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Homosexualité au Maroc : les amours interdits


Aujourd’hui, grâce aux réseaux sociaux, les personnes homosexuelles ont enfin un endroit où s’exprimer et rencontrer l’amour. Mais cela suffit-il à les rendre heureux ? Se sentent-ils protégés? Loin de là. Les persécutions et les discriminations sont malheureusement leur lot quotidien. Dans un pays qui punit sévèrement l’homosexualité, la devise est avant tout la discrétion et assumer son orientation sexuelle est une question de survie au quotidien. Témoignages.

Au Maroc, être homosexuel, c’est avant tout vivre caché, mentir et jouer la comédie pour éviter les insultes, le qu’en dira-t-on, les persécutions et la prison. Vivre une histoire d’amour sans avoir peur des représailles est rare et ceux qui ont la chance de la vivre sont conscients que cela ne pourra pas durer. Car aux yeux de la loi, ils commettent un crime et pour la société, ils représentent un fléau et une abomination. Cependant, malgré cette épée de Damoclès suspendue au-dessus de leur tête, de nombreuses femmes et hommes choisissent de mener une double vie et de vivre leur sexualité en toute discrétion. C’est le cas de Adil, 26 ans,  Ayeman, 34 ans, Aïda, 39 ans et Fatine, 35 ans.

“Personnellement, je vis bien mon homosexualité. Ma famille, mes parents, mes amis sont au courant et m’acceptent tel que je suis. Au travail, je ne me cache pas particulièrement mais j’essaye d’être discret, d’éviter de trop attirer l’attention quand je suis dans certains endroits ou avec des personnes qui pourraient mal réagir. D’ailleurs, j’ai déjà vécu en couple ici au Maroc. On se faisait passer pour des colocataires et jamais personne ne s’est douté de quoi que ce soit. Mais ce n’est pas toujours évident de rencontrer quelqu’un. Se poser dans un bar et draguer un homme est inenvisageable car on s’expose à des réactions violentes aux conséquences fâcheuses. Quoi qu’il arrive, nous sommes dans un pays où l’homosexualité est passible de prison. L’idéal est donc de se rencontrer par l’intermédiaire d’amis ou sur les réseaux sociaux, même si cela robotise les rapports et enlève toute spontanéité à la rencontre”, témoigne Ayeman, 34 ans, chef d’entreprise à Casablanca.

Aujourd’hui, il existe dans les grandes villes quelques endroits reconnus comme points de rencontre d’homosexuels : des cafés, des bars, des boîtes de nuit et des hammams. “Je me souviens d’ailleurs d’une initiative lancée par les gérants d’un bar qui offraient des bracelets identiques à toute la clientèle gay pour que ces derniers puissent se reconnaître entre eux. C’était très bien et j’aurais souhaité qu’il y ait plus d’initiatives de ce genre”, dit Ayeman.

Amours clandestines

Mais ce sont surtout Internet, les forums et les réseaux sociaux qui ont facilité les rencontres. C’est en effet l’un des rares espaces de vie un tant soit peu sécurisé pour les homosexuels. Principalement fréquentés par les jeunes qui n’hésitent pas à s’afficher ouvertement, parfois même de manière provocatrice, les réseaux sociaux sont souvent leur seule échappatoire. “Ceux qui ont entre 17 et 25 ans se dévoilent ouvertement et affichent leur orientation sexuelle car c’est le seul endroit où ils peuvent s’exprimer librement. Les femmes homosexuelles plus âgées préfèrent rester discrètes car elles sont parfois mariées et ne peuvent pas se permettre d’être “démasquées”. Mais il vrai que le web nous a facilité les choses”, explique Aïda, 39 ans.

Adil, 26 ans, originaire de Tanger, fait partie de ceux qui ont rencontré l’amour via le net. Cela fait six ans maintenant qu’il est en couple avec K., 42 ans, vivant à Rabat. Ce qui, au départ, a débuté comme une simple amitié s’est petit à petit transformé en une véritable histoire d’amour au fil du temps. “La première fois que je l’ai vu, j’ai tout de suite su que c’était l’amour de ma vie. Notre premier week-end a été magique”, explique le jeune homme. Leur relation n’a pas été évidente dés le départ. K. est croyant, très attaché aux valeurs musulmanes. Tiraillé entre la religion et l’amour qu’il porte à Adil, il a mis du temps avant de laisser libre cours à ses sentiments. “Notre histoire n’est pas que physique. C’est l’amour avec un grand A, celui qui vous transperce le cœur.” Mais il y a un an, K. s’est marié pour faire plaisir à sa famille et éviter d’être “démasqué”. “Au départ, il a voulu mettre fin à notre relation mais nous n’y sommes pas parvenus. Aujourd’hui, nous continuons à nous voir. Je vais à Rabat tous les week-ends et j’essaye de profiter de chaque seconde que je passe avec lui. Quand je ne le vois pas, je déprime, je me sens seul, désorienté. Je comprends pourquoi il s’est marié même si ça me brise le cœur. Notre société ne tolère pas les gens comme nous. Je sais que notre amour est impossible. J’aurais voulu que l’on s’enfuit ailleurs dans un pays où l’on nous acceptera et où l’on pourra vivre ensemble, mais malheureusement, ce n’est pas aussi simple. C’est moi qui subvient aux besoins de ma mère âgée et je ne peux pas l’abandonner”, témoigne Adil.

