Reportage

Mariages forcés


Amina Filali, un nom devenu tristement célèbre à travers le monde et emblématique de tragédies qui se vivent quotidiennement au Maroc… Celles de jeunes filles trompées, violées, qui en l’espace de quelques minutes, voient leur vie s’effondrer et leurs familles les condamner à l’enfer, celui d’un mariage forcé ou du bannissement. FDM est parti à leur rencontre

Rachida, 15 ans, est assise face à moi, et entre nous sa mère, Aziza. Quelques minutes passées ensemble me suffisent pour comprendre qu’il me sera difficile de parler avec la jeune fille, car c’est sa mère qui s’empresse de répondre à toutes mes questions. Si nous sommes réunies autour de cette table, au sein de l’ADFM, c’est pourtant pour parler du viol de Rachida et de son mariage forcé avec son agresseur. Mais la vieille femme a besoin de parler, de vider son sac car visiblement, elle se considère tout autant victime que sa fille… Rachida me raconte brièvement les faits. Pendant six mois, elle a fréquenté un homme qui lui promettait le mariage. Un jour, il l’a emmenée chez lui et l’a empêchée de repartir. Pendant trois jours, la jeune fille a été séquestrée et abusée par l’homme de dix ans son aîné qui, une fois las d’elle, l’a mise dehors. Rachida est alors rentrée chez elle, où ses parents, morts d’inquiétude suite à sa disparition, avaient alerté la police. Le temps de se remettre de sa mésaventure et Rachida est partie porter plainte contre son agresseur. Inculpé pour détournement de mineur, l’homme risquait la prison, d’autant plus que celui-ci refusait catégoriquement d’épouser sa victime, comme le lui permet la fameuse loi 475, lui évitant du même coup d’être incarcéré. Mais c’est sous la pression de sa mère et des parents de la jeune fille que celui-ci a finalement “consenti” à l’épouser. Contrainte par sa famille pour qui un mariage représente le seul moyen de racheter la faute commise, Rachida a cédé. Pendant dix mois, la jeune fille a vécu l’enfer. Enfermée chez son agresseur, à la merci de sa belle famille, on lui interdit de sortir et de voir les siens. Elle est traitée comme une bonne à tout faire, ignorée par son bourreau qui ne daigne ni lui présenter des excuses, ni même lui adresser la parole. Ses parents, qui avaient fait des pieds et des mains pour obtenir un mariage qui laverait l’affront fait à leur famille, se battent désormais pour délivrer leur fille et obtenir son divorce. Une fois la séparation officiellement prononcée, après d’interminables mois de procédures, Rachida a pu rentrer chez elle. Mais si elle espérait y trouver un quelconque réconfort, l’adolescente a vite déchanté. Jugée responsable par ses cinq frères et son père de la honte qui s’est abattue sur leur famille, Rachida est enfermée chez elle avec interdiction de sortir, ne serait-ce que pour faire une course… Déscolarisée par ses frères vers l’âge de 10 ans “pour éviter qu’on ne remplisse la tête de la gamine avec des absurdités”, Rachida reste donc cloîtrée chez elle, à apprendre des choses qui lui sont “utiles”…

On aimerait en savoir plus sur le ressenti de la jeune fille, mais elle semble ailleurs, résignée à son sort. Sur son visage, aucune réaction quand sa mère confie préférer avoir 100 fils “chemkara” plutôt qu’une fille, comme le dit si bien ce dicton marocain. “Qu’ai-je fait à Dieu pour mériter cela ?”, se lamente-t-elle en énumérant tous les maux dont elle souffre depuis que sa fille a plongé sa famille dans le chaos. “Il faut qu’elle sache ce que j’endure à cause d’elle !”, dit-elle en décochant un regard à la “fautive” et en m’avouant quelques minutes plus tard craindre pour la vie de sa fille : “J’ai tellement peur qu’elle se suicide que je dors toutes les nuits près d’elle, en la serrant de toutes mes forces dans mes bras”.

Viol ou détournement de mineur ?

1h30 plus tard, cet entretien avec Rachida et sa mère s’achève, et me voilà quelque peu désarçonnée. Avant de les rencontrer, j’avais en tête quelques idées préconçues sur le viol, les mariages forcés, le détournement de mineur… Le tout, alimenté par la tragédie d’Amina Filali et la fameuse loi 475 pointée du doigt par la société civile. Pour rappel, celle-ci stipule que “quiconque, sans violences, menaces ou fraudes, enlève ou détourne, ou tente d’enlever ou de détourner un mineur de moins de 18 ans, est puni de l’emprisonnement d’un à cinq ans”. C’est l’alinéa 2 de cet article qui fait aujourd’hui polémique, celui-ci annulant les poursuites si le ravisseur épouse sa victime… Dans le cas de Rachida, mineure et violée par l’homme qu’elle fréquentait depuis 6 mois, c’est cette même loi qui a été appliquée. Or, ce cas de figure aurait tout aussi bien pu tomber sous le coup de la loi 486 du Code pénal, qui stipule que “le viol est l’acte par lequel un homme a des relations sexuelles avec une femme contre le gré de celle- ci. Il est puni de la réclusion de cinq à dix ans. Toutefois, si le viol a été commis sur la personne d’une mineure de moins de dixhuit ans, d’une incapable, d’une handicapée d’une personne connue par ses facultés mentales faibles, ou d’une femme enceinte, la peine de réclusion est de dix à vingt ans”. Les peines de prison encourues par l’agresseur n’étant pas équivalentes, il aurait mieux valu que la loi 486 soit appliquée dans son cas, mais encore faut-il pouvoir en attester. Passer un test médical prouvant que des relations sexuelles ont bien eu lieu est une chose, incriminer l’agresseur en est une autre. Selon Fatna Sarehane, juriste, “en matière de viol, l’engagement des poursuites contre l’auteur dépend de deux éléments : la preuve que les relations sexuelles n’étaient pas consenties, et l’âge de la victime. La preuve du viol doit être établie par un médecin, juste après l’agression, pour constater les traces susceptibles de prouver que les relations sexuelles n’ont pas été consenties librement par la victime. L’âge de cette dernière joue aussi un rôle. Si la femme est majeure, elle doit apporter la preuve que les relations sexuelles n’ont pas été librement consenties (article 486-1° du Code pénal). Si la victime est mineure, elle n’a pas besoin de prouver qu’elle n’était pas consentante, la preuve des relations sexuelles suffit”.

