A la une Reportage

Quand le théâtre brise la barrière du handicap

Le théâtre, un vecteur de sensibilisation au handicap. La preuve en est la pièce “Tres deseos” jouée par quarante personnes en situation de handicap en juin dernier à Madrid et à laquelle ont participé trois jeunes de l’association des parents et amis des personnes en situation de handicap mental, HADAF. Un événement qui bouscule toutes les idées reçues sur le handicap. Reportage.

Vendredi 8 juin 2018. 19h00. La tension est à son comble à l’intérieur du Théâtre espagnol de Madrid. Dans les coulisses, ça court dans tous les sens. Les techniciens ajustent pour la énième fois leur matériel tandis que les artistes répètent quelques scènes avec Antonio Álamo, metteur en scène, et Pepa Gamboa, directrice artistique. Il ne reste plus qu’une heure avant le coup d’envoi de la première représentation du spectacle “Tres Deseos” (Les trois vœux), un conte des mille et une nuits qui raconte l’histoire d’un homme trahi par ses désirs. Dans le conte classique, qui a été reproduit dans les différentes traditions littéraires que ce soit sur un ton érotique, plein d’humour, effrayant ou même macabre, on nous met en garde contre les désirs réputés perfides et on nous enjoint d’accepter les limites et de se conformer avec ce que l’on a. Sauf que dans la pièce qui sera présentée ce soir à 20h00, le metteur en scène et les artistes ont décidé de défier le destin et d’exprimer leurs vœux sans crainte. “Pour écrire cette pièce où interprétation, danse et chant sont les protagonistes, nous avons voulu explorer avec nos acteurs non seulement ce que nous désirons mais aussi ce que nous détestons et ce qui nous terrifie”, explique Pepa Gamboa.

Un jeu exceptionnel plein d’émotion

20h00. La salle du théâtre est pleine à craquer. Derrière le rideau de scène, les artistes attendent impatiemment que les spectateurs s’installent. Quelques minutes après, le rideau se lève. Dés que les premiers artistes apparaissent sur scène, le public affiche son étonnement. En effet, ce soir la pièce qui est présentée est d’un tout autre genre. Sa particularité : celle d’être interprétée par quarante personnes en situation de handicap physique et/ou mental, âgées entre 3 et 60 ans, provenant d’Algérie, d’Espagne, de France, du Portugal et du Maroc, parlant des langues différentes et issues de cultures différentes. Du Maroc, trois jeunes, Abdelaziz Lafrafer, Bouchra Faklhi, et Loubna Mseffer, de l’Association des parents et amis des personnes en situation de handicap mental, HADAF, accompagnés de leur éducatrice spécialisée Nora Hachami, ont fait le déplacement pour participer à ce projet.

Dés les premières minutes, les spectateurs passent du rire aux larmes. Le jeu des acteurs est exceptionnel et plein d’émotion. Chacun s’exprime dans sa langue maternelle et formule son vœu : jouer au piano, ne pas se sentir seul, être irrésistible, voyager dans le temps et l’espace, disparaître, voler, être acteur professionnel, avoir beaucoup d’enfants, aider les autres, se sentir proche de Dieu, caresser les cheveux des filles, être guide de musée, une grande danseuse de ballet…  Le tout accompagné d’une musique andalouse rythmée par les percussions de Abdelaziz et les morceaux au piano joués par Loubna. Pendant les soixante-dix minutes que dure l’œuvre, chaque désir exprimé cède la place à une interprétation individuelle ou collective, chantée ou imitée, toutes différentes dans la réalisation et l’approche.

Pour certains, c’est la première fois qu’ils montent sur scène et jouent au théâtre. Pourtant, leur manque d’expérience est à peine visible. Ils investissent la scène sans crainte, et en font un espace où ils s’expriment et affirment leur personnalité. À les voir jouer ensemble, avec autant de complicité, on jurerait qu’ils se connaissent depuis toujours, or ce n’est pas du tout le cas. Cela fait à peine trois semaines, depuis le 16 mai dernier plus exactement, qu’ils se sont rencontrés pour la première fois à Madrid. Et pendant toute la durée de la résidence, ils ont répété, échangé, chanté, dansé, voyagé… Ensemble, ils ont créé un spectacle pour faire découvrir au public la richesse d’un monde, souvent caché, celui des personnes ayant des capacités différentes.

