A la une Portrait

Kharboucha, la chanteuse rebelle

Écrit par Fatéma Chahid

Icône de la musique populaire marocaine, la “Aïta”, Kharboucha s’est opposée avec courage au pouvoir central et à l’autorité du Caïd Aïssa ben Omar. Femme rebelle, elle a fait de ses chansons une arme de résistance et l’a payé de sa vie. Personnage devenu mythique, elle continue de fasciner et d’inspirer de nombreux créateurs marocains.

On dispose de très peu d’éléments concernant la vie de Kharboucha, ce qui accentue davantage le mystère de ce personnage entre fiction et réalité. De son vrai nom Hadda, elle est née à une date incertaine, et aurait vécu entre la fin du 19e siècle et le début du 20e siècle, dans la tribu des Oulad Zayd, la plus pauvre de la région de Abda, arrière-pays de la ville de Safi.
Les multiples versions de la biographie imprécise de Kharboucha décrivent une femme, soit belle, soit au physique quelconque. On la surnomme “kharboucha” (celle qui est égratignée), en raison des traces laissées sur son visage par la variole, ou par ses nombreuses taches de rousseur, parfois aussi “zerouala”, (fille qui a les yeux bleus), ou “krida”, en raison de ses cheveux très frisés.
Loin d’en faire un complexe, elle va s’affirmer par sa vocation : le chant et son talent du “zajal”, poésie populaire. Rapidement, elle devient une cheikha et le symbole de la pure tradition d’une musique populaire : la Aïta.
Ce terme est pluriel et signifie à la fois appel, cri, pleurs, chant et engagement. Appel de l’autre à partager les moments de bonheur ou de souffrances, ralliement à une cause ou contre des injustices sociales, complainte et réflexion sur les aléas de la vie et le destin d’être humain. L’art de la Aïta résulte de la rencontre historique et culturelle entre les arabes Beni Hilal venus d’Orient avec la population locale amazighe. C’est dans les plaines atlantiques que la Aïta va se développer. Les genres les plus importants et selon les régions, sont: le “mersaoui” (Chaouia et Doukkala), le “hasbaoui” (Abda, Safi), le “zaâri” ( Zaers de Rabat), et les variantes, non atlantiques tel le “haouzi” (Marrakech et Rhamna).

Une poétesse courageuse et engagée

Kharboucha, fille du peuple et analphabète, poétesse instinctive et femme rebelle, va faire de la Aïta son arme de résistance contre la tyrannie des caïds et des représentants du pouvoir central en place. Dotée d’une forte personnalité, elle est intelligente, courageuse et engagée. À ses risques et périls, elle va élever la voix contre l’oppression et toute forme d’injustice dans une époque difficile, qualifiée de “ssiba”(chaos, anarchie). Elle incite les gens à prendre conscience de leurs souffrances et les exhorte à se rebeller.

Ses chansons ont pour cible principale Aïssa Tamri ben Omar, né en 1841, puissant caïd d’une tribu voisine et proche du makhzen. Brillant cavalier, il manie les armes à la perfection et pratique la fauconnerie. Très fortuné, il sera ultérieurement ministre puis collaborateur du Protectorat français. En 1895, il avait écrasé dans le sang la révolte de la tribu des Oulad Zayd. Kharboucha serait la seule rescapée de cette tuerie qui aurait décimé presque tous les membres de sa famille et de son village. Les meneurs sont exécutés ou emprisonnés comme le chef Mohamed ben Mellouk Zerhouni. Dès lors, elle déclare ouvertement la guerre à Aïssa ben Omar, et, pour exprimer sa haine et sa rage, elle chante dans les moussems, les fêtes et les souks pour sensibiliser le plus de monde possible. Elle déverse sur le caïd un tombereau d’insultes finement ciselées, le tourne en ridicule de manière poétique et puissante, le défie sans peur aucune. Dans ses Aïtas, elle l’appelle, entre autres “le mangeur de charognes, le tueur de ses frères” : “sir ya Aïssa ya ben Omar, ya wakel ejjifa,  ya qettal khoutou ya mhellel lehram.”   

