Portrait

Chafik Chraïbi L’homme derrière le militant

Écrit par Fedwa Misk

Chafik Chraïbi est bien connu de la presse et du grand public en tant que porte-drapeau de la lutte contre l’avortement clandestin. Une cause qui lui attire beaucoup d’ennemis et lui coûtera son poste de chef de service à la maternité des Orangers. Mais qui est-il vraiment ? Pourquoi ce combat lui tient-il tant à cœur ? Pour FDM et pour la première fois, il se livre comme jamais…

Le professeur Chafik Chraïbi n’a pas une minute à lui. Interviews, réunions de travail au sein de l’AMLAC, rencontre des bureaux exécutifs des différents partis politiques…, la lutte contre la clandestinité de l’avortement est une cause centrale de sa vie de praticien. Et bien que contrarié par l’injustifiable décision du ministère de la Santé de le démettre de ses fonctions, sa préoccupation par l’urgence de la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse médicalisée est à son paroxysme. Pourtant, il nous permet une petite intrusion dans sa vie personnelle et n’hésite pas à se confier, avec une étonnante sensibilité, pour nous permettre de mieux comprendre les raisons de son engagement dans une cause féministe.

Ma mère, mes amies, mes amours…

Né à Fès en 1956, Chafik Chraïbi est le cadet d’une fratrie de sept enfants, d’un père magistrat et d’une mère d’une infinie tendresse. Il a dix ans lorsque cette dernière se découvre une cirrhose du foie, suite à une hépatite virale contractée chez un dentiste peu regardant sur l’hygiène. L’année du bac, Chafik doit emménager à Rabat pour se préparer à rejoindre les bancs de la faculté de médecine. Sa mère insiste pour être auprès de son petit dernier.

En 1976, il a 20 ans et est en pleine période d’examens. Sa mère est déjà en mauvais état. Elle décède le jour de son épreuve d’anatomie. Chafik est dévasté mais son entourage l’oblige à passer l’examen en pleine détresse. Il évite alors de peu la note éliminatoire. Son année est sauvée par les excellentes notes des examens précédents, mais la mort de sa mère est une épreuve insurmontable. Aujourd’hui encore, Chafik vit dans des regrets insensés et une culpabilité infondée, mais qui sont à l’origine de sa minutie, de son perfectionnisme et font de lui l’excellent praticien qu’il est. De cette “conscience” exacerbée, il confie qu’il “culpabilise beaucoup. Je suis un éternel insatisfait. L’échec m’est pénible, même pour une fécondation in vitro dont les chances de réussite sont d’ores et déjà faibles”.

Son père ne se remariera jamais. Un autre regret pour Chafik, qui déplore l’éducation traditionnelle et la pudeur qui ne leur permettaient pas d’aborder ce genre de sujets au sein de la famille.

À l’extérieur, par contre, Chafik est extraverti, affectueux et surtout démonstratif. Dès son jeune âge, il est entouré d’amies dont il fait des confidentes et des alliées. “C’est toujours sur des femmes que j’ai pu vraiment compter”, affirme-t-il. Une complicité et une bienveillance qui vont au-delà du cercle intime et lui permettent de gagner sans efforts le respect et la confiance de ses patientes, ce qui influence son choix de carrière puisqu’il finit par opter pour la gynéco, alors que son choix premier était la chirurgie.

En amour, Chafik Chraïbi est un peu moins chanceux puisque ses deux expériences conjugales se soldent par un divorce. “Les femmes, sources de mes joies et de mes peines”, commente-t-il avec un brin de mélancolie en soulignant néanmoins la grande amitié qui le lie aux mères de ses enfants. Trois garçons et une fille à laquelle il pense souvent en militant pour la protection de la vie des femmes.

À l’origine de la lutte

1982. Chafik Chraïbi est un jeune interne en gynécologie-obstétrique. Il découvre un phénomène aux dimensions accablantes. “Jusqu’à trois fois par jour, je recevais des victimes des faiseuses d’anges : hémorragies aiguës, tétanos post-abortif, intoxication et d’autres complications dues à des tentatives d’avortement morbides. Ces femmes-là utilisaient tout ce qu’elles trouvaient sur ces filles en détresse : permanganate de potassium, aiguilles à tricoter et différents breuvages”, se rappelle le professeur. À maintes reprises, il interpelle le chef du service. Il va même jusqu’à contacter le médecin de la préfecture. Silence radio.