Le théâtre, un instrument de solidarité

L’expérience n’est pas nouvelle. Ce projet fait partie d’un long voyage qui a commencé dans les années 90 avec le programme “L’Autre Théâtre – L’île au Trésor”, conçu par l’Institut international de la Fondation Théâtre de la Méditerranée présidé par Feu José Monleón. Son objectif : revendiquer le théâtre comme un instrument de solidarité et un véhicule d’expression et de communication, projeter la présence de la diversité fonctionnelle sur scène, valoriser le talent de ces artistes et contribuer à réaliser les valeurs de l’inclusion et de la coexistence. Aujourd’hui, ce programme a été récupéré par l’Association culturelle José Monleón, dirigée par ses filles, Elena et Angela, en mémoire à leur père. La réalisation de “Tres deseos” marque leur première activité. Selon Angela Monleón, présidente de l’Association Culturelle José Monleón, l’objectif de ce projet est de favoriser l’ouverture et la rencontre avec l’Autre dans sa différence, mais aussi d’aider les personnes en situation de handicap à trouver leur place dans la société et de favoriser l’épanouissement global des personnes. “C’est une façon de créer un métissage des handicaps et des cultures. Les personnes en situation de handicap, ou les personnes ayant des capacités “différentes”, ont souvent des valeurs et des compétences exceptionnelles qui détruisent les préjugés et questionnent les idées sur la “normalité”. Ce projet est donc une activité de création et de projection sociale, destinée à la fois aux participants et aux spectateurs, aux acteurs et aux leaders artistiques et pédagogiques. Réaliser une œuvre de ce genre implique tout d’abord de se débarrasser de l’idée de faire un spectacle. Toute idée préconçue doit être bannie. Le développement des événements est imprévisible et nous dépendons, plus que toute autre chose, de notre capacité à découvrir l’autre sans préjugés d’aucune sorte”, explique-t-elle.

“Tres deseos” est en effet un travail conventionnel, sans compassion et sans limites, qui rassemble la diversité des différentes personnes, des différentes nationalités et de tous les âges comme l’a toujours fait le théâtre. “Nous avons travaillé avec la même prédisposition que dans un jeu conventionnel. La scène, telle que définie par Samuel Beckett, est un espace de présence verbale et corporelle maximale. Avec eux, il n’était pas difficile d’atteindre cette intensité que Beckett a revendiquée pour l’art de la scène. Sur scène, ils étaient de purs présents. Chacun d’eux a donné le meilleur de lui-même ; ils n’ont pas différencié entre un essai et la représentation ; ils n’ont pas épargné ou réservé quoi que ce soit ; ils étaient des acteurs sans ego. Ils nous ont surtout beaucoup appris. À propos de nous et d’eux-mêmes. Ils nous ont appris que, au moins dans le domaine artistique, ils n’étaient pas handicapés”, affirme Antonio Alamo, metteur en scène.  Et à Amina Mseffer, présidente de l’association HADAF d’ajouter : “Le message véhiculé par cette belle expérience est que la personne en situation de handicap a tout aussi le droit à l’art et à la culture et qu’elle peut être créative par et grâce à ses propres vœux !”.

Le droit à l’art et à la culture

On a longtemps pensé, et certains le pensent encore, que le handicap empêche ou du moins limite considérablement le talent des personnes en situation de handicap, condamnant l’intérêt esthétique de leurs productions à un statut de seconde zone. De ce fait, on entend souvent à la sortie de certains spectacles réalisés par des personnes en situation de handicap : “C’est formidable pour eux de pouvoir faire cela, ce n’est déjà pas si mal”. Et bien ce soir-là, à Madrid le 8 juin 2018, Bouchra, Abdelaziz et Loubna, ainsi que les 37 autres comédiens, ne se sont pas sentis des comédiens de seconde zone. Ce soir-là, dans la salle du théâtre espagnol, ils ont ému le public sans grandiloquence ou sensationnalisme créant un environnement où il n’y avait plus de différence entre les personnes en situation de handicap et les personnes dites “normales ou valides”. Grâce à leur prestation, ils ont modifié le regard que l’on a habituellement sur le handicap. Ils n’étaient pas que des jeunes en situation de handicap habitués à être cachés, invisibles et assistés, ce soir-là, ce sont eux qui ont donné quelque chose et qui ont appris des choses aux personnes valides. Quand le rideau est tombé et que la salle toute entière s’est levée pour acclamer les artistes, ils se sont sentis fiers, fiers d’être ce qu’ils sont et ce qu’ils ont pu accomplir en l’espace de trois semaines. Grâce à eux, nous étions enfin tous égaux ! 

Témoignages

Nora Hachami, éducatrice spécialisée au Centre socioprofessionel HADAF

Le fait de voir et d’échanger avec des accompagnateurs et des personnes en situation de handicap d’autres nationalités a été très enrichissant. Et cela m’a permis également de me rapprocher encore plus des jeunes de HADAF, et de mieux comprendre leurs besoins. J’ai aussi appris à être plus patiente et plus à l’écoute des jeunes avec qui je travaille au quotidien.  Ces derniers ont énormément appris grâce à cette expérience : l’apprentissage du travail collectif ; l’opportunité de découvrir l’art du théâtre et de reproduire des scènes théâtrales dirigées par des professionnels. Ils ont beaucoup plus confiance en eux et ont acquis une autonomie. À notre arrivée, ils étaient très réservés et parlaient très peu. Mais au bout de quelques jours, ils se sont ouverts aux autres et ont donné le meilleur d’eux-mêmes sur scène. C’était magique que de pouvoir vivre cette expérience avec eux. 

Loubna, Bouchra et Abdelaziz

Le fait de pouvoir monter sur scène, se faire de nouveaux amis, échanger et visiter un autre pays, une autre ville nous a beaucoup plu. Cela n’a pas toujours été facile de cohabiter tous les jours avec 40 personnes, mais en même temps on a adoré l’expérience et on aimerait vraiment pouvoir participer à nouveau à ce genre de projet. C’est très gratifiant. Et Antonio, Pepa, Angela, Paloma… ont été superbes. Merci à eux de nous avoir permis de vivre ces moments.

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