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Reportage : à la rencontre des “filles épouses” du sud du Maroc


Selon les statistiques officielles du ministère de la Justice et des libertés, le nombre de mariages de mineurs a atteint 35.000 en 2013 contre 18.341 cas en 2004. Et ces chiffres ne représentent que la partie visible de l’iceberg. à travers tout le Maroc, de nombreux mariages de petites filles sont encore aujourd’hui conclus par simple lecture de la fatiha. Des vies entières sont sacrifiées pour garantir l’honneur de la famille. Voyage au cœur du Sahara marocain, dans les régions de Zagora et de Tinghir.

n juillet 2015, comme chaque été, près d’une quarantaine de personnes – médecins, juristes, assistantes sociales, étudiants et militants -, venus des quatre coins du Maroc, de France, d’Algérie et du Tchad, ont parcouru le pays pour dénoncer les violences faites aux femmes et aux petites filles. La 17ème caravane “Touda Khatoune”, organisée par la Fondation Ytto pour l’hébergement et la réhabilitation des femmes victimes de violences, a cette année ciblé les régions de Zagora et de Tinghir. Objectif : sensibiliser les populations au Code de la famille, briser le silence autour des violences faites aux femmes et les doter de moyens pour s’émanciper. “Notre principale mission est de lutter contre les mariages des mineurs et les mariages coutumiers qui constituent des obstacles majeurs au développement du pays. Malgré la promulgation du Code de la famille, les populations des régions de Zagora et de Tinghir n’y sont toujours pas sensibilisées et continuent de constituer des unions en toute impunité, ce qui a des conséquences tragiques pour les épouses et leurs enfants”, explique Najat Ikhich, présidente de la Fondation Ytto.

à chacune des étapes de la caravane, à El Merja, Timtic, Taghbalt, Anlif, M’cissi et tous les douars environnants, le constat est le même : des femmes violentées et abandonnées par leur mari, des filles mariées à 13 ans, un nombre important de mariages coutumiers et forcés et une généralisation de la polygamie. La violence à l’égard des femmes y est omniprésente.

Hakima a 21 ans. Elle semble heureuse avec ses deux petites filles. Pourtant, la vie n’a pas été facile pour elle. Mariée à 13 ans par son grand-père, maman à 16 ans, elle s’est vue contrainte du jour au lendemain de laisser tomber ses études et d’abandonner son cocon familial pour suivre un homme qu’elle ne connaissait pas. “Mes parents ont divorcé quand j’étais petite. Mon grand-père s’est dépêché de remarier ma mère qui a été obligée de m’abandonner. à 13 ans, ce fut mon tour. Aujourd’hui, c’est ma petite sœur qui va subir le même sort. Mes oncles ont décidé de la marier mais elle est trop jeune. Moi j’ai eu la chance d’épouser un homme bon qui a été très patient avec moi, contrairement à la plupart de mes amies qui sont tombées sur des hommes beaucoup plus âgés et violents. Je voudrais aider ma sœur mais je ne sais pas comment”, témoigne la jeune femme originaire de Ksar El Madrassa.

Elles sont des centaines dans son cas ici. Mariées jeunes, brimées par leur mari et leur famille, considérées comme des bêtes de somme, la vie de ces “filles épouses” n’est que souffrance et misère.

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à 20 ans, une fille est périmée

à Ksar El Fecht, dans la commune rurale de El H’ssiya, à environ quinze kilomètres de la frontière algérienne, tout n’est que désolation. Les conditions de vie des populations font froid dans le dos. “Nous sommes complètement coupés du monde ici. Nous n’avons rien. Pas d’école, pas de centre sanitaire, juste une piste à peine praticable. Pour trouver de l’eau, il faut faire parfois jusqu’à neuf kilomètres avec l’espoir que le puits sera plein. Et au fur et à mesure des années, l’eau se raréfie et le désert avance. Bientôt, tous les habitants déserteront El Ksar”, témoigne Ahmed.