Selon une version du mythe de Kharboucha, le despote qu’était caïd Aïssa s’accaparait, par n’importe quel moyen, toute chose qu’il désirait. Il convoitait fortement la cheikha, mais elle ne succombera jamais, ni à ses avances ni à son pouvoir et encore moins à l’attrait de sa fortune. Une autre version du refus de Kharboucha serait l’amour caché qu’elle vivait avec le propre fils du caïd, et qu’elle a fini par avouer avec ironie dans les célèbres vers “mnin ana ou mnin nta, ahyawin ? El houb, bezzaf âlik”, repris notamment par Lhajja Hamdaouia.

Dans la langue poétique du “zajal”, Kharboucha n’a de cesse de condamner son ennemi et de le défier dans ses chansons : “aliyyam aliyyam, ayyam el qahra ou ddlam, finek ya âouissa, fine echchane oulmerchane, chhal gheyerti men âbad, chhal yettimti men sebyane, bla sebba bla tekhmam.” Ou encore “ya ben omar ya mheddem lefrah, ya mchettet leâlamat.” Fière et intrépide, Kharboucha ira même jusqu’à le menacer : “ya âouissa fik labqat, oubaqi benadem êssass, ou mabqa qedd ma fat, dar aïssa galou khouat.” 

Une fin tragique

Avec tristesse, elle chante aussi son destin tout en affirmant l’amour de son pays pour lequel elle a combattu et donné sa vie : “ouakhkha qtelni oukhkha khellani, ana mandouz bladi, rani ezzaydiyya, aliyyam aliyyam, lasmaha lik aliyyam.” Kharboucha est alors en grave danger, elle est recherchée par les sbires du caïd. Elle fuit chez ses oncles à Oulad Saïd, près de Settat mais par un jeu de tractations entre caïds, elle est vite retrouvée et livrée à son ennemi. Kharboucha paiera de sa vie sa rébellion et sa résistance. La vengeance du caïd Aïssa ben Omar sera terrible. Pour faire taire définitivement la chanteuse, il l’aurait enlevée, séquestrée, torturée. La légende dit qu’il l’aurait emmurée vivante.

Avec sa fin tragique, Kharboucha devient avec le temps un mythe, et son personnage une source d’inspiration pour nombre de créateurs marocains.

Au début des années 90, le poète Mohamed el Batouli et le compositeur Saïd Limam lui rendent hommage dans la chanson “Hikayate Kharboucha”, (Le conte de Kharboucha), chantée par Hayat el Idrissi. Le chercheur Hassan Najmi a écrit une thèse sur la Aïta “Le chant al-aïta, poésie orale et musique traditionnelle au Maroc” en deux tomes et qui consacre tout un chapitre à Kharboucha. Farida Bourqia s’est également inspirée de la vie de Kharboucha pour écrire le scénario de la série télévisée “Jnane el kerma”. C’est le cas également de l’homme de théâtre Abderrazzaq Badaoui, pour sa pièce “Milouda bent Driss”. Un autre hommage en 2009, celui du beau film du cinéaste Hamid Zoughi qui offre une histoire émouvante de Kharboucha sous les traits de la talentueuse actrice Houda Sedki.

La légende est chantée, entre autres, par tous les grands noms de la Aïta, comme Bouchaïb el Bidaoui, Maréchal Qibbou, Hajja el Hamdaouia, Fatna bent el Houcine, Hajib ou encore Bouâzzaoui.        

NAISSANCE DU mythe Kharboucha

Quelle que soit la vérité sur Kharboucha, romancée, dramatisée, ou vécue, on peut affirmer que, par sa dimension humaine, historique, artistique, politique et sociale, ce personnage authentique, émouvant et fascinant, est une pépite d’or du patrimoine marocain.

Par sa personnalité, elle a ôté toute connotation péjorative au mot de cheïkha et revalorisé ce nom de chanteuse populaire en l’élevant au rang d’artiste. Ses chants, relayés et transmis oralement de génération en génération, ont contribué à donner ses lettres de noblesse à cette exceptionnelle musique qu’est la Aïta.

Kharboucha, ton ennemi a certes emmuré ton corps, mais pas ton âme ni ton art. De là où tu es, tu continues de narguer et de défier le tyran car ta voix de femme libre et rebelle a traversé le temps et ton chant t’a rendue immortelle, mythe et légende.  “Mnin ana ou mnin nta ahyawin ?…”

Commentaires

Commentaire

loading...