Psycho

Jamais sans ma mère !


Quand on encense sa génitrice comme la huitième merveille du monde et qu’on la fréquente quasi exclusivement, c’est grave docteur ?

J'entretiens une relation fusionnelle et privilégiée avec ma mère que j’adore, mais en même temps, je sais que je me prive un peu de ma liberté…”. Cette confidence en demi-teinte d’Ibtissam reflète assez bien le poids des sentiments contradictoires qui l’animent. Célibataire, habitant toujours sous le même toit que ses parents, la jeune femme semble malgré tout se complaire dans ce statut prolongé de fille choyée et protégée, en symbiose complète avec celle qui l’a mise au monde.

“On a pris l’habitude de tout faire ensemble : les virées shopping, les démarches administratives, les sorties… En plus, elle est toujours disponible pour moi. À qui d’autre pourrais-je confier mes difficultés ou demander des conseils ? C’est comme une très bonne copine, mais qui jamais ne me lâchera, me jugera ou manifestera de la jalousie envers moi !” Malgré tout, Ibtissam avoue avoir du mal à aller vers la nouveauté et les rencontres.

Dette d’amour

Pour le Dr Saloua Kjiri, Ibtissam est victime de dépendance affective vis-à-vis de cette mère qui la porte aux nues. Elle y trouve son compte puisque la maman, perçue comme aimante et protectrice, fait barrage contre les agressions du monde extérieur, la solitude… Mais à cause de cela, elle a aussi du mal ne serait-ce qu’à s’autoriser à s’autonomiser sans avoir le sentiment de trahir l’amour inconditionnel que sa mère lui porte.

“Cette relation fusionnelle l’empêche de faire ses propres choix de vie, en tant qu’adulte, et d’avoir un libre arbitre puisqu’elle n’existe qu’en tandem. Ce phénomène entraîne deux conséquences. Primo, la mère prend progressivement un ascendant certain sur tous les volets de la vie de son enfant; et deuxio, cette dernière se sent tellement redevable qu’une vie entière ne suffirait pas pour rembourser sa dette.

La société entretient aussi ce genre de discours culpabilisant… Le processus atteint son point d’orgue lorsque la fille comprend bien qu’elle est finalement la seule raison de vivre de sa maman. Même étouffée ou téléguidée, elle continue ainsi de se laisser porter par la vague”, indique le Dr Kjiri. Elle souligne que les identités peuvent se retrouver confondues avec une mère-copine avec laquelle on transgresse jusqu’aux lignes rouges générationnelles, parlant librement de sa sexualité ou de la nôtre… Par ailleurs, le “je ne t’abandonnerai jamais” qu’elle lit dans nos yeux implique parfois qu’on rechignera à se tourner vers un autre objet d’attachement, tel un futur prétendant, jamais jugé à la hauteur de l’indéfectible amour maternel…

Prendre du recul et relativiser
Pour sortir d’un schéma de vampirisation affective, la première étape consiste à désacraliser cette mère érigée en icône. “Pour s’imposer ou avoir un avis divergent du sien, il faut réussir à intégrer qu’il s’agit d’un être imparfait avec des qualités incroyables, certes, mais des limites aussi ; donc critiquable.

La plongée dans son histoire personnelle de femme permet également de mieux comprendre ce surinvestissement sur sa progéniture, la relégation de la figure paternelle au deuxième plan, la projection de ses ratages ou espoirs sur sa fille…”, précise la psychiatre. Se détacher quelque peu d’elle ne signifie pas moins l’aimer, mais l’aimer à sa juste place !

Vers la quête de son autonomie…
Les actes d’autonomie à mettre en place passent par un nouveau cercle relationnel en dehors d’elle, des prises de décisions sans sa consultation ou aval préalables, et une affirmation de ses propres desiderata, même s’ils sont aux antipodes des siens. Parallèlement, on n’oublie pas de s’affranchir progressivement du mode de vie collé-serré 24h/24 et de cultiver un petit jardin secret.

Nos remerciements au docteur Saloua Kjiri,
psychiatre.

 

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