Ici, la coutume veut qu’une fille se marie vers l’âge de 13 ans. C’est le cas de Ytto, 15 ans : “C’est mon père qui a tout orchestré. Il m’a retirée de l’école et m’a donnée à un homme que je ne connaissais pas. N’ayant pas l’âge requis pour me marier, mon père est allé jusqu’à Errachidia  pour obtenir l’autorisation du juge”, dit-elle. Et c’est justement là que le bât blesse. Dans la région, il semblerait que le pouvoir octroyé par le législateur aux juges dans le cadre des articles 20 et 21 du Code de la famille, qui n’est censé s’appliquer que dans certains cas exceptionnels, soit la porte ouverte à toutes les dérives. Dans la majorité des cas, les juges se soumettent aux doléances des parents sans se soucier des conséquences de ces mariages sur la santé physique et mentale des jeunes filles. En cas de refus, les pères se dirigent tout simplement vers d’autres juridictions jusqu’à trouver le juge qui leur donnera l’autorisation.

“Nous n’avons pas le choix. Passés 15 ans, plus personne ne voudra d’elle. Et puis à cet âge-là, une fille commence à avoir des formes, ce qui prouve qu’elle est mûre et en âge de procréer. Nous ne faisons donc rien de mal. Nous appliquons la loi et nous ne pratiquons plus les mariages coutumiers, puisque toutes les unions sont autorisées par un juge. Il ne faut pas non plus nous demander de laisser pourrir nos filles”, argumente ce père qui a marié ses filles à 13 ans sans aucun état d’âme. “Ce qui est grave, c’est d’entendre des garçons de 14 ans vous dire crûment que les épouses de 13 ans sont plus dociles, plus obéissantes et plus faciles à “dresser” que celles de 20 ans. Cela en dit long sur la mentalité des parents et ce n’est guère rassurant pour l’avenir”, déplore Saïda Bajjou, assistante sociale à la Fondation Ytto.

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Même topo à Taghbalt, situé à 15 kilomètres de Tinghir. En arrivant au village, on est frappé par la beauté des paysages et des ruines qui surplombent la nouvelle ville, mais aussi par la misère qui y règne. Comme dans la plupart des douars traversés par les caravaniers, il n’y a rien : pas d’hôpital, pas d’ambulance, pas d’eau potable, des écoles en piteux état, des élèves déscolarisés très tôt, pas de travail. Encore une fois, les premières à en pâtir sont les femmes. Ici, à Taghbalt et dans tous les villages des alentours, le mariage des mineurs et la polygamie font rage. “La plupart sont mariées très jeunes, en général à la fin du primaire. Les mariages polygames sont nombreux et leur nombre en augmentation. La plupart des hommes de Taghbalt ont au minimum deux ou trois épouses”, témoigne Abdellah, 24 ans, originaire de la ville.

Fatiha, 20 ans, mère de deux enfants, Nora 24 ans, maman d’une petite fille, Mina, maman d’un adolescent de 14 ans, mariée en secondes noces par la fatiha et abandonnée trois ans après la naissance de son enfant, et enfin Aïcha, 22 ans, enceinte de son violeur, incarnent les violences subies par les femmes. Mais à Taghbalt, l’injustice subie est double : les mariages coutumiers perpétrés au nom de la religion n’ont aucune valeur légale et privent ces jeunes filles de leurs droits les plus élémentaires. Ainsi, en cas de violence, de répudiation, de décès du mari, ces femmes n’ont aucun recours et les enfants nés de ces unions sont illégitimes. “Plus encore, les mariages coutumiers sont une entrave au développement du pays car ils sont à l’origine d’un cercle vicieux de pauvreté”, explique Saïda Bajjou. Celles qui n’arrivent pas à refaire leur vie se retrouvent soit coincées dans leur douar sans aucun avenir, soit versent dans la mendicité à Errachidia, Rissani, Erfoud, Tinghir ou Zagora. Quant à celles qui osent se rebeller, fuir ou contester la décision des hommes, comme Ytto, 22 ans, battue et violée le soir de ses noces à seulement 13 ans, elles sont stigmatisées, mises au banc de la société et pointées du doigt par tous les habitants du village.