S’aimer malgré tout

Fatine, 35 ans, cadre dans une multinationale, a elle aussi rencontré l’amour grâce à des amis. Cela fait quatre ans maintenant qu’elle sort avec H. dans la clandestinité la plus totale. “Ce n’est pas toujours évident. Nous sommes conscientes toutes les deux qu’on l’on ne pourra pas continuer comme ça. Nous ne pourrons jamais vivre une vraie relation épanouie, comme le ferait un couple hétérosexuel. Un jour, nous savons que nous finirons, comme beaucoup d’autres, par nous marier pour divorcer une fois mères. Peut-être qu’après ça, on pourra enfin espérer avoir un avenir ensemble. En attendant, on essaie de vivre l’instant présent et même si nous habitons chacune chez nos parents, nous avons réussi à nous créer notre petit nid d’amour. On a pris un appartement où on se retrouve de temps en temps, où l’on peut enfin être ensemble sans se cacher. Mais là encore, il faut faire attention aux voisins, au gardien, au qu’en dira-t-on. C’est quelque chose qui me pèse beaucoup. Parfois, je suis fatiguée de jouer la comédie, de toujours parler au masculin quand je veux parler de ma copine. C’est dur, surtout quand il s’agit de la famille. Mais on n’a pas le choix et pour survivre, j’ai construit mon petit monde. J’ai des amis qui sont au courant de mon orientation et avec qui je peux vivre pleinement mon homosexualité sans être jugée. Et quand la pression devient trop forte et que je ressens le besoin de m’afficher, je pars en voyage à l’étranger.”

Aïda, 39 ans, a décidé il y a quelques années de ne plus cacher son orientation sexuelle, sans pour autant l’afficher non plus. Le déclic s’est produit après son divorce. “J’ai eu beaucoup de mal à accepter ma bisexualité. Le sentiment de culpabilité à chaque fois que j’étais avec une fille me rongeait. Je voulais des enfants, me marier et avoir une vie normale. Et être gay supposait ne rien à avoir de tout cela. Je me suis alors mariée. J’étais amoureuse de mon mari et nous avons d’ailleurs un merveilleux enfant. Mais après quelque temps, je n’y arrivais plus. Et nous avons décidé d’un commun accord de divorcer. J’ai ensuite pris la décision d’être moi-même et d’assumer mon homosexualité. Bien sûr, mon enfant n’est au courant de rien. Je ne lui présente mes copines que quand c’est vraiment sérieux. Pour lui, ce sont mes meilleures amies. Cependant, je dois quand même toujours faire attention car ma famille et mon entourage professionnel ne sont pas au courant. Je m’estime toutefois chanceuse parce que je suis indépendante, que j’ai mon propre appartement et des amis tolérants à qui je peux présenter ma copine et avoir un semblant de vie normale. Mais cela n’est pas sans conséquence. Sans le vouloir, j’ai fini par m’éloigner de mes proches. Le mensonge dans lequel je vis ne cessera que si je quitte le Maroc. Peut-être un jour partirais-je, quand mon enfant sera plus grand. J’aime croire qu’à 50 ans, je finirais par rencontrer une femme et que l’on pourra s’aimer et vivre une belle histoire comme dans les films. Mais pour l’instant, je n’ai pas d’autre choix que de mettre ma vie en pause”.

