Sexo

Du féminisme dans le porno?

Écrit par Fedwa Misk

Les femmes aiment-elles le porno ? Pas du tout ? avec quelques réserves ? inconditionnellement ? Si, en Occident, les mœurs décomplexées ont permis de dépasser ces questions pour produire du contenu adapté à cette clientèle grandissante, au Maroc, l’évocation du porno suscite immédiatement une réaction épidermique en société.

Chez nous, regarder du porno est synonyme de dépravation et de frustration sexuelle. Ce serait uniquement l’affaire des célibataires esseulés ou des obsédés pathologiques. Que faut-il donc en déduire lorsqu’on apprend que le Maroc est classé parmi les plus gros consommateurs de X via le Web? Les dernières statistiques en la matière viennent du site Pornhub et concernent les détails de visualisation. La publication nous révèle ainsi que la durée moyenne de connexion des Marocains sur du contenu pornographique est de huit minutes. Paramètre qui serait fort intéressant si l’on pouvait évaluer le pourcentage de femmes parmi les consommateurs. Car oui, il y a aussi des femmes dans le lot ! Et leur temps de visualisation pourrait être plus long. Parce qu’“il faut trois minutes à un homme pour jouir, et 13 à une femme” explique Sophie Bramly, créatrice du site web “Second Sexe”… Pensée pour De Beauvoir !

Les femmes aussi matent

Si le débat sur le porno ne trouve pas d’issue entre les farouchement contre et les pourfendeurs de la censure, les consommateurs n’attendent pas pour se rassasier de contenu sur les sites de streaming dédiés à la chose. Il est vrai que les films porno entretiennent la confusion en se faisant passer pour une représentation de la réalité et qu’à l’adolescence, on manque de discernement pour faire la part des choses entre le fantasme mis en scène et les pratiques réelles. Le danger vient donc de la restriction de la sexualité à cette vision de l’acte sexuel comme une pure performance physique, au fonctionnement automatique et surtout, au résultat infaillible.

Mais en parlant d’adultes, dont l’expérience permet de faire cette distinction, il va sans dire que la consommation du porno ne traduit pas une perversion sexuelle et ne débouche pas automatiquement sur une addiction.

Peu de femmes, pourtant, avouent regarder et même aimer le X. Au Maroc, elles signeraient leur contrat d’exclusion sociale, car la pornographie traduit le désir et fait d’elles des femmes disponibles pour les messieurs et dangereuses pour les dames. Imaginons la pornographie entre le marteau de la demande et l’enclume du rejet pour comprendre l’inexistence d’études ou de sujets traitant la question.

Beaucoup, par contre, oseront parler d’érotisme.  “L’érotisme est une pornographie de classe”, écrit Robert Escarpit dans “Lettre ouverte au diable”. Ainsi, les femmes préféreront rester dans la nuance, rejetant la “bestialité” de l’acte en faveur d’une démarche plus subtile et souvent liée aux sentiments. En effet, elles sont peu nombreuses à dissocier rapport sexuel et amour, culture et contexte social obligent.

C’est à peu près pour les mêmes raisons qu’on a vu émerger le concept de porno pour femmes en Occident. Un produit qui reconnaît l’importante audience féminine et qui s’adapte à ses désirs, bien que le résultat ne soit pas forcément habile, à en juger par certains spots : “Dans cette vidéo porno pour femmes, nous nous retrouvons en compagnie d’une jeune brunette aux petits seins fermes et à la vulve lisse et fraîche pour un porno sensuel spécialement dédié aux demoiselles en quête de X. Une beauté naturelle et du sexe sans aucune violence, dans le respect total”, lira-t-on sur un site de X féminin… Non, des seins fermes et une vulve lisse ne sont pas les arguments qui tuent pour séduire les spectatrices.  Merci pour le respect…

Un porno féministe !