“Chez nous, au nom de l’Islam et de l’honneur, les hommes bafouent les droits des femmes en toute impunité. De nombreuses filles sont violées et rares sont celles qui obtiennent gain de cause. En général, quand un homme se fait prendre pour avoir abusé d’une jeune fille et qu’elle se retrouve enceinte, les hommes du village font tout pour régulariser la situation en essayant de convaincre le violeur d’épouser sa victime. Et si celui-ci refuse, personne ne bougera le petit doigt pour aider la fille. Il y a des lois c’est vrai, mais ceux qui l’appliquent ne sont eux-mêmes pas convaincus. Comment voulez-vous que les habitants le soient ?”, s’insurge Houcine, 39 ans. “La caravane a démontré que le travail de proximité s’impose si l’on veut mettre fin à ces pratiques discriminatoires à l’égard des femmes, mais elle a aussi confirmé le laxisme qui existe au niveau de la justice et le manque de volonté politique pour endiguer ce fléau ”, affirme Najat Ikhich.

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Aujourd’hui, au sein des instances gouvernementales, des discussions sont en cours pour reconduire l’article 16 du Code de la famille qui autorise les époux à faire reconnaître un mariage coutumier dans un délai de cinq ans. Cette action inclut la reconnaissance des enfants nés de cette union. Les chiffres ont démontré que depuis dix ans, cet article a été appliqué à mauvais escient par des hommes qui cherchent à contourner la loi pour multiplier les mariages ou faire authentifier un mariage avec une jeune fille mineure. Pire, des propositions du PJD ont même été déposées pour abaisser l’âge du mariage à 16 ans “afin de mettre fin au mariage des mineurs”. Pendant ce temps, des centaines de vies continuent à être détruites, des centaines de femmes sont toujours abandonnées et maltraitées et des centaines de petites filles sont violées en attendant que des décisions soient prises. Combien de générations de fillettes devront-elles encore être sacrifiées sur l’autel du patriarcat tout-puissant ?

INTERVIEW avec Mehdi Msaad,
Avocat au barreau de Casablanca et membre de la fondation Ytto

En juillet 2015, vous avez participé à la caravane organisée par la Fondation Ytto dans les régions de Zagora et de Tinghir. Quels ont été les principaux problèmes rencontrés sur le terrain ?  
Nous avons identifié de nombreux cas de violences à l’égard des femmes et des petites filles. En premier lieu, le mariage des mineurs, qui reste une pratique courante dans tout le pays.  Et on ne parle pas de filles mariées à 15 ans mais de petites filles âgées de 12 ou 13 ans.

Il faut préciser que dans la majorité des cas, ces mariages sont coutumiers. N’étant pas reconnus par un tribunal, ils ne sont pas recensés et faussent donc tous les chiffres officiels. De même pour la polygamie. à Taghbalt par exemple, dans la province de Tinghir, les hommes contournent la loi pour éviter d’avoir à demander l’autorisation de la première épouse et contractent une deuxième union par la fatiha. Quand leur “épouse” accouche, ils régularisent leur situation en se basant sur l’article 16 qui oblige le tribunal à reconnaître ce mariage pour garantir les droits de l’enfant.

Mais l’article 16 n’a pas été reconduit. Quels recours ont ces personnes pour régulariser leur mariage ?
L’article 16 a pris fin en février 2014 car nous nous sommes rendus compte qu’il permettait à des hommes de contourner la législation sur la polygamie et le mariage des mineurs. Par conséquent, tous les couples ayant eu recours à un mariage coutumier après février 2014 sont condamnés à vivre dans la clandestinité et des générations entières d’enfants sont sacrifiées. La reconduction de cet article est toujours en discussion, mais si le délai est prolongé, cela ne fera qu’amplifier et empirer les choses.

Dans certains douars, les habitants nous ont avoué faire le tour des tribunaux jusqu’à obtenir l’autorisation de marier Leur fille mineure. Comment l’expliquez-vous ?   
Lors de la promulgation du Code de la famille en 2004, l’âge du mariage a été fixé à 18 ans (article 19). Toutefois, des exceptions sont autorisées après approbation du juge (articles 20 et 21). Malheureusement, l’exception est devenue la règle dans beaucoup de tribunaux, comme en témoignent les chiffres du ministère de la Justice : plus de 90% des demandes ont été accordées à des mineurs, notamment dans les grandes villes. Ne parlons pas des régions enclavées et isolées… En fait, le recours à ces articles, qui devrait être exceptionnel, est devenu d’usage banal. De plus, il n’y a pas d’homogénéisation des décisions juridiques au niveau des tribunaux. Chaque citoyen est normalement tenu de se rendre au tribunal qui dépend de son lieu d’habitation ou de naissance et pas dans celui d’une autre région pour obtenir gain de cause. Pour enfin contrôler ces dérives, les cours d’appel doivent centraliser les décisions prises au niveau des tribunaux de première instance qui en dépendent.