S’aimer dans la peur

Vivre la peur au ventre est malheureusement le quotidien des homos. Toujours faire attention, être sur ses gardes. Et même si parfois ils préfèrent oublier, les faits divers impliquant des homosexuels victimes d’agressions sont là pour le leur rappeler. “Avec le temps, j’ai appris à me construire une carapace. Je n’ai jamais eu à vivre de mauvaises expériences mais j’ai toujours peur d’être agressée et arrêtée. Car même si je connais mes droits, je ne suis jamais à l’abri d’un abus ou du zèle d’un policier. Je suis vigilante, comme une femme qui hésite à mettre une minijupe par peur d’être harcelée dans la rue. Quand je vois des vidéos où l’on tabasse un gay, je préfère toujours penser que ça n’arrive que dans les petites villes, que ce sont des cas particuliers, que peut être ces personnes n’ont pas été suffisamment discrètes. Je sais que c’est faux, mais c’est ce que j’ai envie de croire. C’est une forme de résistance, parce que je n’ai pas le choix si je veux continuer à vivre dans ce pays, un pays que j’aime, où vit ma famille, mes amis, où je suis en train d’investir. La seule façon de vivre sereinement serait en effet de partir mais je ne la prendrais que si j’y suis obligée”, explique Aïda.

Adil, pour tromper son entourage familial, amical et professionnel et ne pas éveiller les soupçons, n’hésite pas à sortir et à s’afficher avec des filles pour prouver aux autres qu’il est un homme viril. “En fait, je n’ai pas le choix. J’habite dans un quartier populaire à Tanger. Si jamais mon entourage le sait, je suis un homme mort. Cette situation me pèse énormément. Parfois, je me dis qu’il vaudrait mieux que j’arrête de voir des hommes, d’essayer d’être comme tout le monde, “normal”, mais je n’y arrive pas. Je connais plusieurs gays qui se sont mariés et ont eu des enfants, pensant qu’ils arriveraient à contrôler leur penchant mais ce n’est jamais le cas. C’est dur d’aller à l’encontre de sa propre nature. J’ai tellement peur d’être “découvert” que je mens sur tout, même sur Internet. J’envoie rarement mes photos personnelles et sur certains forums, je dis être intéressé par les hommes et les femmes. Car même si certains sites sont très sécurisés, on ne peut jamais être sûr. Une fois, sur un chat, j’ai été abordé par quelqu’un de mon quartier. Je ne sais toujours pas qui il est mais lui me connaissait très bien. J’ai eu très peur et heureusement, je suis resté méfiant et à aucun moment je ne lui ai confirmé mon homosexualité. J’ai évité le drame de justesse”, raconte-t-il.

Ce que dit la loi

Selon l’article 489 du Code pénal, “est puni de l’emprisonnement de six mois à trois ans et d’une amende de 200 à 1.000 dirhams, à moins que le fait ne constitue une infraction plus grave, quiconque commet un acte impudique ou contre nature avec un individu de son sexe”.

Aïda, alors qu’elle était en compagnie de sa partenaire, s’est vu éjectée d’un bar juste parce qu’elles se tenaient la main. Impuissantes, elles n’ont eu d’autre choix que de sortir. “J’étais hors de moi mais en même temps, je ne pouvais pas faire de scandale. En fait, on vit continuellement avec une peur intérieure. À chaque fois que je sors avec ma copine, je n’arrête pas de penser à la loi et aux agressions. J’ai toujours peur d’être surprise. On ne sait jamais comment les gens peuvent réagir. On risque d’être battues mais également violées. C’est quelque chose de très courant”, dit-elle.

Pour Fatine, les homosexuels doivent se faire tout petits pour ne pas exacerber la haine des Marocains : “L’être humain par défaut n’accepte pas l’anormalité donc autant éviter de le brusquer ou de le provoquer. Personnellement, j’ai peur de tout le monde : de mes patrons, de mes voisins, du gardien, du flic, de certains amis également qui n’hésiteront pas à me stigmatiser si ils savent. C’est pour cette raison que j’évite aussi de trop fréquenter les gays qui affichent ouvertement leur orientation sexuelle. Je ne veux pas que l’on m’associe à eux. Je m’arrange aussi pour ne laisser aucune preuve derrière moi. Je contrôle tout : les messages, les photos… Je ne laisse rien qui puisse être utilisé contre moi. Parano ? Non, je pense que je suis plutôt prudente . Si je veux continuer à vivre, je n’ai pas le choix.”

S’aimer dans le tourment

Cette situation imposée par la loi et par une société très fortement conservatrice a des répercussions sur le psychisme des gays. Déni de soi, anxiété sociale, angoisse, comportement autodestructeur et même suicide font partie des symptômes de ce mal-être que la société engendre. Le poids de l’islam accentue également ce sentiment de culpabilité. “Je suis gay, musulmane et pratiquante. Pendant longtemps, c’est quelque chose qui me rongeait de l’intérieur, jusqu’au jour où j’ai compris que je ne pourrais trouver mon salut que par moi-même et que si le Créateur ne voulait pas de personnes comme moi, nous n’existerions pas. Aujourd’hui, c’est quelque chose que je vis beaucoup mieux”, explique Fatine.

