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Harcèlement scolaire, ce mal qui ronge nos écoles

Écrit par FDM

Moqueries, insultes, intimidations, harcèlements, humiliations, coups,… tel est le lot quotidien de bon nombre d’enfants dans l’enceinte de l’école. C’est la violence scolaire, un phénomène inquiétant qui prend de l’ampleur mais qui reste assez méconnu. Décryptage.

La violence à l’école peut se présenter sous différentes formes. Celle des enseignants envers les élèves, celle des élèves à l’encontre des enseignants – comme c’est le cas ces dernières années au Maroc -. Et enfin, la violence qui sévit entre les élèves intramuros et/ou extramuros (dans l’environnement de l’école et les réseaux sociaux). C’est ce dernier cas qui nous intéresse.

La violence scolaire est un phénomène universel. De nombreux enfants, dans diverses contrées font l’objet de maltraitance verbale et/ou physique. En atteste les chiffres du rapport 2019 de l’UNESCO “Au-delà des chiffres : en finir avec la violence et le harcèlement à l’école”. Ce rapport indique que 32 % des élèves à travers le monde, soit un élève sur 3 a été victime d’une violence dans son environnement scolaire. C’est dire l’ampleur du phénomène.

Au Maroc, on retrouve pratiquement les mêmes chiffres qu’à l’international. Avec une prévalence de près de 32%, le harcèlement scolaire toucherait un élève sur 3 et serait plus important dans les rangs des garçons. Par ailleurs, “aucun milieu scolaire n’est épargné”, rappelle Meriem Laraki, présidente de Sourire 2 Reda. Les écoles des missions étrangères, les établissements de l’enseignement public ou privé, toutes catégories confondues… sont concernés par cette question épineuse.

Certes ces dernières années, on commence à en parler, grâce à l’action de la société civile, en l’occurrence Sourire 2 Reda, mais force est de constater que la violence scolaire semble être “déniée”. Cela est-il dû à une méconnaissance du phénomène ? Ou est-ce un tabou, sur lequel les parents, les enseignants et l’administration préfèrent ne pas s’attarder, sciemment ou pas, pensant à tort qu’il ne s’agit pas d’un problème grave ?

En effet, faute de temps, de sensibilisation, d’information et/ou de communication, le corps enseignant, le personnel administratif et parascolaire ne placent pas, souvent, ce problème au cœur de leurs préoccupations. Les parents non plus n’y prêtent pas une grande importance tant que cela ne concerne pas directement leur enfant. Les uns comme les autres croient qu’il s’agit de simples chamailleries entre camarades.

Et pourtant la gravité de la situation mériterait qu’on s’y intéresse un peu plus, tant les conséquences peuvent être foudroyantes. “La violence scolaire a un impact néfaste sur le développent des individus et des sociétés”, explique Julien Franz Durant, psychologue-clinicien- psychothérapeute.

lES ENFANTS SONT INCONSCIENTS DU TORT CAUSÉ À AUTRUI

“La violence en milieu scolaire est l’une des situations qui peut déclencher une tentative de suicide ou un suicide”, explique Meryem Laraki. “C’est un sujet très subtil et très délicat. On peut dire que la violence est déniée. Les adultes se sentent démunis et les établissements scolaires semblent dépassés par le phénomène.” Et de poursuivre “toutefois, on constate une volonté d’implication dans certaines écoles.” Alors que les souffrances de la violence scolaire peuvent démarrer à un âge précoce, 4 ou 5 ans, elles s’accentuent avec l’adolescence. “C’est un âge où les enfants ont du mal à communiquer. Pour lutter contre la violence à l’école, le moyen le plus efficace est de les auto-impliquer : victime, harceleur ou témoin. D’où l’intérêt de la sensibilisation”, estime la présidente de Sourire 2 Reda.

L’idée est de donner aux enfants les outils nécessaires, grâce à la sensibilisation, en vue de leur permettre d’en parler. Mais qu’ils soient victimes ou auteurs de violence, les enfants estiment que “c’est normal”. Et c’est justement cela qui est grave, estime Mme Laraki. En effet, les enfants sont trop cruels entre eux. L’usage des écrans à outrance, les jeux électroniques et les réseaux sociaux, ont également tendance à aggraver la situation. Inconscients du tort qu’ils peuvent causer à leurs pairs, les élèves peuvent pousser le harcèlement trop loin. Les conséquences peuvent, hélas, être irréversibles. Abandon scolaire, repli sur soi, dépression, suicide, …sont autant de maux auxquels les harceleurs n’y pensent pas au moment où ils se moquent, humilient ou tapent un camarade.

Le cas de Reda, qui s’est suicidé, alors qu’il avait à peine 13 ans est loin d’être unique. D’autres enfants ont malheureusement dû passer à l’acte, sans que personne ne s’aperçoive de leur malaise.