Quelle serait selon vous la solution pour mettre fin aux mariages des mineurs et aux mariages coutumiers ?
Les principales causes de ces mariages sont la pauvreté et la précarité. Tant que les habitants de ces régions vivront isolés des instances administratives et juridiques, le problème persistera. Les tribunaux ambulants doivent être généralisés tout au long de l’année pour sensibiliser les populations et favoriser le développement économique. Les lois ne seront respectées  que si les volets structurel, économique, social et culturel sont réellement pris en compte et si ces populations sortent de leur enclavement.

 

TEMOIGNAGES

Hakima, 21 ans, mariée avec deux enfants. Douar Al Madrassa
On m’a mariée à 13 ans parce que mon grand-père ne voulait pas me garder. Ma mère s’en veut beaucoup de ne pas avoir tout fait pour me préserver, mais je sais qu’elle ne pouvait rien y faire. Par contre, je ne marierai jamais mes filles avant qu’elles aient fini leurs études. Je ne veux pas qu’elles vivent ce que j’ai subi. Je veux qu’elles deviennent des femmes indépendantes et fortes. Je me battrai pour ça car ces pratiques doivent cesser.

Aicha, 18 ans, Douar El Merja
à la fin du primaire, mon père a accepté de m’envoyer à Zagora pour poursuivre mes études. Mais au bout de quelques mois, il a changé d’avis et m’a ramenée à la maison pour me marier. Il avait conclu une affaire avec mon oncle et j’étais la monnaie d’échange. Je devais épouser mon cousin plus âgé que je n’avais jamais vu de ma vie. Sauf que j’avais 15 ans et que le tribunal de Zagora a refusé de nous donner l’autorisation de nous marier. Cela n’a pas empêché mon père de faire la cérémonie et de conclure le marché. Quand j’ai eu 18 ans, nous avons obtenu l’accord et je suis officiellement mariée depuis huit mois.

Houssain, 27 ans, Ksar El Fecht
En fait, la fille c’est comme un Danone : passés 20 ans, elle est périmée et bonne à jeter. Il vaut mieux les prendre jeunes pour les éduquer et en faire ce qu’on veut. Épouser une femme plus âgée n’est acceptable que si elle gagne beaucoup d’argent et prend en charge toute la famille. Sinon, à quoi bon se marier avec elle ?

Hassan, 45 ans, Taghbalt
Personnellement, je crois au chraâ et rien d’autre. Pourquoi devrions-nous interdire le mariage coutumier ? Le prophète s’est marié à Aïcha qui n’était âgée que de neuf ans, c’est donc quelque chose de tout à fait halal. D’ailleurs, il faudrait arrêter de culpabiliser l’homme. L’islam dit clairement que la place des femmes est à l’intérieur des maisons, elles sont nées pour servir leur mari et enfanter. C’est leur rôle. Leur place n’est ni à l’école, ni dans la rue. Celles qui partent avec des hommes ou qui sont soi disant violées ne peuvent s’en prendre qu’à elles-mêmes. à se pavaner dans les rues, parfois la tête sans voile ou les bras nus, que recherchent-t-elles si ce n’est d’être violées ? Ce sont elles qui le réclament. Comment voulez-vous qu’un homme résiste à cela ?  Il ne peut pas se retenir, c’est normal !

Mohamed, 50 ans, Taghbalt  
Ma première femme avait 15 ans quand je l’ai épousée. J’en avais 30. J’admets qu’elle était très jeune et qu’elle avait du mal avec la maison, les enfants… et moi je n’avais pas le temps de l’élever. Elle a fini par apprendre. à l’époque, se marier avec une mineure était chose courante et tout à fait acceptable. Aujourd’hui, il y a des lois que nous sommes obligés de respecter, même si nous ne sommes pas vraiment convaincus. Car il ne faut pas se mentir, n’importe quel homme normalement constitué préfère se marier avec une mineure plutôt qu’avec une femme plus âgée. C’est plus facile à gérer et plus… intéressant !

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