En novembre dernier, le Comité des droits de l’Homme de l’ONU a appelé les autorités marocaines à dépénaliser l’homosexualité. Cette demande, survenue après une polémique suscitée par l’arrestation de deux adolescentes pour un baiser, restera certainement lettre morte mais elle aura au moins eu le mérite d’attirer l’attention du monde entier sur le calvaire que vivent les homosexuels au Maroc. “Je sais que l’abolition de la loi est impossible. Nous sommes dans un pays musulman, il faut se rendre à l’évidence mais ce n’est pas une raison pour arrêter de faire du tapage. Il faut continuer le combat, parce que tant que cette loi existe, la société continuera aussi à nous persécuter et à appliquer sa propre loi en lynchant les homosexuels. Et personne, si ce n’est nous-mêmes, ne nous défendra. Ce n’est qu’en poursuivant la lutte qu’on arrivera un jour à changer le regard de la société”, conclut Aïda. 

Aswat, La voix des homos au Maroc

Créé en 2013, le collectif Aswat lutte au quotidien contre la discrimination fondée sur le genre et la sexualité. La situation juridique du collectif est telle que nous avons choisi, par mesure de sécurité, de ne pas révéler l’identité de notre intervenant. Interview.

Parlez nous du Collectif Aswat.

Tout a commencé en 2012 avec la naissance d’aswatmag, un magazine électronique dont l’objectif était de permettre aux lecteurs de sortir de situations d’isolement et de trouver une légitimité inexistante dans les différents espaces de la société. En décembre 2013, des personnes affectées par les violences liées à l’orientation sexuelle, l’identité et l’expression de genre se sont constituées en collectif pour agir face au mutisme des acteurs sociaux sur des violences encourues par des homosexuels et des transsexuels, avec l’idée que personne n’agira si ce n’est ceux qui ont expérimenté l’oppression.

Quels sont les moyens mis en place par le collectif pour lutter contre l’homophobie et les discriminations dont sont victimes les personnes homosexuelles ?

Le collectif joint son combat à celui d’autres groupes de lutte contre les discriminations et pour le changement social. Il n’est pas le seul à travailler sur ces questions. L’alliance se fait autour de la visibilité des discriminations et leurs corrélations. La stigmatisation que rencontrent les mères célibataires ou les travailleurs du sexe, la victimisation qu’essuie une personne en situation de handicap ou les préjugés que rencontrent les migrants ont la même racine, celle d’un système hétéro-patriarcal capitaliste basé sur des rapports de domination entre les individus et sur une définition de modèles d’humains acceptables et d’autres pas.

Comment les LGTB arrivent-ils à mener une vie normale au Maroc ?

Les personnes non conformes aux normes de la société développent des mécanismes de résistance par le biais de la discrétion. Nul n’ignore que les rapports sexuels hors mariage, la consommation d’alcool ou toute autre type de transgression sont courants dans la société tant qu’ils sont cachés. Donc on maintient un discours et des apparences vertueuses et on agit selon des désirs transgressifs dans la clandestinité pour éviter les représailles, comme un contrat tacite avec le système social. Certains malchanceux sont agressés ou arrêtés et servent d’exemple, d’autres, en raison d’une expression de genre non conforme aux normes de la masculinité ou de la féminité hégémonique, sont discriminés toute leur vie.

Y a-t-il eu une recrudescence des violences à l’encontre des personnes homosexuelles ? Comment aidez-vous les victimes ?

Il n’y a pas de données chiffrées. Néanmoins, la médiatisation de certains problèmes grâce au travail de groupes d’action comme le nôtre a donné plus de visibilité à ces questions. Nous proposons une écoute et des informations pour ceux qui souhaitent êtres aidés. Le collectif a des ressources limitées et le système politico-légal ne permet pas de donner des réponses durables aux personnes les plus vulnérables, particulièrement celles qui ont été chassées, qui fuient leur domicile familial ou sont suicidaires.

Quel est l’objectif de la vidéo publiée récemment sur Internet ?

L’article 489 a été invoqué pour condamner des gens auxquels des aveux ont été soutirés sous la contrainte ou dont les effets personnels, tel que le téléphone portable, ont été fouillés. C’est anticonstitutionnel : la Constitution énonce la protection de la vie privée des citoyens et interdit la torture. Cette vidéo vise à leur faire prendre conscience de leurs droits et à leur éviter un procès.

Quelles sont les prochaines actions prévues ?

Continuer à lutter et à créer des alliances mais aussi prendre soin de nous car le bien-être nous est indispensable si nous voulons changer les choses. Le chemin est encore bien long. υ

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