Lors d’un stage de réanimation à Avicenne, il est ému par le nombre de tentatives de suicide de jeunes femmes enceintes, incapables d’avorter, et qui se savent condamnées par la famille et la société. Les crimes d’honneur dont il entend parler ne font qu’exacerber son dégoût.

Au cours de sa carrière, il voit des cas à n’en plus finir, dont certains sont insupportables. “Je me souviendrai toujours de la maman d’une jeune attardée mentale sous triple neuroleptiques, déjà engrossée une fois et à nouveau enceinte. Quelle était ma rage en disant à la mère que je n’avais pas de solution à son problème ! Sans parler des cas de fœtus atteints d’anencéphalie ou de phocomélie. Comment peut-on obliger une mère à mener à terme cette grossesse?”, s’indigne le médecin. Pour le reste, Chafik Chraïbi n’oubliera jamais la détresse des femmes qui recourent à l’avortement non médicalisé. “Ce qui est certain, c’est qu’aucune d’elles ne l’a fait de gaieté de cœur”, affirme-t-il.

Autre sujet de navrement : l’emprisonnement des médecins qui pratiquent l’avortement. Loin de cautionner l’illégalité, le professeur Chafik Chraïbi pense que ces praticiens rendent tout de même service à beaucoup de femmes, quand ils le font dans de bonnes conditions et pour pas cher.

De médecin spécialiste à professeur assistant, puis à professeur titulaire et finalement chef de service au C.H.U. de Rabat, Chafik Chraïbi dédie sa vie à la médecine et monte graduellement les échelons en portant sous le coude cet épineux dossier de l’avortement clandestin. Il en parle déjà dans les médias et lors de rencontres scientifiques, lorsque s’impose à lui l’idée de se porter partie civile pour la cause.

En 2007, il crée alors l’Association Marocaine de Lutte contre l’Avortement Clandestin, dans le but de plaider pour la légalisation de l’intervention médicalisée.

À partir de là, et grâce à des études de terrain opérées dans des conditions difficiles, l’AMLAC estime entre 600 et 800 le nombre d’avortements clandestins réalisés par jour. Effarant constat qui amène le dossier sur la sphère politique. Le PJD est le premier parti à discuter de la légalisation “partielle” de l’avortement, à savoir dans les cas de viol, d’inceste et de malformations fœtales. Les autres partis préfèrent garder le silence sur la question.

En 2012, le chef du gouvernement Abdelilah Benkirane organise un team building avec son bureau politique et ses ministres à Bouznika. Chafik Chraïbi s’invite à la rencontre et obtient du Premier ministre une promesse en faveur de l’avortement dans les cas limités précédemment discutés. Solution certes insuffisante, mais acceptable dans un premier temps. Depuis, rien n’avance dans le bon sens et le professeur Chraïbi s’impatiente, si bien que lorsque le bateau de l’O.N.G. “Women On Waves” pour l’avortement débarque au Maroc en 2013, il s’insurge contre l’opération qui, selon lui, “représente un affront à la société et coupe court à toute tentative d’échange raisonnable et constructif”.

Aujourd’hui, en plein débat sur la perte de son poste de chef de service de la maternité des Orangers, il ne pense qu’aux chances qu’il a de faire avancer la cause.

“Il est vrai que l’élan de solidarité provoqué par ma destitution me met du baume au cœur, mais il est peut-être temps pour moi de me dédier complètement à ce combat”, confie-t-il.

À l’heure qu’il est, il attend un retour de la part du ministre de la Santé pour relancer le débat à l’échelle nationale avec les différentes composantes du paysage politique au Maroc. Au sujet de l’abstention de commentaire du PJD, “le silence est un signe d’acquiescement”, préfère penser le médecin. Et de conclure : “Tout le monde sait qu’il y a des avortements clandestins au Maroc, comme partout dans le monde d’ailleurs. Occulter le problème ne le fera pas disparaître. Il est temps pour nous de montrer que nous pouvons le régler, pour le bien de nos citoyennes.”. 
 

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