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Raowia Lamhar : le frigo du désert, c’est elle !

Écrit par FDM

Son idée d’un réfrigérateur naturel pour les zones rurales a été l’un des projets primés lors de la COP 22 de Marrakech. À seulement 23 ans, Raowia Lahmar fait partie des ingénieurs à suivre cette année… et même après !

Baskets noires, petite veste en cuir, voile sobre, smartphone à la main. Raowia Lamhar correspond parfaitement à la description de la jeune Marocaine de la ville. Pourtant, c’est vers les zones rurales que s’est tournée cette Casablancaise de 23 ans, fraîchement diplômée en génie des procédés et environnement de la Faculté des Sciences et Techniques de Mohammédia. Depuis quelques semaines, elle est la coqueluche des médias nationaux et internationaux. L’origine du phénomène ? Un réfrigérateur naturel fonctionnant sans électricité, conçu par les soins de la jeune ingénieure et ceux de ses collègues étudiants, et commercialisé par sa start-up Go Energyless Solutions. Le nom du produit : Fresh’It.
Ce «frigo du désert», comme les médias l’ont surnommé, repose sur un simple procédé d’évaporation. En gros, il s’agit de deux pots en argile s’emboîtant à la manière de poupées russes, et séparés par une couche de sable. Placez vos aliments à l’intérieur, arrosez régulièrement la couche de sable, puis laissez faire la nature. “Pour s’évaporer à partir du sable, l’eau absorbe la chaleur contenue dans les aliments et s’en sert comme énergie. D’où le refroidissement”, explique Raowia Lahmar. Un mécanisme élémentaire qui permet de conserver sa nourriture une quinzaine de jours à 6°C dans les régions les plus sèches et arides du pays. Plus qu’une invention, la Casablancaise et son équipe ont surtout fait preuve de génie. “Je répète sans cesse que je n’ai rien inventé, soutient-elle. Nous avons juste contextualisé et amélioré ce dispositif pour répondre aux besoins des populations des régions les plus isolées qui n’ont pas accès à l’électricité. Mais je suis fière d’avoir pu le mettre en pratique.”

Souci de l’intérêt général

Une fierté qui n’entache pas la modestie de la technicienne. Et surtout, qui n’entame pas sa volonté de contribuer au confort du plus grand nombre. “J’ai toujours souhaité réaliser quelque chose lié à l’intérêt général de la société. Pour moi, c’était soit la protection de l’environnement, soit la médecine.” Car la voie de l’écologie n’était pas qu’un choix personnel. Au moment de commencer ses études en 2011, la future étudiante hésite entre le développement durable et la médecine militaire. Une alternative qui inquiète ses parents, craignant les difficultés auxquelles leur petite fille aurait dû faire face. “Il fallait intégrer l’armée, un univers qui n’est pas évident pour une femme. Et j’aurais également été obligée de retirer le voile. De plus, je souffrais d’une carence en fer à l’époque.” Raowia se dirige donc vers l’environnement, pour faire plaisir à ses parents, “mais ils m’ont laissé le choix !” tient-elle à préciser. Elle choisit donc l’École Supérieure de Technologie de Salé, au sein de laquelle elle obtient un diplôme universitaire de technologie en environnement et technique de l’eau au département génie urbain et environnement. Armée de ce bagage académique, l’ingénieure en devenir comprend comment fonctionnent les industries polluantes, les émissions de gaz à effet de serre, entre autres, et décide de se spécialiser dans le traitement des eaux. Par la suite, elle intègre la Faculté des Sciences et Techniques de Mohammédia, où elle commence déjà à nourrir divers projets, dont le fameux Fresh’It.

De la problématique sociale à la solution d’entrepreneuriat
Durant l’année universitaire 2013-2014, Raowia monte avec des amis étudiants au sein de la faculté un club Enactus, du nom de l’organisation non gouvernementale dont le but est de soutenir des étudiants à travers le monde dans leur projet d’entrepreneuriat social. Dans le cadre de ce programme international, le groupe de l’ingénieure participe à des compétitions entre écoles et universités. De là lui viendra l’ambition de transformer une problématique sociale en solution d’entrepreneuriat. “J’ai été bluffée par le projet de l’École Mohammadia d’Ingénieurs. Ils ont travaillé sur la potabilisation de l’eau et en ont fait une opportunité de business. Ça a provoqué un déclic chez moi.” L’année suivante démarre sur les chapeaux de roue pour la Casablancaise, qui compose une équipe plus importante que la précédente. Plus qu’une équipe, “une famille”, qui va s’atteler à l’élaboration de plusieurs projets, dont le désormais célèbre frigo du désert.


La famille d’étudiants multiplie les sorties de terrain durant quatre mois afin de détecter les besoins, notamment dans les zones les plus reculées du Maroc. À Oued Zem par exemple, dans la région de Béni Mellal-Khénifra, située au centre du Royaume. Les étudiants enquêteurs rencontrent des foyers qui ne sont pas raccordées au réseau électrique. Sous une chaleur à 45°C, l’absence de moyen de réfrigération altère régulièrement leur stock de nourriture. De quoi augmenter les risques de maladies toxico-infectieuses. À cela s’ajoute la perte moyenne de 20 % de leurs revenus mensuels. Les choses ne sont pas plus faciles pour les zones électrifiées. “Certaines familles se voient obligées de louer une place dans le réfrigérateur d’un membre de la communauté. D’autres possèdent leur propre appareil électro-ménager mais sous-utilisent sa capacité et payent quand même la facture d’électricité.”


Les villes financent les terres
Après de nombreuses recherches parmi les solutions existantes, la solution viendra du Niger, pays d’origine du frigo du désert. Raowia et sa bande conçoivent des prototypes, jusqu’à trouver la bonne formule permettant de conserver de 8 à 10 kg d’aliments autres que la viande pendant deux semaines. Le Fresh’It était né. À partir de 2105, la start-up Go Energyless Solutions fondée par la jeune femme vend son double pot d’argile à 220 DH avec des facilités de paiement. Mais sa production est aujourd’hui à l’arrêt, la faute aux coûts de fabrication et de transport de ce produit de cinquante kilos vers des villages généralement très difficiles d’accès. Paradoxalement, la solution viendra des zones urbaines. “On recevait des commandes de personnes sensibles à l’écologie et prêtes à payer plus cher.” Avec une finition esthétique et un design amélioré, Go Energyless commercialise sa pépite à 500 DH et par là-même s’ouvre un nouveau marché qui représente plus de 70 % des ses ventes.
Avec cinquante unités vendues par mois, la start-up voit là l’occasion d’assurer sa viabilité financière qui, à terme, permettra de reprendre et accroître la production destinée au rural. “Ça reste notre priorité. On ne veut pas vivre uniquement des ventes en ville”, rappelle la jeune entrepreneuse. Son réfrigérateur naturel a fait sensation lors de la COP 22 de Marrakech en novembre dernier, au point de gagner un prix à 50. 000 DH. Depuis, les commandes affluent même de l’étranger, notamment de France, d’Espagne et du Banglasdesh, un pays qui connait les mêmes problématiques et dont certaines ONG sont déjà en contact avec Go Energyless Solutions. “On ne compte pas s’arrêter là. D’autres produits sont déjà en développement, toujours pour les plus démunis”, insiste la technicienne de l’environnement. Le vent soulève son foulard mais ne voile ni son sourire, ni son ambition.

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