique. Selon elle, la victime ne devrait pas se débarrasser de ces photos, mais au contraire les retourner contre leur auteur. “Le mal étant fait, il ne sert à rien de les supprimer. Au contraire, il faut les garder pour deux raisons. D’une part, en cas de recours contre le présumé coupable, elles constituent un moyen de preuve. D’autre part, elles peuvent permettre à la justice de remonter à la source de leur envoi.”

Et de mettre en garde : “Si vous êtes victime de revenge porn et que vous vous rappelez à qui vous avez permis de prendre les photos incriminées, il ne faut pas hésiter à retourner la menace contre lui et le prévenir que vous allez saisir la justice. Si vous ne savez pas où les photos ont été prises ni par qui, il est dans votre intérêt de porter plainte contre X, pour ne pas être poursuivie pour publication sur le Web de photos à caractère pornographique. Il suffit que la justice soit saisie, que l’affaire donne lieu à une jurisprudence pour dissuader les éventuels auteurs de revenge porn…”

Toutefois, n’oublions pas qu’au Maroc, tout acte sexuel en dehors du cadre du mariage est puni par la loi… et les victimes peuvent donc être poursuivies pour prostitution. Une loi qui peut donc se retourner contre les femmes victimes de ce phénomène et faire la part belle aux maîtres-chanteurs marocains.

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