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Parler sexualité avec ses adolescents

Écrit par Latifa Abousaïd

Il n’est pas aisé de trouver le bon ton, les mots qu’il faut, la distance requise quand il s’agit de parler sexualité avec sa propre progéniture, surtout lorsqu’il s’agit d’adolescents. Aux parents d’aider les jeunes ados à suspendre leurs peurs et à concevoir la sexualité comme un monde de découvertes qui va bien au-delà du corps et des pulsions.

Quand ma nièce de 14 ans avec qui j’ai une relation très privilégiée m’a confié que ma propre gamine de 15 ans aimerait avoir un fuck friend comme ses amies proches, je n’ai pas saisi dans un premier temps. Puis, j’ai compris. Et  j’ai vu rouge !  Je voulais la changer de lycée, lui interdire de fréquenter ce groupe de dévergondées, me rendre au lycée et dire à la Direction tout le mal que je pense de cet environnement qui pervertit nos enfants…J’ai été traversée par mille sentiments flirtant de très près avec la rage et la peur, avant d’atterrir et de décider de parler à la principale concernée, ma fille.” Ainsi s’exprime Loubna, une  maman  ahurie, choquée par la confidence de sa nièce.

Pas simple de trouver le bon ton, les mots qu’il faut, la distance requise quand il s’agit de parler sexualité avec sa propre progéniture. Surtout quand il s’agit d’adolescents.

L’adolescence est une période de construction. Les émois ne sont plus une traduction de la sensorialité de l’enfance. L’ado aspire à déflorer les secrets de l’acte sexuel, et en même temps l’appréhende. Certes, aujourd’hui, les adolescents ont un accès facile à l’information autour de la sexualité. Mais cela n’empêche pas les peurs car la pratique n’est pas la théorie !

L’ado nourrit des représentations de la sexualité.  Notre société regorge  d’images qui répondent à ce besoin mais elles sont réduites à la composante génitale, pornographique. Les ados ont accès à beaucoup d’images et à peu de poésie pour dire et décrire cet émoi tout neuf.

La représentation de la sexualité telle qu’abordée par les médias auxquels l’ado a un accès facile est trop souvent présentée comme une pulsion banale qui  pousse à stimuler des zones corporelles pour atteindre un plaisir génital, seule finalité de l’acte sexuel. Finalité à laquelle l’adoption d’un fuck friend répond de manière optimale, immédiate.

Le rôle des parents est de rappeler aux ados que satisfaire une pulsion sexuelle requiert trois dimensions : physiologique, spirituelle et affective. Et qu’en cas d’absence d’une de ces trois dimensions comme c’est le cas du choix du fuck friend, on reste sur sa faim, frustré(e).

Échapper à la norme… quand elle déforme !

L’idéal pour aborder le sujet délicat de la sexualité avec ses propres enfants consiste à évoquer ce sujet depuis la petite enfance, sans gène et sans fausse pudeur. Installer une confiance réciproque pour que l’enfant se sente rassuré et autorisé à poser des questions et exprimer des sentiments.

Face à une situation telle celle à laquelle cette maman, Loubna, est confrontée, Dr. Batoul el Harti, psychiatre propose quatre pistes pour amorcer l’échange :

υ Rappeler à cette jeune ado que chercher à avoir à tout prix un fuck friend pour faire comme les potes relève de la sexualisation et n’a pas grand-chose à voir avec la sexualité. Une sexualité saine est une affaire personnelle qui n’implique que soi et son partenaire dans le cadre d’un consentement mutuel qui n’obéit pas à une mode externe.

υ Si  l’ado riposte que les temps ont changé et que ses amies qui s’offrent un fuck friend le font  pour profiter de la vie, l’inviter à réfléchir sur l’intérêt d’avoir ce type d’“ami” temporaire pour assouvir une pulsion sexuelle qui aura pour seule finalité : la pénétration ?  Est-elle prête pour vivre cela ?

υ Si la concernée rétorque qu’elle est libre de faire ce qu’elle veut de son corps, l’inviter à se poser la question : Être libre de son corps, est-ce que cela signifie de le dévoiler et de s’offrir à un partenaire sans que désir, sensualité ne soient convoqués ?  A-t-elle une idée de ce qui va se passer ? Envisage-t-elle la possibilité que cela vire à un remake d’une scène porno avec des gestes  millimétrés, quantifiés, mécanisés qui donneront probablement lieu à des commentaires qui circuleraient et qui font mal.

υ Rappeler à la concernée que plaire aux garçons est un sport très prisé par les filles à cet âge. Être désirée à tout prix est enivrant. Et cette ivresse crée la confusion entre amour et sexe. Les filles ont tendance (malheureusement) à accepter une relation sexuelle espérant que l’amour suivra. Les garçons, formatés de sorte à honorer une certaine virilité qui s’enorgueillie de collectionner des conquêtes sexuelles, voient le monde sous l’angle sexuel. Mieux vaut en être consciente avant de sauter le pas….

Briser le silence

Les parents doivent oser mettre des limites même si les ados adorent briser les dites limites. Le “challenge” consiste à garder la porte ouverte pour permettre à l’adolescent d’exprimer ses désirs, de proposer des alternatives qui aient du sens pour l’ado et pour les parents.

En raison de l’influence du groupe et des messages qui focalisent sur la sexualisation, l’ado a besoin du soutien des parents pour être au clair avec ses limites, ses valeurs. Brandir la morale seule risque de bloquer le dialogue. Certes, les parents ont le droit d’exprimer leur point de vue : “le concept de fuck friend  qui consiste à entretenir des relations sexuelles ‘itinérantes’ sans engagement me choque et ne correspond pas à l’image de couple que je souhaite que tu formes”, mais ce point de vue peut sembler ringard pour l’ado en construction et donc en rébellion. Mieux vaut explorer d’autres pistes comme celle d’écouter, non pas la morale, mais son propre corps. Expliquer à l’ado que lorsqu’une situation ne convient pas à notre moi profond, le corps donne des indices : des palpitations, un serrement du cœur, sensation d’étouffement, de nausée. Rappeler à l’ado : ce que ne dit pas un film porno c’est le dégoût de soi quand on ose un comportement irrespectueux de ses propres valeurs ; qu’un fuck friend peut abuser, se montrer dominateur violent. Oser dire à la concernée : “Je comprends que tu souhaites être acceptée par tes potes, mais je ne pense pas que cela passe par l’adoption d’un fuck friend. J’aimerai que tu m’en parles si on te fait des propositions sexuelles.”

Il faut parler aux ados car le silence cautionne. Aucun parent ne peut ériger seul un barrage contre la pornographie. Mais tout parent peut aborder le sujet, questionner l’ado, remettre en question les tendances nuisibles. Et, surtout, oser parler d’amour. Expliquer que la mode du fuck friend est un produit de l’industrie du sexe. Que la sexualité est une singularité : à chacun de bâtir son modèle. Faire comme les autres et aller à la conquête d’un fuck friend d’un jour ou d’une nuit, c’est se préparer des lendemains qui déchantent. Alors que la sexualité, l’authentique, est un pur enchantement. 

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