Le harcèlement scolaire peut conduire au suicide

“Il est vrai qu’il est parfois difficile de détecter le malaise de ses enfants. Cela se passe souvent au début du collège, période coïncidant généralement avec le début de l’adolescence”, explique Julien Durant. De ce fait, les parents  ont souvent tendance à mettre tout sur le compte des changements liés à cette étape. D’où encore une fois, l’importance d’être extrêmement vigilant, d’être à l’écoute, d’alerter quand cela est nécessaire.

Depuis 2009, l’association Sourire 2 Reda mène de nombreuses actions en vue d’atténuer ce problème et d’éviter d’éventuels passages à l’acte. Cellules d’écoute, ateliers de sensibilisation, formation (enseignants et administration), ainsi qu’un guide pour repérer et agir, …l’association a permis une prise de conscience. “Même si c’est encore frileux eu égard à la délicatesse de cette question, parce que les écoles ne savent pas par où commencer, certains établissements semblent s’impliquer davantage”, estime-t-on à l’association.

Aujourd’hui, de nombreux établissements jugent nécessaires de sensibiliser les enfants sur cette question. Chaque année, les élèves ont ainsi droit à une séance de sensibilisation. L’objectif étant de leur expliquer que certains actes, qui peuvent à priori, paraître anodin, sont jugés violents et peuvent avoir des incidences graves. “Les enfants doivent savoir qu’il y a des limites qu’il ne faut pas franchir”, martèle Mme Laraki. Le but, in fine, étant que tout le monde prenne conscience de l’impact de la violence scolaire, à commencer par les harceleurs, le personnel scolaire et enfin les parents. Ces derniers ne doivent pas seulement être à l’écoute de leurs enfants et guetter le moindre signe de violence qu’ils peuvent subir, mais ils doivent impérativement leur expliquer les limites qu’ils ne doivent pas franchir pour ne pas être eux-mêmes à l’origine d’une quelconque maltraitance envers leurs camarades. 

Interview de Julien Franz Durant, psychologue-clinicien-psychothérapeute

À partir de quel moment peut-on parler de violence scolaire ? 

Un établissement a le devoir de protéger ses élèves physiquement et psychiquement. Dès lors les règles intérieures institutionnelles font office de repère, en ce qui concerne le dépassement civique des règles de protection des élèves contre la violence.

Le harcèlement scolaire est multiforme. La violence psychologique peut émaner d’un enseignant sur un élève ; ou d’un élève sur un autre, le rabaissant, l’humiliant dans une atteinte à son intégrité narcissique. C’est un signe de perversion.

La perversion adulte est grave, dans le sens où elle représente une structure déjà en place chez l’individu agresseur, alors que la perversion infantile ou adolescente est un signe d’une construction narcissique violente, qui se fait sur le dos d’un élève, sous forme de projection. Elle doit être dénoncée et discutée afin de protéger l’élève victime et éduquer l’agresseur. La violence perverse de l’adulte sur l’enfant est du registre des parents d’élèves avec la direction et dans certains cas de la justice.

La violence a aussi une forme intersubjective et sera perçue dans sa notion de souffrance, en fonction de la perception de celle-ci.  Des enfants fragiles seront plus intolérants et plus exposés à la violence.

Quelles en sont les causes et les conséquences ?

La causalité de la violence est complexe. Son expression est toujours une quête d’une satisfaction visant à servir différents buts. Telle la régulation d’une souffrance par l’externalisation cathartique, comme le cas de l’enfant victime de maltraitance familiale, ou impuissant face à la violence au sein du couple (parents). La perversion de l’auteur de violence aura comme valeur de le narcissiser. Il va ainsi humilier un camarade afin d’en éprouver une estime particulière. À ce titre, nous retrouvons souvent la violence collective qui permet de canaliser les pulsions du groupe et satisfaire un voyeurisme morbide et un sadisme narcissisant.

Les conséquences peuvent se manifester à travers une altération de l’estime de soi, des angoisses, de l’anxiété, un stress traumatique, des manifestations psychosomatiques (nausée, vomissements, troubles du sommeil, maux de tête, psoriasis, eczémas) ou encore un mutisme sélectif, une phobie scolaire…

Avez-vous eu déjà pris en charge des enfants victimes de violence scolaire et que recommandez-vous ?

Il est  très courant de prendre en psychothérapie des enfants ou adolescents, victimes de cette situation. Suivant les particularités de chaque cas, un signalement à l’établissement ou à la justice, est le premier pas à faire. Ensuite, un suivi est mis en place en vue d’“élaborer” les émotions de la victime. Le but est de lui permettre de comprendre la violence des autres, de ne pas se l’approprier et se restaurer narcissiquement : une estime de soi réparée et préservée. La prise en charge permet également de consolider et d’intérioriser un attachement secure l’assise sécurité. Cela permet d’assainir le stress traumatique pour que l’individu retrouve sa fluidité de fonctionnement sans parasitage et de pérenniser la créativité, le désir et l’élan de vie. Le psychologue est là pour l’aider à intégrer sa vie psychique comme droit inaliénable par autrui. υ

Par Leila Ouazry

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