Mineure donc victime ?

Oui mais voilà, les choses ne sont pas aussi évidentes dans un pays où les rapports sexuels hors mariage sont illégaux. Comment pourrait-on parler de relations sexuelles consenties de part et d’autre alors que celles-ci n’ont pas lieu d’être et sont tout bonnement niées par la société ? C’est là qu’intervient la question du détournement de mineur qui clôt en quelque sorte ce débat un peu trop gênant. Je fais part de mon questionnement à Khadija Ouledammou, responsable du centre “Nejma” pour les femmes victimes de violence au sein de l’ADFM. “Il faut prendre en considération le détournement de mineur. Une jeune fille de moins de 18 ans n’est pas encore assez mature et n’a pas la capacité de choisir. Elle est forcément victime.” Selon la militante, les juges pénalisent doublement les jeunes filles mineures en appliquant la loi 475. Elles sont non seulement victimes d’un viol ou d’un détournement de mineur, mais sont ensuite contraintes d’épouser leur agresseur. On considère donc qu’il y a détournement en matière de rapport sexuel, mais on n’est somme toute jamais assez jeune pour se marier, de surcroît avec son agresseur.

Le mariage, une issue de secours

Selon certains, l’abrogation de la loi 475 résoudrait le problème des mariages forcés entre les jeunes filles mineures et leur agresseur. A Rachida, je demande : “Si tu avais eu le choix, qu’aurais-tu préféré ? L’envoyer en prison ou l’épouser ?”. “Pour préserver l’honneur de ma famille, l’épouser !”, me répond-elle. “Oui, mais si on oubliait l’espace d’une seconde la famille, qu’aurais-tu choisi ?”. “La prison pour lui…”, souffle-t-elle. Seulement, les choses ne sont pas aussi simples, car aux yeux des parents et des proches, la jeune fille a perdu ce qu’ils ont de plus cher : son honneur. Une seule manière de réparer l’affront et de ne pas être la risée de tous est de justifier l’acte sexuel par un acte de mariage, quitte à ce qu’elle divorce dès le lendemain. A en croire Lamia, originaire de Errachidia et elle aussi contrainte de se marier à un homme qui a abusé d’elle, le mariage est en fait une étape transitoire, une porte de secours pour l’agresseur. En faisant preuve de sa bonne foi, il échappe à la prison et en épousant sa victime, il poursuit souvent un but bien précis : malmener le plus possible son “épouse” afin de la pousser à divorcer et perdre ainsi ses droits. Blanchi aux yeux de la loi, il peut alors retrouver son petit train-train. A bout de nerfs, menacée de mort par son “époux”, Lamia, 17 ans, a ainsi été poussée à divorcer au bout de quelques mois de mariage. Rejetée par tous, aujourd’hui, elle se prostitue pour vivre. Et si d’aventure la famille consent à rester en contact avec la jeune fille abusée, c’est bien souvent pour lui reprocher toute sa vie son “erreur” et le lui faire payer.

Quelle alternative à la loi 475 ?

Le fait est que nous vivons dans une société où une jeune femme mineure peut être considérée comme responsable du viol dont elle est victime, tout en étant jugée irresponsable par la loi. Dans cette société patriarcale où les mères sont les premières à condamner leurs filles, le mariage apparaît comme la meilleure manière de racheter la “faute” commise, de sauver l’honneur de la famille et d’envisager un avenir. Certes, l’abrogation de l’article 475 est indispensable, mais celle-ci suffira-t-elle à empêcher les familles de se faire justice elles-mêmes, en mariant leurs filles par la fatiha ou en ayant recours aux crimes d’honneur ? Pour Aziza, membre de l’Association du Troisième Millénaire pour le Développement et la Protection de l’Enfance, changer cette loi ne suffira pas à enrayer le problème du mariage forcé des mineures. Rien de tel que la sensibilisation des populations mais là encore, le chemin sera long, très long, avant d’aboutir à un résultat concluant. Tant que l’honneur des femmes dépendra de leur virginité, tant qu’une femme dépucelée en dehors du mariage sera considérée comme une honte et une paria, tant que les femmes ne disposeront pas de leur corps comme elles l’entendent, tant que celui-ci appartiendra à leur famille et à la société, le cycle infernal de la violence physique et psychologique à l’encontre des femmes continuera. La solution ? Un Code pénal qui tienne compte du droit des femmes à vivre dans la dignité, le respect ; et un travail de sensibilisation des populations dès leur plus jeune âge. 

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