A la une Portrait

Hind Bensari, l’autodidacte engagée

Écrit par Khadija Alaoui

La tragique histoire d’Amina Filali, violée, mariée de force à son agresseur et son suicide ont secoué Hind Bensari qui a senti l’urgence d’agir par le poids de l’image au point de donner un nouveau tournant à sa carrière. Depuis, la caméra de la jeune réalisatrice saisit des pans de vie, et donne la voix aux sans-voix. Portrait.

Hind Bensari avait quitté le Maroc avec sa famille pour la capitale londonienne alors qu’elle était enfant. C’est dans un environnement empreint de démocratie et des valeurs de liberté et d’égalité qu’elle grandit. “À Londres, la particularité est qu’il n’y a pas cet esprit égalitaire qui règne en Europe par exemple où les deux sexes s’opposent et s’affrontent. L’égalité en droits existe, mais il y a une certaine tradition qui fait que chacun doit trouver sa place, et le genre vient après”, nuance-t-elle. Après des études en économie, politiques sociales, histoire du Moyen-Orient (elle passe un an à l’université américaine de Beyrouth), Hind enchaîne avec une formation en économie politique internationale à Londres. Elle travaille d’abord dans le domaine de la finance, puis en tant que chasseuse de tête. Une destinée toute tracée, mais un travail qui ne la passionne pas outre mesure.

Le poids de l’image

Le déclic vient quand elle prend connaissance de la tragique histoire d’Amina Filali. Hind est secouée. “J’avais peur pour mon pays au lendemain du Printemps arabe. Je pensais que c’était une histoire isolée, mais en lisant et écoutant les témoignages et les réactions qui s’en sont suivis, j’ai senti que si on n’agissait pas rapidement, c’est un virement islamiste très conservateur, dans le mauvais sens du terme, qui se profilait pour le pays. Cette histoire m’habitait et je n’arrivais plus à m’en détacher. Je devais faire quelque chose pour participer à mon échelle à l’abrogation de cette loi”, se souvient Hind. Dans un premier temps, la jeune femme pense écrire un article. Mais, constate-t-elle, les mots n’auront aucun poids dans un pays où une grande majorité de la population est analphabète. Elle penche pour un documentaire. “Je n’avais pas fait d’études de cinéma. Je n’avais jamais touché à une caméra”, avoue-t-elle.

Elle se jette à corps perdu dans la collecte d’informations. Pendant deux mois, elle se documente, effectue des recherches, et rencontre d’éminents professeurs pour en apprendre davantage sur les textes religieux, leur interprétation et réappropriation par les gens. Elle sort enrichie de ces rencontres, plus que jamais décidée à agir. Elle suit, pendant ses moments libres, des ateliers de cinéma pour en apprendre davantage sur le métier de réalisateur, la fabrication d’un documentaire, les outils nécessaires pour réussir son projet… et se lance.

Trêve de silence

Quelques mois après le suicide d’Amina Filali, Hind arrive à Casablanca, bien décidée à donner le premier tour de manivelle à son documentaire ou plutôt à un teaser à même de susciter suffisamment d’intérêt pour une levée de fonds.

“Nous n’avions pas eu le temps d’obtenir une autorisation de tournage, et nous nous sommes faites passer, vu notre jeune âge, pour des étudiantes d’une école de cinéma”, dit-elle. Le stratagème marche. Avec l’aide de Raja Seddiki, jeune vidéaste, elle mène à bien cette première mission. Hind parvient à monter une vidéo qui fait mouche sur le net. “J’ai alors lancé une campagne de financement participatif. Je pense que c’était la première du genre au Maroc. Nous avions besoin de 10 000 dollars pour réaliser le documentaire…”, précise-t-elle. En moins de 20 jours, une grosse partie de la somme est réunie. L’étape du tournage pouvait commencer. Hind prend un congé sans solde et revient à Casablanca pour tourner “475 : Break the silence” (475 : trêve de silence). Le documentaire sort en avril 2013 sur internet. Il est vite repéré par Nabil Ayouch et Reda Benjelloun de 2M. Ce dernier achète les droits de diffusion et programme le film en prime time. 1.8 millions de téléspectateurs sont touchés par le poignant documentaire.

Forte du soutien de la chaîne 2M, Hind Bensari prend conscience de l’existence d’une véritable industrie, et surtout du fait qu’elle y avait sa place. Elle parvient même à vendre à un distributeur lors d’un festival les droits de diffusion de son film dans une vingtaine de pays. Le documentaire fait parler de lui et suscite le débat sur cette loi inique qui dédouane le violeur en lui permettant, en toute impunité, d’épouser sa victime… En janvier 2014, l’alinéa 2 de l’article 475 du code pénal est abrogée, marquant la victoire de la mobilisation citoyenne de la société civile. Riche de cette expérience intense et militante, Hind Bensari décide de se consacrer définitivement à la réalisation de documentaires.

La voix des sans-voix

Et les choix de la réalisatrice ne sont pas anodins. Sa caméra se saisit avec finesse et délicatesse de pans de vie, d’histoires humaines, de combats pour la dignité, pour la vie. Comme ce fut le cas pour son dernier documentaire “We could be heroes”, co-produit avec 2M, et consacré cette fois-ci à des athlètes handisports. Là aussi, elle réussit à émouvoir le spectateur sans jamais tomber dans le sentimentalisme ou le voyeurisme. “Ce film ne traite pas du handicap, mais plutôt de l’exclusion et de l’injustice sociale dont sont victimes les personnes “différentes” ou démunies au Maroc”, soutient la réalisatrice qui a réussi, avec beaucoup de sensibilité, à filmer pendant plus de 4 ans les combats et rêves d’Azzedine Nouiri et de Youssef. Ces deux amis, compagnons de route depuis l’enfance, bravent tous les obstacles pour se distinguer aux JO paralympiques de RIO 2016, et se battent pour être traités sur le même pied d’égalité que les athlètes valides.

Salué par la critique, ce second documentaire a remporté le grand prix du meilleur documentaire international à Toronto au “Hot Docs International Documentary Festival”, une belle distinction pour Hind qui est la première africaine à voir son documentaire sélectionner en short-list pour les Oscars. “Je souhaite que ce film nous mobilise nous, Marocains, pour donner à nos champions handicapés la reconnaissance qu’ils méritent et l’opportunité de continuer à représenter dignement le Maroc à l’international.” Le film est pourtant privé de projections dans les salles nationales, mais il demeure promis à une carrière internationale en donnant de la visibilité aux sans-voix, et en rendant audibles leurs combats pour la dignité. 

Commentaires

Commentaire