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Mathilde Laurent, le nez de Cartier

Écrit par Dina Khalil

Parfumeur pour la marque Cartier pour laquelle elle a composé Roadster, Baiser Volé, La Panthère, l’Envol, la collection Les Heures de Cartier, et des parfums sur mesure, Mathilde Laurent nous parle de son parcours.

Quelle est votre définition d’un parfum et celle de la parfumerie ?
Je pense qu’il n’existe pas de parfum parfait. Seul compte le plaisir que l’on peut éprouver pour soi-même. Je cherche toujours à proposer des parfums différents que l’on ne trouve pas sur le marché. Lorsque je crée un parfum, je n’oublie jamais qu’il sera l’odeur fétiche de la personne qui le portera, que cette odeur la représentera en son absence, sera son fantôme olfactif. Je dirais aussi qu’un parfum ne se choisit pas avec la raison mais avec le cœur. On peut rencontrer un parfum comme on peut rencontrer l’homme de sa vie, et ce choix sera incontestable. On peut trouver son parfum à n’importe quel endroit et dans n’importe quel flacon. Aujourd’hui, je ne me sens réellement parfumeur qu’au moment où je parle des parfums que j’ai créés, quand ils sont finis. Là, je me sens parfumeur. Créer un parfum, c’est comme écrire sur une page blanche. C’est chaque fois le même vertige depuis que j’ai commencé ma carrière.

Quelles sont vos sources d’inspiration ?
De mon enfance, j’ai gardé des souvenirs olfactifs de confiture de mirabelles, de thé au citron, de fumée de gitane bleue, des odeurs de bois de chêne, de forêt, de figues écrasées, de rivière, de sable sur mon pain au chocolat… La liste est infinie et heureusement car c’est elle qui me permet de me repérer, d’apprendre et de mémoriser les matières premières de la parfumerie. Tout se passe dans la tête, tout y est résonnances et correspondances : l’art, l’histoire de l’art du parfum, la société, l’époque. C’est tout ce sur quoi je m’appuie pour créer quelque chose de nouveau et m’aventurer dans le cadre rare et privilégié qui m’est offert sous le nom d’une maison comme Cartier. Comme en joaillerie, quand vous disposez d’un merveilleux diamant ou d’une pierre d’exception, il n’est pas nécessaire d’y ajouter de nombreuses petites pierres de toutes les couleurs car vous êtes déjà en présence d’une pièce magnifique. Ainsi, quand j’essaie de créer un parfum, je trouve mon inspiration dans l’ingrédient lui-même, que j’instille dans sa version la plus pure et la plus rare. Il domine le parfum, aussi présent et palpable qu’une pierre spectaculaire au centre d’un collier. Ainsi, quand j’essaie de créer un parfum, je trouve mon inspiration dans l’ingrédient lui-même, que j’instille dans sa version la plus pure et la plus rare. Pour moi, la parfumerie est une discipline artistique très proche de la photographie, les odeurs sont comme des images. Ainsi, dans mon bureau, il y a énormément de photographies liées aux parfums que j’ai créés. Je ne peux pas vivre sans elles autour de moi. Je puise dans ces images des idées qui vont décloisonner ma pensée. Elles me tiennent tendue vers un phare, elles agissent comme un point de fuite. J’ai d’autres aides comme la musique, les magazines, les journaux et le thé pour travailler tous mes autres sens. Mais mon meilleur outil reste mon cerveau car il rassemble et stimule tous les sens.

Y a-t-il selon vous une spécificité aux parfums créés par des femmes ?
En fait, ce qui m’intéresse dans la parfumerie, c’est l’art et l’humain. Quand je crée, je ne pense qu’au pourquoi et au comment. Essayer d’entrer en communication olfactive avec le monde, c’est l’aspect artistique, et une fois que le parfum existe, cela touche l’humain. C’est pour ces deux notions que je travaille. L’important est d’avoir une belle et forte idée au départ, qui elle-même relève d’un processus d’inspiration et d’un brief. Je m’applique alors à garder une cohérence entre l’idée que j’ai eue au commencement et ce que l’on pourra percevoir à l’arrivée. Il y a beaucoup d’errance dans la création d’un parfum, le procédé est très douloureux. Travailler sur un parfum avec un réel et fort accord de départ, c’est un cheminement intellectuel. Lorsque je travaillais chez Guerlain, la plus importante leçon que j’ai retenue de Jean-Paul Guerlain, c’est qu’il ne fallait jamais céder face à l’adversité, croire en soi et en ses projets créatifs, car il faut beaucoup de courage pour imposer sa vision dans ce métier. Il ne suffit pas d’être un créateur, il faut aussi savoir défendre ses idées et fédérer autour d’elles. La liberté se conquiert, personne ne vous l’offre ! Je me bats autant que je peux pour gagner le moindre petit bout de liberté.

Quelles sont vos matières premières de prédilection ?
Ces dernières années, j’ai créé quatorze parfums pour la Maison Cartier, sans compter les créations sur mesure. Et pas un ne ressemble à un autre. J’ai des obsessions bien sûr, le patchouli, la mousse de chêne, mais j’arrive à m’en passer dans une formule. J’ai une vraie capacité à devenir folle d’un nouvel ingrédient ! Je me souviens combien j’étais dingue de l’accord “crinière” en créant “L’Heure Fougueuse”. Je ne pouvais plus m’empêcher de respirer cet effet foin, frais, cuir… On dit qu’il existe environ 3.000 ingrédients dans la palette d’un parfumeur, qui sont des molécules synthétisées et des essences ou des absolus tirés de plantes, de fleurs, de fruits, de racines… Chaque parfumeur en utilise environ 500 à 1.000, qui sont les ingrédients qu’il comprend et utilise le mieux. 

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