Décidément, ces hommes ! Ils ne comprendront jamais… Voilà pourquoi des femmes se sont mises à tourner des pornos. Des femmes habillées… car elles sont derrière la caméra, cette fois. Mieux encore, elles se réclament féministes! Pro-plaisir féminin, certes, mais également contre la misogynie qui sévit dans l’industrie. Elles aspirent même à servir le féminisme en modifiant les pratiques et les standards qui influencent immanquablement la sexualité des ados! Une thèse qui se défend, selon le journaliste David Courbet, auteur de “Féminismes et pornographie”, qui estime qu’il n’y a pas d’incompatibilité entre les deux, affirmant que le féminisme doit même utiliser l’industrie du X pour faire évoluer l’image de la femme dans la société et dans le couple.

Concrètement, cela se traduit par des divergences techniques et littéraires… Des scénarios moins phallocentriques et des prises d’images réparties entre les deux partenaires. Une durée allongée pour les préliminaires, mais également un temps d’après pour câlins,  mamours et discussions drôles.  Ah ! Et qui font crier les hommes de plaisir. Pas de raison pour qu’ils soient toujours silencieux !

Enfin, le porno féministe se concentre sur le ressenti. La réalisatrice suédoise Mia Engberg explique : “Le porno féministe, c’est montrer de manière naturelle la sexualité féminine, sans le scénario classique “homme = pouvoir et abus” et “femme = victime et soumise”. La sexualité féminine est diverse et j’essaye de montrer comment le sexe se ressent, plutôt que de donner à voir uniquement ce à quoi il ressemble.”

Contrairement aux féministes abolitionnistes convaincues que la pornographie nuit à la femme, ces féministes du porno se disent pro-sexe et désireuses de créer un X conforme aux attentes des femmes.

Si le cinéma porno féministe est né aux états-Unis dans les années 80, la cérémonie des “Feminist Porn Awards” à Toronto récompense chaque année depuis 2006 des réalisatrices pour leurs œuvres pornographiques. Le célèbre Festival du Film Porno de Berlin a également ouvert en 2009 une compétition spéciale pour les films féministes. Bien que ces réalisatrices ne représentent que 6 % des professionnels du domaine, l’avenir semble prometteur. Alors ? Quand est-ce qu’on s’en mate un ?

Témoignages

“J’adore le porno, mais ne comprenez pas ces films hard complètement machistes et insultants pour la femme. Il y a vraiment des vidéos, destinées à la gent féminine, qui sont beaucoup plus dans la sensualité que dans la sexualité brute. C’est ce que j’appelle le X woman friendly ! Il est moins axé sur l’action masculine et met un peu de nuance dans le rapport physique. Je regarde ça assez régulièrement et cela ne provoque chez moi aucune addiction malsaine. C’est marrant parce qu’au Maroc, lorsque tu dis à un homme que tu aimes le porno, tu as droit invariablement à deux types de réactions : soit il te jette un de ces regards lubriques avec un voile de mépris, soit il prend la tangente sans attendre. Peut-être est-ce par peur de la comparaison des performances… Va savoir.

Personnellement, je pense que regarder un film porno pourrait être une expérience positive au sein d’un couple, pour booster l’imagination, donner des idées… En tant que femme, je n’y vois aucun manquement au respect qui m’est dû. Il ne s’agit pas d’échangisme, et encore moins de trahison !”    Imane, 35 ans.

“Si j’ai déjà regardé un porno avec une copine ? évidemment.  Si j’ai aimé ça ? Naturellement. Si ça a changé quelque chose entre nous ? Forcément. Mais pour être franc, je n’y ai absolument pas réfléchi, étant donné qu’il s’agissait d’une aventure sans lendemain… Je ne vous cacherai pas, par contre, que je n’ai jamais suggéré cela à une fille avec laquelle j’étais en relation sérieuse. D’abord parce que j’estime que la réaction naturelle d’une femme est d’être profondément choquée par la proposition, ensuite parce que la nature de la relation elle-même se base sur un partage émotionnel plus profond, ne permettant pas certains écarts. Je ne vais pas mentir non plus en prétendant que cela ne me dérange pas de savoir que ma copine se mate du porno. Comprenez qu’on ne peut éviter la gêne d’être comparé à un pro qui n’a que ça à faire. Surtout que sans expérience sexuelle, on confond les films X et la véritable sexualité. En tout cas, si elle en regarde en cachette, j’espère seulement qu’elle ne tombe pas dans le piège.”   Zakaria, 28 ans.

 

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